Lettre 195 : Pierre Bayle à Jean Bayle

A Rotterdam le 8 decembre 1681
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

Je vous apprens que la providence divine m’a fait trouver un commencement d’ etablissement* en Hollande, pour lequel je vous convie à loüer Dieu avec moi, en reconnoissance de ses bienfaits, et à prendre la coupe de delivrance [1]. Quand je partis de Sedan, pour venir à Paris, d’où vous avez eu de mes nouvelles, ma pensée etoit de passer l’hyver à Roüen, où Mr Jurieu etoit appellé : et c’est là que j’eusse attendu le succez des offices que quelques amis m’avoient promis ou en Hollande ou en Angleterre. Dans cette veüe je vous donnai une adresse ches Mr le baron de Heuqueville [2], qui est un gentilhomme de beaucoup de pieté et de vertu, et qui à cause de quelques soins que j’avois eu[s] de Mr son fils ainé, qui a logé avec moi quelques années à Sedan, m’a temoigné des amitiez extraordinaires. Mais je fus si puissamment sollicité d’aller en Hollande où on m’asseuroit que Mrs de Rotterdam me vouloie[n]t accorder une pension, que considerant que Mr Jurieu s’y en alloit aussi, je pris la meme route le 8 d’octobre. Mr Jurieu fut averti de tant d’endroits qu’il y avoit du peril pour lui à rester en France, qu’il se resolut d’en sortir incessamm[en]t et d’accepter la vocation* que l’Eglise francoise de cette ville lui adressoit. Je le joignis à Maestricht, où ayant sejourné quelques jours, je m’acheminai à Rotterdam, et y arrivai le 30 octobre. Il faut que vous sachiez pour comprendre comment j’ay eté appellé à Rotterdam, que 3 ou 4 mois avant que n[ot]re pauvre academie fut renversée, un jeune ho[mm]e de cette ville d’une famille tres considerable, alla à Sedan et logea avec moi. Il a beaucoup d’etude, et est fort honnete. Il fut temoin de notre deroute, et se fit fort de me faire trouver quelque poste en son pays. Il ecrivit pour moi à un de ses parens, nommé Mr Paets [3], qui est icy dans la magistrature, et qui à cause de son esprit et de son habileté, qu’on peut sans hyperbole, appeller extrao[r]dinaire, obtient tout ce qu’il veut dans la ville. Mr Paets lui repondit [qu’il] seroit fort aise de me servir, je me donnai l’honneur de lui ecrire p[our le] / remercier de ses offres et en meme tems Mr Van-Zoelen (c’est le nom du jeune homme qui logeoit avec moi à Sedan) s’en retourna ches madame sa mere, et fit en propre personne bien plus que par ses lettres, car il mit tellement Mr Paets dans nos interets, qu’il travailla à faire une place de ministre pour Mr Jurieu dans l’Eglise francoise, et à faire naitre l’envie au magistrat d’eriger icy une Ecole illustre. C’est ainsi qu’on appelle en ce pays, ce qui • a le nom d’academie en France, car pour etre appellé academie icy, il faut pouvoir conferer le degré de docteur en toutes facultez, et etre ce q[ue] vous appellez université : quand on n’a point ce droit, on est appellé seulement gymnasium illustre, ou schola illustris. Il fit si bien qu’il persuada à un vieux ministre nommé Mr de Rochefort, qui ne put plus precher à cause de ses infirmitez, de se faire declarer emeritus, apres quoi sa place est censée vacante [4], et alors il fit declarer par le magistrat au consistoire (qui peut etre n’en eut rien fait sans cela par les adresses de l’ autre ministre qui ne vouloit pas un collegue, qui l’effaceat comme fait Mr Jurieu [5]) qu’il faloit appeller Mr Jurieu, ce q[ui] a eté executé. A mon egard il m’a fait donner le titre de professeur en histoire et en philosophie dans la nouvelle Ecole illustre, et je fis vendredi dernier ma harangue inaugurale, avec succez par la benediction de Dieu. Aujourdhui je fairai Dieu aydant ma premiere leçon, qui sera de philosophie. Mecredi et vendredi j’en fairai sur l’histoire universelle : et ainsi consecutivem[en]t de 3 leçons que je dois faire par sepmaine, il y en aura 2 sur l’histoire. Quant à la philosophie je l’enseignerai plus en detail à mes auditeurs dans des colleges* particuliers, c’est ainsi qu’on nomme icy les repetitions de France [6]. Je n’aurai pas beaucoup de peine, et c’est ce que je cherchois : je ne gagnerai pas beaucoup, car mes gages sont fort petits, et le profit qui reviendra des colleges ne sauroit etre considerable, par ce que Roterdam est une ville telle[men]t devoüée au commerce, qu’il n’y a presque que des marchands, • / et outre cela tout y est d’une cherté prodigieuse, mais comme je ne suis pas fort tenté du desir du gain, je me contenterai d’avoir le necessaire. Je voudrois bien faire des epargnes pour aider aux etudes de m[on] f[rere] et c’est la seule raison qui me fait murmurer en secret de la trop grande menagerie* de Mrs du magistrat. Mr Jurieu aura le titre de professeur en histoire sacrée dans notre Ecole illustre. Voila M[onsieu]r e[t] t[res] c[her] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] ce qu’il a plu à Dieu de faire po[ur] moi, benissons l’en de tout notre cœur.

Les lettres de mes f[reres]  [7] m’ont eté envoyées icy par Mr Basnage à q[ui] Mr de Heuqueville les remit. J’ay eté à Leyde où Mr Gaillard m’a fait toutes les amitiez possibles : il me traitta à diner et nous bumes votre santé. Je repondrai à m[on] f[rere] au p[remi]er jour, en attendant je vous supplie de tout mon cœur de songer au voyage du cadet et de lui donner un equippage* honnete. Il faira des progres en ce pays là considerables, et je tacherai quand il aura eté là quelque tems de lui procurer icy quelque chose, ou s’il pouvoit se faire recevoir ministre, de lui menager* quelque Eglise en ce pays, mais cela est difficile, et a besoin de mesures preparées de loin. Il ne sera pas necessaire qu’il attende des lettres de recommanda[ti]on de ma part, car ce seroit un paquet qui vous couteroit à Montauban plus de 3 ou 4 livres, qu’il parte[ :] Mr Turretin et Mr Minutoli et Mr Pictet savent qu’il doit y aller, et j’ecrirai d’icy aux autres en sa faveur. Les proposans* qui ont eté receus au synode de l’Isle de France sont le fils de Mr Larroque, le fils de Mr Brazi mon collegue qui est mort depuis peu j’entends mon collegue, Mr Pagez, Mr Tugna natif de Sedan et fort habile, Mr Laurent, Mr Raulin, Mr Marin, Mr Coullés, Mr Jodoin, et un autre [8]. Mr Jurieu devoit aller à la place de Mr Jansse qui ne peut plus precher à cause de son age [9]. Mr Pelot est toujours 1er president [10]. Celui qui enseigne les enfans de Mr Le Gendre s’appelle Mr Taunai fils d’un ministre de Normandie [11], il a deja eté avec eux à Saumur, à ce que je croi, c’est pour repondre aux questions de n[ot]re c[adet] :

Je vous souhaitte à tous mille benedictions. Vous n’avez qu’à m’ecrire tout droit icy mettant à Mr Bayle pro[f]esse[ur] en philosophie et en histoire ches Mr Ferrand op Geldreskai, à Rotterdam [12].

A Monsieur/ Monsieur Bayle ches Mr/ Aboulin, proche les jesuïtes/ A Montauban

Notes :

[1] Psaume 116, 13.

[2] Sur Heuqueville, voir Lettre 192, p., n.19.

[3] Adriaan Paets (vers 1630-1685), dont le nom est souvent écrit, par erreur, van Paets, échevin de Rotterdam, avocat et homme politique néerlandais, beau-frère de Cornelius De Witt, appartenait politiquement au parti républicain des Régents et avait des sympathies théologiques remontrantes, comme plus d’un Néerlandais membre d’une communauté wallonne (moins rigidement calviniste que les réformés de langue néerlandaise). Bayle devait à sa protection son poste à l’Ecole Illustre de Rotterdam. Quand il mourut, Paets était ambassadeur à Londres : voir C.W. Roldanus, «  Adriaan van Paets, een republikein uit de Nadagen », Tijdschrift voor Geschiedenis, 50 (1935), p.134-166. Le nom du jeune homme parent de Paets était van Zoelen, comme l’indique Bayle un peu plus loin.

[4] Abraham de Rochefort, pasteur de Rotterdam depuis 1653, était né en 1605 ; dès septembre 1678, il avait obtenu du synode wallon de Flessingue l’autorisation de demander aux magistrats – c’est-à-dire à la municipalité de Rotterdam – sa mise à la retraite, et, comme on le voit, les autorités municipales laissèrent traîner les choses.

[5] Phinéas Piélat, originaire d’Orange, étudia à Genève et fut quelque temps pasteur en France ; mais l’arrêt du Conseil qui interdisait qu’un pasteur ne fût pas sujet du roi de France (arrêt très ancien, mais longtemps inappliqué) le conduisit aux Provinces-Unies et, en avril 1672, le synode wallon de Leeuwarden le déclara appelable ; l’année suivante on le trouve à Rotterdam. Il n’y avait guère plus d’un mois que Bayle et Jurieu se trouvaient à Rotterdam et cette remarque un peu acide de Bayle laisse présumer que des tensions entre Jurieu et son collègue étaient déjà apparues : Piélat, comme plus ancien pasteur de la ville, prétendait au « pas » – à l’entrée en premier –, mais Jurieu, parce qu’il ajoutait le titre de professeur de théologie à celui de pasteur, prétendait jouir de ce privilège : voir E. Labrousse, Pierre Bayle, i.173.

[6] Bayle enseignait en latin. On ignore le sujet précis de ses cours d’histoire, mais sa vocation d’historien se trouvait reconnue dans cet enseignement auquel ses lectures déjà vastes l’avaient préparé. Quant à la philosophie, ses cours antérieurs de Sedan suffisaient amplement. Deux disputationes des étudiants de Bayle de l’Ecole illustre ont survécu ; elles portent toutes deux sur la physique cartésienne : voir E. Labrousse, Pierre Bayle (2 e éd., Dordrecht 1985), i.288, et surtout J. van Sluis, « Cartesian physics in two unknown disputations by Pierre Bayle », Bijdragen, Tijdschrift voor filosofie en theologie, 61 (2000), p.123-135. Sur la vie de Bayle à Rotterdam, voir H.C. Hazewinkel, « Pierre Bayle à Rotterdam », in Pierre Bayle, le Philosophe de Rotterdam. Etudes et documents, éd. P. Dibon (Amsterdam, Paris 1959) p.20-47, H. Bots, « Pierre Bayle en de Rotterdamse Illustre School, 1681-1693 », Rotterdams Jaarboeckje, 1982, p. 177-201, H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s Dictionnaire historique et critique (Amsterdam et Maarssen 2001), ch.3 : « Retouching the portrait of Pierre Bayle as a scholar, 1681-1706 », p.149-176, et enfin, H. Bots, « Le Refuge huguenot dans les Provinces-Unies. Orientation bibliographique », in Conflits politiques, controverses religieuses, dir. O. Elyada et J. Le Brun, p.101-126.

[7] Nous n’avons aucune de ces lettres.

[8] Sur Daniel ou Mathieu de Larroque, voir Lettre 194, n.4. Le fils d’ Etienne Brazi était Henri : voir Lettre 182, n.4. Sur Salomon Pagès, voir Lettre 164, n.37. Esaïe Tugnac était pasteur à Chaugny (Chauny, actuellement dans l’Aisne) lors de la Révocation. Il se réfugia dans les Provinces-Unies et y devint professeur de philosophie à Maastricht ; à cette date, il avait vingt-sept ans (SHPF, ms Auzière, 565-4). Pierre Laurent était originaire de Wassy. Il avait été étudiant à l’académie de Genève (voir Stelling-Michaud, iv.278) et devint ensuite pasteur de Gercy (actuellement dans l’Aisne) de 1682 à la Révocation. Réfugié en Hollande, il devint pasteur de Tholen, une des îles de Zélande, de juin 1688 jusqu’à sa mort en 1692. Samuel Raulin (Raullin ou Rollin), de Wassy, avait étudié à Genève en philosophie et théologie de 1675 à 1679 : voir Stelling-Michaud, v.279. Après la Révocation, il devint pasteur à Groningue, où il donna en outre des cours d’hébreu à l’université ; il y mourut en 1725. Nous ne savons rien de M. Marin. Sur Alexandre Coullez, voir Lettre 182, n.5. Sur François Jodoin, voir Lettre 151, n.7 ; Bayle le connaissait personnellement : voir Lettre 153, p..

[9] La question concernait un des pasteurs de Rouen, Lucas Jansse, né tout au début du siècle ; son grand âge ne l’empêcha pas de sortir de France à la Révocation ; il mourut peu après avoir gagné Rotterdam.

[10] Sur Claude-François Pellot, voir Lettre 66, n.1.

[11] Le père du précepteur était probablement nommé Jean Taunay (ou Tonnay) : on le trouve pasteur à Laigle (actuellement, Orne) en 1660 (mentionné au synode provincial de Dieppe cette année-là), puis à Criquetot en 1684 (voir E. Benoist, Histoire de l’édit de Nantes, v.781). A la Révocation, ce pasteur put gagner Rotterdam, où il mourut en 1686, car on voit alors sa veuve assistée par la diaconie d’Amsterdam. On ne sait rien du fils.

[12] Bayle loge donc quai des Gueldres chez un marchand nommé Jean Ferrand, petit-fils de Daniel Ferrand, ministre de Bordeaux : voir aussi Lettre 201, n.10.

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