Lettre 18 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

A Geneve le 2 juillet 1672

J’ecrivis hier une lettre à mon pere [1] assez longue sans luy parler de rien qui me concernat. Et certainement j’avois la tete si pleine des guerres de Hollande que je ne trouvois dans mon imagination que des choses qui se rapportoient à cela, car si vous ne le savez pas, les nouvelles de la guerre occupent si universellement tout le monde dans ces quartiers* que les plus muets ont de quoy fournir à la conversation, parce qu’elle ne tourne que sur des matieres de la competence des plus idiots, à savoir sur la prise d’une ville, sur on dit qu’un tel a eté tué, qu’un autre a fait merveilles, qu’un tel prince passe la nuit au bivoac etc. Et cela est si vray que je connoy un marchand qui a vendu pour une pistole de cartes de Hollande à 6 s[ous] piece depuis 15 jours tant il y a de gens curieux de voir la situation d’un pays que le Roy parcourt par ses victoires que l’on pourroit conter par les jours qu’il est en voyage. Il n’est point d’homme si ignorant en geographie par icy qui ne sache sur quelle riviere est situé Mastric, Liege, Rhinbergue, Vesel, le fort de Schenck, et par où il faut passer pour aller à Utrecht, Amsterdam, quelles villes on trouve depuis Orsoi en passant par la duché de Gueldres jusques à Rotterdam et combien de fois le Rhin se coupe dans les Provinces Unies, soit qu’on le considere avec le nom de Vaal qu’il prend au fort de Schenck ; soit avec le nom de Lek et d’Yssel qu’il prend ailleurs, tout cela e[st] si generalem[en]t connu à cette heure qu’on diroit que jeunes et vieux riches et povres, ignorans et savans sont autant de Cluviers, et de Sansons d’Abbeville [2] à l’egard du Pays Bas. Ainsi vous ne vous etonnerez pas si je me suis laissé emporter à des idées qui s’impriment dans ma tete par des entretiens de 6 ou 7 heures de rachepied*, et encore davantage. Mais ce qui est fait est fait.

Avec vous je pretends changer de tablature* et repondre à tous les articles de votre lettre [3]. Je suis faché que les lettres que vous m’aviez ecrittes par la voye de Montauban et de Montpellier se soient perdues. J’ay seu de nos libraires s’ils devoient envoyer des livres à ceux de Montauban et s’ils en avoient envoyé depuis peu[.] On m’a repondu au 1er qu’ils ne le savoient pas eux memes[,] au 2. qu’il y avoit plus de 6 ou 7 mois. Si une commodité* se presente tenez pour tout asseuré que vous recevrez les pieces de Mr Morus que vous demandez, elles sont fort rares chez les libraires, mais il y a plusieurs particuliers qui les ont. Ainsi on les p[e]ut facilement avoir pour les lire, difficilement pour les acheter, toutefois je me fais fort de vous les faire tenir. Quant à ce que vous avez eté allarmez de n’avoir point eu de mes nouvelles par le retour de Fargues, je suis bien aise qu’ayant apris qu’il s’etoit retiré furtivement et à la sourdine vous ne soyez plus en peine. Sachez seulement que je ne suis pas tant à blamer qu’on diroit bien[,] si apres avoir ecrit tant et de si longues lettres sans avoir receu qu’une fois de vos nouvelles en l’espace de 20 mois, je me suis tenu ferme sur la resolution de ne vous plus ecrire que je n’eusse seu votre sentiment là dessus. Mais je n’ay pas plutot appris que vous n’entendiez pas que ce silence deut continuer que je l’ay rompu, et voila les termes où nous en sommes. Vous voyez que je suis un homme d’accommodement, et je ne suis pas faché que vous ayez connu que je suis à tout faire* et que si je sai parler, je sai aussi ne parler pas, quand il y a lieu de douter si mes discours sont agreables ou non.

Pour la charge de professeur en eloquence qu’on vous a dit que j’ay refusée [4], je vous diray qu’on a pris l’un pour l’autre, ou que du moins l’on n’a pas eté asses instruit de l’affaire. Il est vray que je trouvay à mon avenement en cette ville une place de regent de seconde vaquante depuis quelque tems à laquelle m[essieu]rs les professeurs m’offrirent de me promouvoir si le coeur m’en disoit. Mais il est vray aussi que je vis tant de peine conjointe avec cette charge et si peu d’honneur, q[ue] je ne jugeai pas qu’il falut pour si peu de chose s’immoler au mepris public. En effet le college de cette ville est tres mal agencé quant aux classes, soit par l’incapacité des regens, soit par les mauvaises coutumes qui s’y sont glissées peu à peu et qui enfin ont pris de longues racines par succession de tems, en telle maniere qu’un regent de premiere n’a que des jeunes garcons de 12 à 13 ans qui à peine savent 3 mots de latin et par cette manie dont on se pique icy d’avoir des enfans qui sortent encore bien jeunes du college, il arrive que monsieur le regent de rhetoriq[ue] pour toutes belles declamations, et beaux traits d’humanité est quelquefois contraint de s’enfoncer tout de son long dans les regles de præteritis et supinis [5], et se donner à dos et ventre* de quelque ridicule precepte de Clenard et d’ Antesignan [6]. Jugés par là ce que [c]e p[e]ut etre d’un regent de seconde. Mais ce n’est pas là tout le mal, le pis est qu’on traitte ce genre d’hommes pour les veritables antipodes de l’honneteté et que les railleurs sont perpetuellement dechainez contre eux. Si bien qu’il faut avoir les dens de Saturne [7] pour devorer cette piece et moy je l’avoue je ne suis pas d’humeur ni de complexion à gober ce morceau [8]. Ce n’est pas que je sois extremement avide de l’approbation d’autruy, au contraire je me munis de la maxime d’Horace, mea virtute me involvo [9], tous les jours, mais encore est il bien facheux de se faire mepriser à credit*,

Non ego cum scribo si forte quid aptius exit

Quando hoc rara avis est, si quid tamen aptius exit

Laudari metua[m] ; neque enim mihi cornea fibra est.

Persius Saty[rarum] [10] L.v. 45

La charge de professeur en eloquence qu’a exercée autrefois Mr Spanheim le fils [11] etoit bien toute autre chose. Ce n’etoit qu’une etude de l’art oratoire et une discipline de la belle literature ou n’etoient admis que de gens qui etoient sortis de la poussiere des classes et qui etoient comme emancipez de la tyrannie des pedans. Mais cette charge a eté supprimée il y a long tems. C’est donc avec raison que je vous disois qu’on avoit pris l’un pour l’autre.

Je vous remercie mon cher frere, de l’eloge que vous donnés de votre grace à mes lettres, je puis vous asseurer que je les compose dans la derniere negligence, et selon que les mots me viennent, sans balancer un moment sur le choix ou sur l’arrangement des pensées ou des mots, et plus je vay en avant plus j’apporte de la negligence, comme il vous constera* facilement si vous comparez cette presente lettre avec les precedentes. Mr de Pradalz n’avoit pas sujet de regretter la perte de la lettre dont je vous avois parlé [12], c’etoit une pauvre chose[scol] neantmoins toute telle qu’elle est, je la luy envoye, car elle me fut rendue par celuy qui la devoit rendre[,] q[ui] s’etant ravisé revint sur ses pas, et depuis elle est demeurée ensevelie parmi mes petits papiers jusqu’à ce que la lecture de votre lettre m’a donné occasion de l’en tirer. Je n’ay pas repondu à la disserta[ti]on sur La Menagerie de Cotin [13] et partant vous serez à tems de me communiquer vos remarques si vous voulez prendre la peine d’en faire. Si mon cousin Bourdin [14] passe en ces quartiers* vous recevrez par son entremise ce que vous demandez de moy. Au reste on vous aura peu dire que peu apres avoir receu les 132 l[ivres] t[ournois] que vous m’envoyates le mois d’aout dernier[,] j’achettai un habit de drap noir de Carcassonne à facon de Hollande pour le pris de 3 ecus l’aune, lequel habit m’ayant servi cet hyver me servira encore cet eté puis que je n’ay pas le moyen d’en avoir un autre. Je suis obligé au secours que vo[us] offrés à ma necessité, il ne seroit pas à refuser s’il ne devoit pas diminuer trop vos forces. Pour moy je vis dans la plus grande epargne que je puis, mais quoi que ma pension ne me coute rien[,] si* faut il faire des frais asses souvent en linge, chapeau, souliers, &tc. ausquels je ne puis plus desormais subvenir. Vous pouvez prendre vos mesures là dessus. Sur tout apportez plus de diligence que vous n’avez fait à me donner de vos nouvelles doresenavant. Je vous remercie de ce que vous m’avez apris touchant la maison de Rabat [15], et touchant le proces qui s’est intenté contre une fille pretre. Je voudrois savoir plus de particularitez de ce soupcon dont vous m’avez touché un mot en passant, lors que vous me parliez de Mr Salinier [16], et q[ue] vous me disiez que jusqu’aux adversaires qui soubconnoient la verité de la chose m’assistoient de leurs vœux [17]. Je vous demande aussi des nouvelles de notre parenté. Je salue avec tendresse tous ceux qui la composent[,] oncles tantes, cousins et cousines. Je vous prie de faire mille amitiez de ma part à notre tres feal Freinshemius [18], de qui je me souviendray toute ma vie avec reconnoissance des services qu’il nous a rendus. Aprenez moy l’etat de sa santé, comme aussi l’etat des etudes de mon frere[,] ce qu’il fait, ce qu’il dit, et embrassés le de ma part avec ardeur.

Quant à ce qu’on vous a dit que j’avois quitté la theologie, voicy ce que j’ay à vous repondre. C’est que ma voix qui n’etoit guere bonne en soy s’etant tout à fait gatée en ce pays, et se gatanttous les jours par quelque qualité de l’air que je ne connois pas moy meme, quelques personnes de grand merite qui m’ayment m’ont dit sans detour qu’ils me jugeoient plus propre à toute autre chose qu’à precher. Cela joint avec le grand nombre de proposans qu’il y a par le monde, et celuy des ministres q[ui] manquent d’eglises, et l’etat present des affaires où[,] pour un ministre qu’on aura besoin d’avoir, il s’en trouve 30 q[ui] briguent cette place[,] m’avoit en quelq[ue] façon tenu dans quelque suspens et cela commencoit à etre connu parmi mes amis, toutefois comme d’autres ministres m’ont asseuré que je ne devois pas en demeurer en si beau chemin, et qu’ils ont combatu fortement l’irresolution qu’ils voyoient naitre dans mon ame, j’ay toujours conservé le charactere de proposant et ay dirigé mes etudes à cela si bien que l’allarme qu’on vous a donnée n’a pas eté sans quelque malentendu [19].

Pour les choses curieuses que vous me demandés concernant la repub[li]qu[e] des lettres je suis faché d’etre contraint à finir icy cette lettre par la hate du s[ieu]r Bardin, car autrement je pourrois vous en remplir 5 ou 6 pages. Je vous diray seulement à l’occasion de Mr Claude [20] dont vous m’avez dit quelque chose, que son antagoniste [21] a comme quitté la partie puisqu’il s’est jetté sur un autre champ, prenant pour ainsi dire une honnete excuse de ce qu’il ne travailloit pas sur les 6 premiers siecles, sur ce qu’il travailloit à une autre besogne n[on] moins importante que la 1ere pour la reduction des heretiques. Ainsi il n’a pas tant cessé de combatre qu’il a changé d’armes et de champ de bataille. Il pourroit dire pour sa justification que c’est une chose commune parmi les generaux d’armée, de quitter un campement lors qu’il a le vent et le soleil opposé, ou qu’enfin le poste des ennemis est meilleur. Quoy qu’il en soit Mr Arnaud vient de publier un ouvrage qu’il appelle « La Morale de Jesus Christ renversée par les calvinistes [22] », où selon sa louable coutume, il se donne carriere à invectiver sanglamment* contre nous, et à faire valoir par les adresses de sa rhetorique les moindres raisonnemens qu’il peut trouver. Je ne sai pas bien encore s’il a dit quelq[ue] chose contre Mr Claude, mais tant y a qu’on dit que les mains demangent à ce dernier de repondre à son ancien ennemi, et qu’ainsi tandis que Mr Pageon [23] ministre d’Orleans travaille d’un coté à repondre au livre de Mr Arnaud[,] Mr Claude prepare de l’autre une reponse [24]. Je n’ay pas leu le livre dont Mr Salinier vous parla, mais j’en ay ouy parler et en ay veu comme un extrait dans le Journal des savans [25]. Vous saurez que ce journal a demeuré asses long tems interrompu depuis la mort de Mr Gallois pretre de l’Oratoire qui en etoit l’autheur. Depuis peu on l’a recommencé sous le titre de Memoire concernant les sciences et les beaux arts et on envoye un memoire chaque mois seulement [26]. Mr Banage est toujours ce qu’il etoit auparavant à savoir un helluo librorum [27], et un curieux insatiable des compositions d’esprit. Je ne croy pas que vous puissiés vous dispenser de luy faire reponse [28]. Je vous envoye une traduction espagnolle du sonnet de Mr de Brianville [29] • lequel vous verrez dans la lettre de mon pere. Il a eté traduit, ce sonnet-là[,] en plusieurs langues. Mais vous ne le verrez qu’en espagnol p[ou]r ce coup*. Je suis tout à vous[,] vous souhaittant mille benedictions.

Notes :

[1] Il s’agit de la Lettre 16.

[2] Philippe Cluver (1580-1623) est un géographe allemand, élève de Scaliger, qui se fixa à Leyde. L’œuvre du Français, Nicolas Sanson (1600-1667), géographe et cartographe d’Abbeville, fut poursuivie par ses deux fils, Adrien (qui mourut en 1718) et Guillaume (qui mourut en 1703), comme leur père, géographes ordinaires du roi.

[3] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[4] Ce fut en octobre 1670, juste après son arrivée à Genève, que les autorités envisagèrent de confier à Bayle une régence de seconde au collège de la ville : voir Labrousse, Pierre Bayle, i.96, n.8 et 9. Lorsque la question revint sur le tapis en février 1671, il ne s’agissait que d’assurer un interim. Le poste fut rempli en août 1671 par un certain Jacques Lescot, qui mourut en mai 1672. Il est possible que Bayle ait alors été pressenti de nouveau, mais il se trouvait auprès du comte de Dohna : voir Labrousse, Pierre Bayle, i.109 et n.52. Cette dernière offre, si elle se produisit, n’aurait pas encore pu arriver aux oreilles de la famille de Bayle, mais apparemment, au Carla, on avait eu vent des précédentes, ce qui atteste à quel point les nouvelles circulaient de bouche à oreille dans les milieux protestants – quitte à être magnifiées à la gasconne, une régence de seconde devenant un professorat en éloquence. On notera que Bayle n’avait pas soufflé mot de cette affaire dans ses lettres aux siens, peut-être pour ne pas leur fournir un prétexte pour ne plus lui envoyer d’argent.

[5] « prétérits et supins », allusion à la conjugaison des verbes latins.

[6] Sur Clénard et Antesignan, voir Lettre 13, n.2. On notera le changement de ton de Bayle en moins d’un an. En septembre 1671, il travaille sa grammaire, mais en juillet 1672, il est passé de l’idéal du pédant à celui de l’honnête homme.

[7] Saturne avait dévoré ses enfants. Les dents de Saturne sont celles de quelqu’un qui ne regarde pas de près ce qu’il avale.

[8] Allusion à Molière, L’Ecole des femmes (Paris 1663, 12 o), acte ii, sc.i, vers 377.

[9] Horace, Odes, iii.xxix.54-55 : « je me drape dans ma vertu. »

[10] Perse, Satires, i.45-47 : « Si, quand j’écris, je réussis par hasard quelque trait assez bien venu – et l’oiseau est rare si néanmoins je réussis quelque trait assez bien venu, je ne craindrai pas d’être loué, car je n’ai point la fibre dure comme la corne. »

[11] Il s’agit ici d’ Ezechiel Spanheim : voir Lettre 13, n.15.

[12] La lettre de Bayle à Pradals de Larbont ne nous est pas parvenue.

[13] Voir lettre 13, p.74 (et n.61), mention d’une discussion écrite concernant La Ménagerie, qui avait assez vraisemblablement opposé Minutoli et Basnage.

[14] Il s’agit peut-être de Charles de Bourdin (1646-1707), fils du pasteur du Mas d’Azil, où il devint collègue de son père en 1679, après avoir été deux ans pasteur à Sénégats. A la Révocation, Bourdin se retira à Bex-Aigle, dans ce qui était alors un territoire bernois : voir Grenier-Fajal, Biographie de Charles de Bourdin. Toutefois, ce cousin de Bayle (par sa mère, une Du Cassé de Larbont, apparentée aux Bruguiere) avait plusieurs frères cadets et il se pourrait que ce fût pour un de ceux-ci qu’on ait envisagé un séjour à Genève, qui ne semble pas s’être réalisé. La guerre de Hollande, avec les logements hivernaux des troupes de Catalogne et les lourdes impositions qu’elle entraîna, en particulier pour les protestants méridionaux, allait diminuer appréciablement leurs ressources. Bayle n’allait plus recevoir aucun subside des siens, et même une famille relativement aisée comme celle des Bourdin se vit obligée de restreindre son train de vie.

[15] Bayle s’intéressa à la généalogie des grandes familles de sa province natale et du Midi en général : voir Lettre 37, n.14 et 15.

[16] Nous ne savons rien de ce personnage qui pourrait bien être un catholique.

[17] Cette attitude amicale des catholiques du Carla fournit un témoignage, parmi d’autres, sur les relations parfois assez cordiales que le régime de l’Edit de Nantes avait fini par rendre possibles entre gens de confession différente.

[18] Ce sobriquet latinisé – repris du nom d’un philologue allemand Johann Freinsheim (1608-1660) – qui fut professeur à Heidelberg, s’applique, croyons-nous, par une plaisanterie de la famille Bayle, à Guillaume Freyche, Ancien de l’Eglise du Carla, consul de la petite ville en 1678 : voir la lettre de Bayle à son frère Joseph du 16 juillet 1678. Ce personnage, que Bayle mentionne à diverses reprises avec une sorte d’affectueuse condescendance (il était illettré, comme l’atteste le registre des Actes du consistoire du Carla), était économiquement un notable, capable de prêter 25 livres à l’Eglise en 1672 : voir Labrousse, « L’Eglise réformée du Carla en 1672-1673 », (1960), p.196, 199. Freyche était probablement un marchand qui rendit en mainte occasion de p récieux services à son pasteur, à qui il semble avoir été inconditionnellement dévoué : voir Labrousse, Pierre Bayle, i.36, n.39.

[19] Quand il écrit, Bayle est précepteur chez les Dohna depuis quelques semaines. Il est éloigné de quelques lieues de Genève et exerce un emploi à plein temps : il a donc bel et bien abandonné l’étude de la théologie. Il faut toutefois remarquer qu’il peut y avoir eu un élément de délicatesse dans sa dissimulation, puisque parmi d’autres motifs de sa décision, son manque d’argent a joué un grand rôle. Bien au fait de la minceur des ressources familiales, il n’a plus voulu imposer de sacrifices aux siens.

[20] Jean Claude (1619-1687), pasteur de Charenton (l’Eglise réformée des Parisiens), et l’une des plus grandes figures du protestantisme français au dix-septième siècle, était d’origine méridionale et avait été condisciple de Jean Bayle à Montauban. Sa présence à Paris (depuis 1666) a découlé de la méfiance des autorités civiles à son égard ; elles ne voulaient pas voir le grand controversiste professeur à Montauban et s’opposèrent à une telle nomination, mais le laissèrent venir à Charenton, où il leur était plus facile de le surveiller de près. A la Révocation, il ne fut accordé que vingt-quatre heures à Claude pour quitter le royaume sous la conduite d’un exempt. Il joua un rôle capital dans divers synodes et posséda une autorité considérable sur ses coreligionnaires, dont certains, irrités de son prestige, le surnommèrent « l’empereur Claude » : voir DHC, « Claude ».

[21] Dans la controverse évoquée ici, Jean Claude n’avait pas tant comme adversaire Antoine Arnauld que Pierre Nicole. Celui-ci avait composé un petit Traité contenant une manière facile de convaincre les heretiques, en montrant qu’il ne s’est fait aucune innovation dans la créance de l’Eglise, sur le sujet de l’Eucharistie, conçu pour servir de préface à une édition de l’ Office du Saint-Sacrement préparée par Port-Royal. Au moment de la publication de l’ouvrage en 1659, une courte préface d’ Arnauld fut substituée au « Traité » de Nicole, mais une copie du Traité tomba entre les mains de Jean Claude vers 1662. Claude écrivit une courte « Réponse » au Traité qui circula en manuscrit et à laquelle Port-Royal répliqua en publiant cet ouvrage de Nicole sous le pseudonyme de Barthélemy et sous le titre de La [petite] Perpétuité de la foy de l’Eglise catholique touchant l’Eucharistie (Paris 1664, 12 o), accompagné d’une « Réfutation » (probablement due à Arnauld) de la « Réponse » de Claude. Claude développa alors sa « Réponse » et la publia sous le titre Réponse aux deux traités (Charenton 1665, 8 o). Une nouvelle étape de la controverse s’ouvrit avec la publication, à partir de 1669, de La [grande] Perpetuité de la foy de l’Eglise catholique touchant l’Eucharistie deffendue contre le livre du sieur Claude (Paris 1669-1674, 4 o, 3 vol.), due essentiellement à Nicole, mais à laquelle Arnauld contribua de façon très accessoire : voir C. de Beaubrun, « Vie de Nicole », BN, f.fr. 13898, f.28 r ; C. P. Goujet, Vie de M. Nicole, p.192 et s. Sur cette controverse, voir A. Rébelliau, Bossuet, historien du protestantisme (Paris 1891), p.59-93 ; P. Polman, L’Elément historique dans la controverse religieuse du XVIe siècle (Gembloux 1932) ; R. Snoeks, L’Argument de tradition dans la controverse eucharistique entre catholiques et réformés français au XVIIe siècle (Louvain, Gembloux 1951) : voir aussi Lettre 7, n.5, et DHC, « Arnauld », « Claude », et « Nicolle ».

[22] Antoine Arnauld (1612-1694), Le Renversement de la morale de Jesus-Christ par les erreurs des calvinistes touchant la justification (Paris 1672, 4 o). En fait, la première réponse protestante à ce livre fut celle de Pierre Jurieu, Apologie pour la morale des réformez (Quevilly [Rouen] 1675, 8 o).

[23] Claude Pajon, sieur de La Dure (1626-1685), pasteur d’Orléans, à qui son originalité théologique valut des adversaires parmi les réformés, fut par ailleurs un solide controversiste. C’est en fait aux Prejugez legitimes contre les calvinistes (Paris 1671, 12 o) de Pierre Nicole que Pajon répondit par son Examen du livre qui porte pour titre « Préjugez legitimes contre les calvinistes » (Quevilly [Rouen] 1673, 12 o) : voir DHC, « Nicolle », rem. C, et, sur la théologie de Pajon, O. Fatio, « Claude Pajon et les mutations de la théologie réformée à l’époque de la Révocation », in R. Zuber et L. Theis (éd.), La Révocation de l’Edit de Nantes et le protestantisme français en 1685 (Paris 1986), p.209-27.

[24] Ce fut à Nicole, et non pas à Arnauld que Claude répondit par sa Défense de la Reformation contre le livre intitulé « Préjugez légitimes contre les calvinistes » (Quevilly [Rouen] 1673, 4 o). Bayle qualifiera cet ouvrage de Claude de « chef d’œuvre » : DHC, « Nicolle », rem. C.

[25] Il nous est impossible d’identifier cet ouvrage, trop vaguement décrit.

[26] Bayle se trompe en croyant le JS remplacé par le Recueil des mémoires et conférences sur les arts et les sciences, présenté à monseigneur le Dauphin (Paris 1672-1683, 4 o), rédigé par Jean-Baptiste Denis, médecin ordinaire du roi. Cet ouvrage comporta douze fascicules entre le premier février et le 11 juin 1672 ; il y eut encore sept autres fascicules cette année-là, mais en 1673, il n’en parut que cinq et en 1674, deux seulement, puis la publication cessa jusqu’en 1683, année où fut publié un dernier fascicule : voir B.T. Morgan, Histoire du Journal des savants depuis 1665 jusqu’en 1701 (Paris 1928) et Dictionnaire des journaux, ii.1060-1063. Par la suite, Bayle sera mieux informé et il s’évertuera à défendre la mémoire de Denis de Sallo : voir ses « Remarques critiques sur la nouvelle édition du Dictionnaire de Moreri, donnée en 1704 », DHC 8, iv.700.

[27] Voir Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux, iii.ii.7 : « dévoreur de livres », une expression que l’auteur ancien applique à Caton.

[28] Si Jacob Bayle n’avait pas manifesté d’enthousiasme à l’idée d’engager une correspondance avec un jeune homme de neuf ans son cadet (voir Lettre 13 p.74 et n.64), c’est peut-être que la science précoce de Basnage l’intimidait.

[29] Il est fort probable que Bayle a recopié la traduction espagnole qui parut dans la brochure mentionnée dans la Lettre 16, n.12, comme il avait déjà recopié le sonnet de Brianville dans la même lettre, voir p.93-94.

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