Lettre 1780 : Mathieu Marais à Pierre Des Maizeaux

A Paris, ce 1 er juin 1714

Pour repondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’escrire le 12 d’avril 1714 [1], je vous diray, Monsieur, que • Les trois tomes de Lettres sont à present dans Paris [2] ; j’en ay un exemplaire et vous remercie de celuy que vous m’offrez. Je ne sais quelles mesures[,] Monsieur[,] vous aviez pu prendre, mais il me semble que tous les amis de M. Bayle vous ayant confié leurs lettres, elles ne devoient etre publiées que selon le vœu commun de tous ces amis qui vous en avoient rendu le dépositaire, et ce dépost, permettez-moy de vous le dire, vous engageoit à une exactitude qui paroist n’avoir pas esté bien observée. N’avons-nous pas tous raison de nous plaindre, en voyant nos lettres servir d’allongement à ces notes, et encore plus à cette fable satyrique qui attaque les personnes les plus dignes de respect, et des testes qui portent des couronnes [3] ? N’est-il pas encor[e] surprenant de voir que M. Bayle luy mesme souffre des injures dans la publication de ses propres lettres, et qu’on le fasse passer pour un homme qui disoit sur un mesme sujet tout le bien des panegyriques et tout le mal de satires, en luy rendant le jugement qu’il a porté de Gregorio Leti dans une de ces [ sic] lettres [4] : c’est en ce mesme endroit où on dit qu’on ne peut pas douter qu’il ne soit l’auteur de l’ Avis aux réfugiez [5], et cependant à la teste de ce volume, on nous donne l’éloge fait par M. de Beauval [6] qui laisse cela en probleme, et qui ne veut pas qu’on condamne M. Bayle là dessus. Voilà donc[,] / Monsieur, un etrange abus que l’on a fait de nostre confiance, notre amitié a esté trompée, et il ne faut plus esperer presentement que l’on tire des lettres d’aucune personne qui en aura reçû de M. Bayle, ou de quelque autre sçavant que ce soit. Je ne puis trop redire qu’un tel depost ne devoit sortir de vos mains qu’avec une grande assurance d’etre fidelement rendu [7], et qu’il ne falloit pas en quelque sorte le quitter de veüe, le faisant plutost imprimer en Angleterre que de le faire passer en Hollande. Que peut dire Mr de Fontenelle que l’on deshonnore en rapellant une histoire esteinte, et en faisant le commentaire d’une lettre escrite à vousmesme [8] ? Ce Mr de Fontenelle, l’ornement des Sciences et des Lettres, et qui illustre le monde tous les ans de ces beaux Mémoires de l’Académie qui vont partout, estoit-il donc fait pour souffrir un tel outrage ? Vous me direz, Monsieur, que les lettres qui vous ont eté adressées ne sont pas plus exemptes que les autres de cette satire commentée, mais on aura toujours à vous reprocher que toutes les lettres devoient egalement être conservées contre les attaques de l’ennemy. Pour moy, je pren[d]s icy la cause commune, car dans les notes et dans la longue table, je suis tres bien traité [9], et il n’y a que trop de repetitions d’un nom, que je ne me soucie pas de rendre celebre dans les Lettres, depuis la mort de Mr Bayle qui m’excitoit à des recherches à present inutiles.

Aprez tout, c’est dommage que le dessein de ces notes et de cette table ait eté gasté, car il etoit tres bon, et on trouve là des instructions tres curieuses et tres exactes sur les livres. On nous fait esperer le Supplement du Diction[n]aire. Je voy que M. Bayle a travaillé sur quelques articles que je luy avois communiquez, et je serois bien fasché que / le genie satyrique se repandist là dessus. Mais ce n’est point une chose qui puisse vous regarder, et je n’en parle que selon mes desirs.

J’ay eté bien etonné de lire que l’on n’a point de portrait de Mr Bayle [10], moy qui dans ses lettres à sa famille ay trouvé qu’il a eté peint à Roüen, qu’il avoit envoyé ce portrait à Montauban, et qui l’ay fait venir de Montauban par une copie sur laquelle il a eté gravé par mes soins et ceux d’une dame qui étoit amoureuse de ses ouvrages [11] : on vient encore de le graver une seconde fois sur le mesme tableau, pour le mettre à la teste de l’edition du Diction[n]aire, qui se fait à Geneve [12], et M. de La Monnoye y a mis ces quatre vers françois :

Tel fut l’illustre Bayle[,] honneur des beaux esprits,

Dont l’élégante plume en recherches fertile,

Fait douter qui des deux l’emporte en ses écrits

De l’agréable ou de l’utile [13].

Les deux lettres où il refuse son portrait ne disent pas qu’il n’a jamais eté peint, mais qu’il ne veut pas se laisser peindre.

J’ay envoyé votre lettre aux libraires de Geneve : leur Diction[n]aire ne paroitra pas encore de six mois [14] à ce que l’on dit. Il ne faut plus songer à aucun recueil de lettres. Celuy de l’abbé Vertot ne paroitra pas [15], et ceux qui ont quelques manuscrits de M. Bayle les garderont precieusement. Ce qui regarde la Suite de la critique de Maimbourg est entre les mains d’un homme qui ne s’en dessaisira pas [16]. En un mot, on est revolté et on a raison.

Le commentaire de Despreaux s’imprîme à Geneve [17] mais lentement, j’en ay vû la première feuille. C’est un petit in-4° : il y aura bien des choses curieuses, d’autres moins, et un develop[p]ement de satire qui plaira, je croy, à peu de gens.

Le livre de l’ Insuffisance des sciences, quoyque superficiel, vaut mieux qu’Agrippa [18], il a eté estimé icy ; la traduction / en est fort bonne : la conclusion, qui renvoye à la Revelation est celle que Mr Bayle a toujours tirée de ses incertitudes.

Je suis bien aise que vous soyïez occupé à la Vie de Mr Bayle et que vous en soyïez à l’année 1683. Vous allez entrer dans un beau champ. La suite de ses lettres develop[p]e assez bien ses querelles litteraires et il est vray que l’article P. Bayle de la table [19] est une sorte de journal qui peut beaucoup vous servir. Mais donnez votre manuscrit à des mains qui ne le défigurent pas.

M. Caze rendra un grand service au public de faire un recueil de toutes les œuvres de La Fontaine [20]. Il y a un an ou deux que je vous ai envoyé le Poeme de S[ain]t-Malc [21] : il faut que vous ne l’ayïez pas receu. Je vais le faire copier sur un imprimé que j’ay, et plusieurs autres pieces non encor[e] imprimées. J’en cherche partout et j’en ay trouvé deja quelques[-unes]. Il y a bien des fautes dans les Œuvres posthumes, qu’il faudra corriger, et par exemple dans la Ballade de Louis le Hardi [22] qui commence :

Un de nos fantassins très bon nommé La Fleur,
il doit y avoir très bon nomenclateur ; et ainsy de plusieurs autres. Je contribueray autant qu’il sera possible à orner la memoire d’un homme si rare et si singulier.
On vient de donner deux lettres d’ Héloise et d’ Abelard en vers françois [23] : la versification est belle, coulante, et va au cœur : mais il y a beaucoup de l’invention • du traducteur, et M. Bayle a bien fait connoistre dans son Diction[n]aire qu’Héloise etoit du moins aussy folle que la Religieuse portugaise dont on a debité les lettres [24].

Je vous demande pardon, Monsieur, si j’ay repandu mon cœur un peu librement au sujet des Lettres de M. Bayle et si j’ay peut-être ajouté une peine à votre peine ; mais je n’ay pas eté le maistre de ne vous pas dire mon sentiment dans une occasion si touchante. Je suis toujours, avec bien de la consideration, Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur. Marais

Notes :

[1] Cette lettre de Des Maizeaux ne nous est pas parvenue.

[2] Lettres choisies de Mr Bayle avec des remarques, éd. Prosper Marchand (Rotterdam, Fritsch et Böhm 1714, 12°, 3 vol.).

[3] Marais songe sans doute à Christine de Suède : voir Lettres 559, n.3, 561, n.6, et 579, n.2, et le commentaire de Marchand sur cette affaire : Lettres choisies, lettre LXV du 14 novembre 1686 de Bayle à la reine Christine, et la réponse de la reine, lettre LXVI du 14 décembre 1686, i.231-236, où la note relève la tonalité « hautaine », « orgueilleuse et offensante », des premières lettres que Bayle avait reçues sur cette affaire – corrigée cependant par celle, « honnête et obligeante » de la réponse de la reine elle-même.

[4] Bayle avait suggéré dans les NRL, mars 1685, art. VIII, que Leti « parle des choses avec une liberté, qui pourroit lui mériter la première partie du surnom du chevalier Bayard » (Lettre 412, n.3), mais il s’agit ici du commentaire de Marchand sur la Lettre 1039 : voir la note suivante.

[5] Dans sa Table des matières, sous la rubrique Avis des réfugiés, Marchand indique : « Livre attribué à diverses personnes ; mais, plus vraisemblablement de Mr Bayle, que des autres » ; Marchand répète ce jugement dans son commentaire sur la lettre de Bayle à Jacob Le Duchat du 2 juin 1695 (Lettre 1039), où Bayle écrit : « L’ Elisabeth de Mr Leti ne plait point aux bons protestan[t]s, et je me suis etonné cent fois qu’il ait pu dire, sans s’attirer des procez et des insultes[,] tant de choses qu’il a publiées en d’autres ecrits au desavantage des refugiez. C’est un homme qui dit d’un meme sujet tout le bien des panegyristes et tout le mal des satires [...] ». Marchand commente : « S’il est vrai, comme il y a tout lieu de le croire, que Mr Bayle soit l’auteur de l’ Avis aux réfugiés, il n’est pas moins sujet que Mr Leti au reproche qu’il lui fait ici. » ( Lettres choisies, lettre CXXVI, ii.487n).

[6] HOS, décembre 1706, art. XII : « Eloge de Mr Bayle », qui figure en tête du premier volume de l’édition Marchand des Lettres choisies, i.XXXV-XLVIII.

[7] Marais accable Des Maizeaux, alors que celui-ci avait été berné par Marchand en alliance avec les imprimeurs Fritsch et Böhm. Il finira cependant par concéder à Des Maizeaux qu’il n’a fait qu’ajouter « une peine à [sa] peine ».

[8] Allusion à l’article de Fontenelle publié par Bayle dans les NRL, janvier 1686, art. X : « Extrait d’une lettre écrite de Batavia dans les Indes orientales, le 27 novembre 1684 contenu dans une lettre de M. de Fontenelles, reçuë à Rotterdam par M. Basnage », portant en réalité sur la guerre entre Rome (Mréo) et Genève (Eenegu). Bayle évoque cet article dans sa lettre à Des Maizeaux du 17 octobre 1704 (Lettre 1643) et, dans son édition, Marchand explique le sens de l’allégorie de Fontenelle (éd. Marchand, lettre CCXXII, iii.858n). Comme le souligne G. Ascoli dans l’annotation de son édition de la présente lettre, Marais poursuit constamment Fontenelle de ses sarcasmes : il ne prend ici sa défense que pour se faire valoir et pour alourdir la charge contre Marchand.

[9] Marais feint de se plaindre de la longue rubrique qui lui est consacrée par Marchand dans sa Table des matières. Il réagira moins modestement en 1730 lorsque Des Maizeaux oubliera de le mentionner dans sa Vie de Mr Bayle : voir Lettre 1789 : « je ne puis m’empêcher d’accompagner ces remerciements de reproches très vifs de ce qu’au nombre de personnes avec qui M. Bayle a eu commerce et que vous nommez, page CVI, vous ne m’avez point nommé, et vous m’avez enveloppé dans etc. offensant ».

[10] Marais a lu le commentaire de Marchand sur la lettre de Bayle à Des Maizeaux du 3 avril 1705 (Lettre 1663), où il refuse la proposition de Jacob Tonson d’imprimer son portrait en tête de la traduction anglaise du DHC : commentaire de Marchand : « En effet, l’on n’a point de portrait de Mr Bayle : il l’a toujours constamment refusé à ceux de ses amis qui le lui demandoient, et qui le sollicitoient de se faire peindre. » (lettre CCXXV, iii.865). Marchand renvoie également à la lettre du 3 juillet 1705 (Lettre 1672), où Bayle réitère ce refus (éd. Marchand, lettre CCXVIII, iii.877).

[11] Sur M me de Mérignac et le portrait de Bayle, voir Lettre 1782, n.4.

[12] Parmi les éditions françaises du DHC, seule l’édition genevoise de 1715 – la prétendue « troisième édition », qui est en fait une contrefaçon de celle de 1702 – comporte, dans de nombreux exemplaires, le portrait de Bayle, qui se retrouve aussi dans le Supplément publié par les mêmes imprimeurs en 1722 : voir Lettre 1663, n.3.

[13] Voir les vers semblables que Des Maizeaux attribue à Saint-Evremond : Lettre 1776, n.19.

[14] Dictionnaire historique et critique. 3 e ed. à laquelle on a ajouté la vie de l’auteur [par l’abbé du Revest], et mis ses additions et corrections à leur place (Rotterdam [Genève] 1715, folio, 3 vol.), édition suivie par un Supplément au dictionnaire historique et critique pour les éditions de 1702 et de 1715 [avec l’Histoire de Mr. Bayle et de ses ouvrages de l’abbé du Revest] (Genève 1722, folio).

[15] La formule de Marais est ambiguë, mais, puisque l’abbé René Aubert, sieur de Vertot (1655-1735), membre de l’Académie des inscriptions depuis 1703, n’a joué apparemment aucun rôle dans l’histoire des éditions projetées de la correspondance de Bayle, il s’agit sans doute ici d’un projet de publier sa propre correspondance – projet qui aurait été abandonné.

[16] Nous ne saurions identifier cette personne ni préciser la nature des informations qu’il détenait sur les Nouvelles lettres critiques.

[17] Œuvres de M. Boileau-Despréaux, avec des éclaircissemen[t]s historiques donnez par luy-même [et des remarques de Brossette] (Genève 1716, 4°, 2 vol.).

[18] Thomas Baker (1656-1740), Traité de l’incertitude des sciences, traduit de l’anglois [par Nicolas Berger] (Paris 1714, 12° ; Amsterdam 1715, 12° ; Lyon 1721, 12°) ; l’ouvrage original de Thomas Baker portait le titre Reflections upon learning, wherein is shewn the insufficiency thereof, in its several particulars. In order to evince the usefulness and necessity, of Revelation (London 1699, 8°) et avait connu un très grand nombre de nouvelles éditions. Marais s’accroche au fidéisme de Bayle comme conclusion du pyrrhonisme et se montre donc favorable au livre de Thomas Baker plutôt qu’au traité célèbre d’ Henri-Corneille Agrippa von Nettesheim (1486-1535), De incertitudine et vanitate omnium scientiarum et artium atque excellentia verbi Dei declamatio (composé en 1525, publié Antverpiæ 1530, 4°), traduit en français par Louis Turquet de Mayerne (1582), Sur l’incertitude, vanité et abus des sciences (Paris, Jean Durand 1582, 8°), et de nouveau par Nicolas Gueudeville, Sur la noblesse, et excellence du sexe feménin, de sa preeminence sur l’autre sexe, et du sacrement du mariage. Avec le traittè sur l’incertitude, aussi bien que la vanité des sciences et des arts (Leyde, 1726, 12°, 3 vol.), même si les conclusions tirées par Agrippa – annoncées dans son titre – ne sont pas très éloignées de celles de Baker ni de celles que Marais attribue à Bayle. Sur la traduction de Gueudeville, voir A. Rosenberg, Nicolas Gueudeville and his work (1652-172 ?) (The Hague, Boston, London 1982), p.116-119.

[19] La rubrique « Bayle, Pierre » dans la Table des matières de l’édition des Lettres choisies par Marchand.

[20] Il s’agit apparemment de César Caze d’Harmonville, qui aurait eu l’intention de publier un recueil des œuvres de La Fontaine : ce projet ne semble pas avoir abouti. Vers cette époque parurent à Paris une édition de Fables choisies. Avec la vie d’Esope. Nouvelle édition augmentée de petites notes pour en faciliter l’intelligence (Paris 1715, 12°, 3 vol.) et une édition proposée par Antoine Houdar de La Motte, Eloge funèbre de Louis le Grand par M. de la Motte. Avec une ode sur sa mort et diverses autres pièces du même auteur, et quelques poésies non imprimées de M. de La Fontaine (La Haye 1716, 12°).

[21] Jean de La Fontaine, Poème de la captivité de saint Malc (Paris 1673, 12°), édition supprimée par l’auteur.

[22] Les Œuvres posthumes de M. de La Fontaine (Paris 1696, 12°), publiées par M me Ulrich. Marais cite la version des Œuvres posthumes ; la correction qu’il propose est, en effet, retenue dans les éditions modernes de la Ballade sur le nom de Hardi, donné par les soldats à Monseigneur le Dauphin : voir La Fontaine, Œuvres complètes, éd. J. Marmier (Paris 1965), p.495 : « Un de nos fantassins, très bon nomenclateur, / Du titre de hardi baptisant Monseigneur, / Le fera sous ce nom distinguer dans l’histoire. / Ce soldat par chacun fut d’abord applaudi : / Le prince et son parrain firent dire à leur gloire : / “Louis le bien nommé, c’est Louis le Hardi”. »

[23] Les Lettres d’Héloïse et d’Abailard, mises en vers françois par le sieur P.F.G. de Beauchamps (Paris, Jacques Estienne 1714, 8°) : le traducteur est Pierre-François Godard de Beauchamps (1689-1761). Marais compare Héloïse à l’héroïne de l’ouvrage de Gabriel-Joseph de la Vergne, comte de Guilleragues, Lettres portugaises, traduites en françois (Paris 1669, 12°), qui connut plusieurs éditions ultérieures.

[24] DHC, art. « Héloïse », rem. I et K.

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