Lettre 187 : Jean Bayle à André de Bourdin

[Le Carla, le 22 novembre 1680]
Monsieur et très cher frère [1],

Si je pouvois aller à cheval et que mon incommodité* ne m’en empêchât, je n’eusse pas manqué de vous aller témoigner de vive voix le desplaisir* que j’ay de votre affliction et la part que j’y prens. Et si mes enfans, qui sont à Montauban depuis un mois, eussent eté au pays, ils n’eussent pas manqué à ce devoir. Mais ce que je n’ay peu faire en présence je le fais par ma plume qui vous fait voir le regret que j’ay de la mort d’ un de vos fils que Dieu, qui vous l’avoit donné, vous a voulu oster [2]. C’etoit un honeste homme et qui faisoit honorablement l’employ qu’il avoit, mais la mort n’épargne personne et c’est le chemin de toute la terre. Comme c’est un coup frapé du ciel, aussi c’est au ciel que nous devons chercher le remède et la consolation, vous le savez aussi bien que moi. Et nous qui consolons les autres en leurs afflictions, nous devons aussi [nous] consoler en celles qui nous arrivent et faire les premiers ce que nous enseignons aux autres, nous montrant en exemple de patience et de constance chrestienne. Je ne doute pas que vous ne le faciez et que vostre fils le ministre [3], bien qu’il ait part à cette affliction, ne vous départe* ses consolations, et que si le défunt vous afflige, celuy-cy et les autres qui vous restent ne vous consolent. Dieu l’a voulu approcher de vous et l’apeler avec vous à la conduite d’une mesme Eglise qu’il édifie merveilleusement bien et par sa prédication et par sa vie, c’est un tesmoignage qui luy est rendu généralement de toute l’Eglise, mais particulièrement de tous ceux qui cognoissent les belles choses et qui sont capables de juger d’une prédication. Je ne vous saurois exprimer la satisfaction et la joye que j’ay d’aprendre ces choses. Je prie le Seigneur de luy augmenter ses grâces, vous le conserver longuement et tous vos autres enfants et particulièrement ma cousine votre espouse [4], et s’il a voulu que l’affliction / entrât en votre maison[,] y envoyer aussi ses consolations.

Il semble que je devrois finir icy cette lettre ; mais comme vous, ma cousine et toute votre maison parmi votre affliction, aurez de la joye de la convalescence de mon fils, comme il se porte fort bien et mesme qu’il s’est marié avec une demoiselle de Garrisson, fille de monsieur Is[a]ac Garrisson, bourgeois et beau fils de feu monsieur Latreille de Villebourdon [5], j’ay cru que j’étois obligé de vous le faire savoir, quoi que vous en ayez apris quelque chose par le bruit qui en court au voisinage, et de vous en dire les conditions telles que mon fils me les a déclarées. La demoiselle est fort aimable et a d’excellentes qualités selon la voix du peuple. Elle est fort honeste, fort douce et fort ménagère, et il y a sujet • d’espérer qu’elle nous donnera beaucoup de satisfaction à tous. Elle a voulu un ministre et a témoigné beaucoup d’estime pour mon fils en un temps où on lui a parlé d’autres gens. Elle a fait paroître aussi généreusement que Rébecca pour Isaac qu’elle vouloit aller hors de son pays pour suivre un mari. J’irai moi, dit elle aussi bien que l’autre [6]. On lui donne présentement 4 mil livres, scavoir 2 mille contant, et 2 mille avec l’intérêt pour deux ans. De plus on l’habillera conformément à sa condition, et on lui donnera un ameublement de chambre tel qu’il le faut pour elle et pour mon fils. Outre ce que l’on donne présentement à ceste demoiselle, il y a lieu d’en attendre pour le moins autant dans la suite avec le plaisir d’une très grande et très belle aliance. Voilà qu’elles sont les conditions de ce mariage. Je prie le Seigneur d’y répandre sa bénédiction et faire en sorte qu’il lui soit salutaire et que j’en voye avant que mourir des enfans. Je fais le mesme souhait pour vous et pour ma cousine et que vous ayez la consolation de voir bientôt votre fils le ministre marié. Je vous fais à tous mes baisemains et vous assure que je suis avec ardeur et sincérité,

le très humble et très obéissant serviteur,
Bayle.
Au Carla ce 22e n[ovem]bre 1680.
 / 
A Monsieur/ Monsieur Bordin le père f[idele] m[inistre]/ d[u] s[aint] E[vangile]/ au Mas d’Asils.

Notes :

[1] André de Bourdin, pasteur du Mas d’Azil, est appelé ici frère parce que Jean Bayle était lui aussi pasteur. En langage courant, ils étaient alliés, le pasteur du Mas d’Azil étant cousin de Jeanne Bayle, née Bruguière.

[2] André de Bourdin avait épousé, vers 1645, Marguerite Ducasse de Larbont, dont il eut quatre fils et une fille ; c’est probablement Jean, sieur d’Escarpeille, mort à Harfleur en 1680, de la mort duquel il est ici question et il y a tout lieu de croire qu’il était dans l’armée ou la marine. La formule de consolation est tirée de Job 1,21.

[3] A savoir, Charles de Bourdin.

[4] Marguerite Ducasse de Larbont : voir n.2.

[5] Jean Bayle annonce à tort ici le mariage de son fils Jacob, parti à Montauban, où ses noces devaient être célébrées ; en effet, comme on le verra dans la Lettre 190, certains parents de la jeune fille élevèrent des objections et finalement l’union ne se fit pas ; elle semble avoir été projetée entre autres par Jacques Gaillard, en séjour alors à Montauban et très bien disposé à l’égard de son ancien étudiant, Jacob Bayle. Isaac Garrisson, frère de Jonathan Garrisson, l’opulent « financier », avait épousé Jeanne La Treilhe (ou La Treille). Villebourbon était située aux environs immédiats de Montauban

[6] Genèse 25, 58.

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