Lettre 189 : Pierre Bayle à Jean Rou

A Sedan ce 2e • janvier 1681

Je prens mon têms à ce renouvellement d’année, mon tres cher Monsieur, pour vous asseurer de la continuation de mon estime et de mon amitié et pour vous demander la même part dans vôtre bienveillance pour le tems à venir, que vous m’avez si généreusement accordée jusques icy. Je renouvelle aussi mes vœux pour la prosperité de vôtre établissement en Hollande ; et pour tout comprendre en peu de mots, je vous redis avec la plus grande sincerité du monde, que je vous suis absolument devoüé.

Si je vous connois bien, vous ne serez pas fâché que je fasse d’une pierre deux coups, et que je vous communique une chose où Mad lle *** [1] a part. Des personnes qui l’ont vuë à La Haye ont rapporté icy, qu’on verroit bien tôt dans la chambre de Mad lle S*** un des plus beaux lits du monde, et qu’elle travaille elle même à se faire des habits magnifiques. Ceux qui ont rapporté cela ont cru donner des nouvelles fort agreables en toutes manieres ; mais il s’est trouvé des gens / qui s’interéssent infiniment aux affaires de ces deux illustres démoiselles , lesquelles ont usé de reflexion, et conclu que cela leur pourroit nuire dans un paÿs où l’Etat leur paye pension ; la république de Hollande étant si ménagere* qu’elle ne continüe ses gratifications qu’autant qu’elle croit que les gens ne s’en peuvent passer. On a joint à ces nouvelles que mademoiselle *** se plaignoit quand l’occasion s’en presentoit, de ce qu’on avoit exposé* en demandant sa pension, qu’elle en avoit un besoin extrême, faisant entendre qu’elle se pouvoit bien passer de ce qu’on a obtenu de Messieurs les Etats pour les services de Mr son fils [2]. On craint que ces discours ne soient capables de produire le même effet que la braverie*, si bien qu’on souhaitteroit fort qu’on avertît ces demoiselles du mauvais effet que tout cela peut produire parmi des esprits republicains, et ennemis des dépenses non necessaires ; comme ils croyent que sont les pensions accordées à des gens qui peuvent s’en passer aisément. L’affaire m’a paru delicate, et je vous avoüe que je ne me suis pas senti assez d’adresse pour m’en ouvrir dans une lettre où les détours de la conversation ne peuvent avoir lieu ; c’est pour / quoy croyant que cela ne se pouvoit mieux couler que par l’intervention de la vive voix, vous connoissant d’ailleurs pour etre tout à fait dans les interets de ces dames , et pour avoir toute la souplesse requise pour donner cet avis sans qu’il paroisse tenir de la censure ; je me suis addressé à vous pour vous apprendre ce que je savois sur cela, et pour vous prier d’en toucher quelque chose si vous le jugez à propos. Vous voyez bien que ni moy ni ceux de qui je puis tenir la reflexion n’avons autre but que le bien de ces illustres amies, c’est pourquoy je ne vous demande rien qui ne s’accorde avec la profession que vous faites d’étre tout à fait dans leurs interêts. Il y a une chose que je vous demande très instamment, mon cher Monsieur, c’est de ne me point nommer dans tout cela ; ce qui vous sera facile, n’ayant qu’à dire en général que des gens du paÿs même ont fait les reflexions dont il s’agit. Vous m’obligerez infiniment d’en user ainsi.

P. S. Comme je sai que vous devez envoyer des livres icy, je vous supplie d’y joindre vingt exemplaires en feuilles du livre De l’education du prince de l’impression d’ Elzevier (ce / que j’ajoute parce qu’il y en a une à Rotterdam dont il faut bien se garder [3]). Je vous feray donner l’argent à La Haye même, tout aussi tôt qu’il vous plaira. Tout à vous, • mon cher Monsieur.

Notes :

[1] Il s’agit de Marie de Marbais, veuve de Cyrus Du Moulin et belle-mère de Jurieu ; elle était partie aux Provinces-Unies avec sa fille cadette, Suzanne.

[2] Marie de Marbais était mère de Pierre III Du Moulin, qui avait été secrétaire de Guillaume d’Orange pour les affaires d’Angleterre pendant la Guerre de Hollande et était mort au moment où il venait d’être nommé gouverneur de Surinam : voir Lettre 40, n.10 ; c’est à cause de lui que sa mère recevait une pension des Etats.

[3] Il s’agit d’une réédition pirate néerlandaise de ce traité de Nicole, dont le titre exact est De l’éducation d’un prince, paru pour la première fois à Paris chez Guillaume Desprez, en 1670, in-12° ; la deuxième édition, en tant que deuxième volume des Essais de morale, parut dès l’année suivante (Paris 1671, 12°). Nous n’avons pas trouvé trace de cette édition dans l’ouvrage d’A. Willems, Les Elzevier. Histoire et annales typographiques (Bruxelles 1880). Sur le moralisme augustinien de Pierre Nicole, voir A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.186-229 ; Pierre Nicole, Essais de morale, éd. L. Thirouin (Paris 1999) ; B. Guion, Pierre Nicole, moraliste (Paris 2002).

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