Lettre 185 : Pierre Bayle à Louis Tronchin

De Paris ce 27 d’octobre 1680

Je vous supplie tres humblement d’agreer que pour marque de ma reconnoissance et de mon respect je vous envoye un exemplaire de quelques theses que j’ay fait soutenir il y a 2 mois. La philosophie de Mr Descartes vous est si familiere et si chere que j’ay lieu d’attendre que vous approuverez le choix que j’ay fait du sujet de ma dissertation, en prenant à tache de refuter un peripateticien violent et passionné qui n’a eu pour but que d’exterminer le cartesianisme. On sait que c’est un jesuite de Caen nommé Louis de Valois , qui a deguisé son nom sous celuy de Louis de La Ville [1]. L’impossibilité d’obtenir des privileges pour des livres qui favorisent la cause que ce jesuite persecute et les rigueurs excessives qu’on employe contre les livres imprimez sans permission, sont cause qu’on n’a point veu une reponse pleniere au livre de Louis de La Ville.

Au reste Monsieur, je dois vous eclaircir pourquoi je vous ecris de Paris et non de Sedan ; c’est à cause que les moderateurs de notre academie m’ont deputé pour sollici / ter une affaire qui nous importoit beaucoup, car il s’agissoit de conserver une partie du fonds de notre subsistence qui consiste en ce que le Roy nous donne annuellement [2]. On • a plusieurs fois diminué ce fonds là et de 12 mille livres on l’avoit reduit à 4 500. Depuis peu on l’a reduit à mille ecus [3]. On m’a deputé pour tacher de parer ce coup là, mais tous mes pas n’ont servi qu’à me faire gagner une fievre double tierce dont je ne suis pas encore tout à fait remis. Je m’en retournerai pourtant à Sedan dans 5 ou 6 jours s’il plait à Dieu. Là et par tout ailleurs je serois ravi Monsieur de pouvoir temoigner le respect et la passion avec quoi je suis

Monsieur

votre tres humble et/ tres obeissant serviteur

Bayle
A Monsieur/ Monsieur Tronchin f[idele] m[inistre] d[u] s[aint] E[vangile]/ et professeur en theologie/ A Geneve

Notes :

[1] Bayle a donc fait soutenir par ses étudiants, au mois d’août 1680, des thèses cartésiennes sur la transsubstantiation : elles portaient contre l’ouvrage du Père Louis Le Valois et devaient être incluses dans le Recueil de 1684 : voir Lettres 183, n.8, et 186, p..

[2] L’attitude, à cette date, uniformément hostile aux protestants, du Conseil du roi ne laissait guère d’espoir aux réformés de Sedan. Que Bayle ait été choisi pour une tentative désespérée a certainement découlé du fait que, célibataire, il lui était plus facile qu’à d’autres de quitter Sedan, mais il n’en témoigne pas moins de l’estime dans laquelle les autorités de l’académie le tenait. Sur les finances de l’académie de Sedan, voir Lettres 125, n.5, et 133, n.5.

[3] Soit 3 000 francs, le quart du fonds constitué autrefois au profit de l’académie par les Bouillon, princes de Sedan, alors qu’au moment de l’annexion au royaume de France, la couronne s’était engagée solennellement à respecter les usages et les règlements de la principauté…

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