Lettre 180 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan,] le 4 de fevrier 1680
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

Vous ne devez pas doutter qu’au commencem[en]t de cette année je n’aye redoublé mes vœux et mes supplications à Dieu pour votre prosperité et la tranquillité de votre vieillesse, mais cela ne me paroissant pas representer dignement le respect et la tendresse filiale dont je suis touché, je me donne l’honneur de vous ecrire pour vous renouveller les assurances de mes sentimens. Depuis mon arrivée au lieu de ma residence ordinaire d’où j’avois eté absent quelques mois, j’ay receu une lettre de chacun de m[es] f[reres] en datte du 9 novembre et du 10 dec[embre] 1679 [1]. La derniere m’a extremement affligé en m’apprenant la mort de votre ancien amy et bon voisin Mr Rivalz ce digne serviteur de Dieu et ce grand ornement de votre colloque. Cette perte me touche d’autant plus sensiblement qu’outre que c’etoit un vaisseau d’elite pour le sanctuaire et pour le service de l’Eglise de Dieu, il avoit toujours eu pour moy une bonté et une affection particuliere, à laquelle je repondois par un respect et une veneration la plus forte du monde. Sa memoire me sera toujours precieuse, comme elle sera toujours en bonne odeur parmi le petit troupeau [2]. La cheute de ces personnes nous doit d’autant plus humilier devant Dieu et nous porter à le supplier instamment qu’il nous conserve les pasteurs qui nous restent propres à retenir par l’autorité de leurs cheveux blancs la vigueur de la Discipline que la corruption • du siecle et la contagion du monde ont si fort debilitée, que si nos premiers reformateurs revenoient au monde, ils nous meconnoitroient entierement [3]. Je prie Dieu sur tout M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] qu’il vous conserve encore plusieurs années heureusement et tranquillement par son infinie misericorde.

Comme je vous ay deja preparé à voir quelque lenteur dans l’etude que vous m’avez recommandée [4], je ne fais pas difficulté de vous dire qu’elle n’est pas encore des plus avancées. Le peu de santé que j’ay eu pendant 5 ou 6 mois de l’année precedente m’a retardé beaucoup, non seulement à cause que je ne pouvois pas etudier, mais aussi à cause qu’on me conseilla de changer d’air, et d’aller passer quelques mois à Paris purement pour divertir et repaitre mon esprit de quelques curiositez, à quoi on savoit que je pouvois etre sensible. J’ay trouvé à mon retour un peu plus d’auditeurs que je n’en ay eu encore, car ils peuvent bien etre une douzaine. C’est une petite consolation tant pour l’esprit que pour la bourse, mais au fonds elle est petite et pour l’un et pour l’autre : pour l’esprit parce que ce ne sont pas des auditeurs / de grande penetration, ni fort studieux. Pour la bourse parce qu’une bonne partie d’entre eux ne paye pas le minerval. Cela n’empeche pas que je ne sois obligé de consumer le meilleur de mon tems aux fonctions de ma charge, et beaucoup de celuy qui reste à changer et à lecher mon cours, car ces sortes d’ouvrages ont toujours des endroits foibles semblables à certaines villes dont il faut perpetuellement reparer les fortifications.

On ne parle à Paris que de l’affaire des empoisonnemens [5]. On etoit sur le point de faire bruler les nommez le Sage et la Voisin, mais comme ils declarerent qu’une infinité de personnes de la p[remi]ere qualité trempoient dans leurs malefices, on sursit leur mort jusqu’à ce qu’on eut tiré de leur bouche la declara[ti]on de leurs complices. Ils ont nommé Mr le mar[echal] de Luxembourg, la comtesse de Soissons, la duchesse de Bouillon, la princesse de Tingry, le marquis de Sessac et plusieurs autres [6]. Le bruit est qu’ils ont fait faire plusieurs opera[ti]ons magiques, fait bruler une infinité d’enfans avortez pour en composer des philtres, et autres breuvages propres ou po[ur] se defaire de ceux qui ne leur plaisoient pas, ou pour s’insinuer dans les bonnes graces de ceux qu’ils aymoient ou qui pouvoient faire leur fortune. La comtesse de Soissons a eu le tems de se sauver hors du royaume, et c’est le party qu’on luy a conseillé, le Roy luy ayant fait dire que la Chambre ardente devoit decreter prise de corps contre elle. Le mar[echal] de Luxembourg s’est remis à la Bastille de luy meme pour prevenir la honte d’y etre meiné. Cela n’empechera pas que les nopces de Mr le Dauphin avec la princesse de Baviere ne se fassent au commencement de mars à Chalons sur Marne où le Roy est attendu [7]. La Cour paroit toujours dans le dessein de nous abatre, on donne incessamment des arrets contre nos privileges. Celuy qui ordonne que les commissaires du Roy qui assistent dans nos synodes seront desormais catholiques est des plus accablans. Il y en a un autre qui deffend à tous les seigneurs du royaume de se servir de gens de la Religion* pour les offices de leurs fiefs, comme sont les juges, procureurs fiscaux etc [8][.] Je suis M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] votre tres humble et tres obeissant serviteur. Le reste de ce papier sera pour m[on] f[rere.]

Notes :

[1] Ces lettres de Jacob et de Joseph ne nous sont pas parvenues.

[2] Ces quelque phrases sur la mort de Laurent Rivals, pasteur de Saverdun et ami de toujours de la famille Bayle, sont rédigées en ce que les protestants appellent plaisamment « langue de Canaan » (Esaïe 19,18) ; sur le petit troupeau, voir Lettre 179, n.33 ; l’expression « bonne odeur », courante dans l’Ancien Testament, est reprise de 2 Corinthiens 2,15 ; Ephésiens 5,2 et Philippiens 4,18 ; pour « vaisseau d’élite », voir Romains 9,21-23 ; 2 Timothée 2,21.

[3] C’est le thème rigoriste appuyé sur une vision idéalisée du passé qui se scandalise de l’évolution générale des mœurs et de l’apparition dans le milieu réformé d’un nombre d’abjurations bien plus élevé que dans un passé proche – explicable bien évidemment par les difficultés sociales et économiques croissantes créées aux huguenots par les multitudes d’arrêts du Conseil les concernant et entravant leurs activités.

[4] Celle de la théologie : voir Lettre 160, n.43, et Lettre 165, p. et n.1.

[5] Sur l’affaire des poisons, voir Lettre 170, n.19.

[6] Bayle est bien informé. Il fait allusion ici aux principaux acteurs de l’affaire des poisons : la Voisin et son familier Le Sage, François Henri de Montmorency-Boutteville, duc de Luxembourg, les deux nièces de Mazarin Olympe Mancini, comtesse de Soissons, et sa sœur Marie-Anne Mancini, duchesse de Bouillon ; enfin, Marie-Louise-Charlotte-Claire d’Albert de Luxembourg, princesse de Tingry, qui mourut âgée en 1706, était la demi-sœur de la femme de Luxembourg ; elle fut d’abord religieuse, puis, grâce à une dispense papale, devint chanoinesse en même temps que dame du palais de la reine Marie-Thérèse en 1679. Louis-Guilhem de Castelnau, comte de Clermont-Lodève, marquis de Saissac (écrit parfois Cessac), s’enfuit hors du royaume. Le maréchal de Luxembourg se constitua volontairement prisonnier le 24 janvier 1680 et fut déchargé le 14 mai, mais exilé à vingt lieues de Paris. Il devait revenir à la Cour dès juin 1681. Voir F. Funck-Brentano, Le Drame des poisons (5e éd., Paris 1902), p.213-216.

[7] Voir la Gazette, n°4, nouvelle de Paris du 13 janvier ; n°11, nouvelle de Munich du 27 janvier, et enfin le n°12, nouvelle de Saint-Germain-en-Laye du 9 février, sur le mariage célébré le 28 janvier 1680 à Munich.

[8] Après la Paix de Nimègue, la Cour put concentrer une bonne partie de ses efforts sur une politique hostile aux réformés et les arrêts du Conseil se multiplièrent. Bayle en cite ici deux : celui qui permet qu’un commissaire royal assistant à un synode provincial soit un catholique (arrêt qui ne sera appliqué qu’après un certain temps, le 10 octobre 1679 : voir Lettre 164, n.20), et celui du 6 octobre 1679, qui interdit aux seigneurs hauts-justiciers d’établir sur leurs terres des officiers non-catholiques. La multiplication de tels arrêts sera un des thèmes principaux du pamphlet polémique de Bayle, Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis Le Grand : voir l’introduction de E. Labrousse à son édition de ce texte (Paris 1973).

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