Lettre 196 : Suzanne Du Moulin, épouse de Jacques Basnage à Pierre Bayle

[Cantorbery, le 12 decembre 1681]

Vous nous aves fait un grand plaisir de nous donner de vos nouvelle[s] mon tres cher Monsieur, car nous ne pouvions deviner quelle partie du monde vous abitiés et depuis que Mr Jurieu nous avois apris que vous esties apellé à Rotredam nous n’avions pas ouy parler de vous [1][.] Le Seigneur soit beni qui vous a mis dans un si heureux port pandant que tous nos pauvres freres sont exposés à une si violante tanpeste[.] A vous dire le vray votre rare merite ne me permettoit pas de craindre que vous fussies long temps sans enploy mais en quel lieu du monde auries vous peu estre posé d’où il nous fust revenu autant d’avantage que là où vous voila[.] Quelle prosperité pour mon beau frere de ce revoir apellé à vivre avec vous et à y mourir celon toutte aparance et n’est ce pas une chose admirable comant Dieu tourne en bien les evenemans qui nous paroissent d’abort souverainemans facheux* et qui auroit peu croire que la perte de votre academie vous auroit en peu de temps procuré un meilleur et plus agreable enploy à l’un et à l’autre que celuy que vous aviés et dans un mesme lieu[.] Je m’assure que sette derniere expériance de la bonté de Dieu et du soin qu’il prant des gens de bien comme vous vous randra plus filosofe que jamais et que de tout à l’avenir vous vous reposeres sur la providance [2][.] Pour comble de biens je souhaitte que mesme miracle ce face en vous qu’an ma seur [3] et que vous soyés delivré de la migraine par l’air de Holande comme elle l’est de sa siatique[.] La joie est un merveilleux remede aus maux les plus incurables[.] Aureste si je m’an souviens bien s’an estoit un bien grands celon vous autrefois que le changemant de condition mais ne vous avisés plus de regarder sette affaire des mesmes yeux ou si vous le voules considerer comme un mal que ce sois donc du moins comme un mal nessesaire car vous voila en pays où l’on trouve sans trop de paine bien de l’argent et il vient un temps où l’on est bien aise d’an avoir sans depandre de personne[.]

Si j’estois à La Haye je me • ferois bien fort d’achever l’affaire que j’avois laissée en si bon trains et il faut absolumant mon cher / ami [q]ue vous la pour suivies[.] La demoiselle est jeune jolie de tres bon sans[,] douce sage metraisse de les [ sic] volontés et a du moins [qu]inse mille ecus[.] Elle est fort recherchée mais elle c’est entestée d’aversion pour les gens de son pays et pour leurs maniere[s] et pour rien elle ne ce resoudroit dit elle di prandre un mari[.] Cepandant elle s’ annuie avec son beau frere qui n’an use pas bien et elle voudroit en estre dehors par quelque honneste porte et entre nous je luy avois mis de telle sorte sette affaire en teste qu’elle m’avois ecrit quelque jours avant mon depart qu’elle viendroit à La Haye et depuis que nous en somme dehors • on m’a ecrit qu’elle est fort inpatiante de mon retour[.] De bone foy c’est une affaire admirable et si vous estes sage vous y entandres et n’oublires rien pour la faire reucir[.] Voila un billet que je luy ecris et un à la demoiselle ches qui elle a demeuré qui l’avoit persuadée à ma priere et qui est une famme de merite et fort estimée à La Haye [4][.] Il faudroit que Mr Jurieu allant à La Haye luy parlast et puis remist tout cela en bon train[.] Parles en • tous deux fort serieusemant et contes sur cette assurance ici que ce seroit le plus grand avantage qui pust vous ariver à toutte sorte d’egars • je crois aussi une tres grande facilité et si j’estois au pays je m’an ferois fort car elle c’est extrememant entestée de bone amitié pour moy[.] Mais mon precieux ami je verray partir ma mere [5] sans la compagner si Dieu conserve mon oncle car quelle aparance* de le laisser ceul sans gouvernemant que de sauterelle qui le mange et la cable de chagrin [6][.] Ma conciance en seroit chargée et cela ne seroit gouté de personne de repondre si mal à la grande tandresse qu’il a pour moy[,] ma mere s’an allant en lieu où elle trouvera des enfans qui luy seront en sufisante joie[.] Cependant je ne pance à la quiter qu’avec freyeur et l’hivert me paroistra extrememant court[.] Adieu tout court l’ami sans pareil ; aimes moy toujours de tout votre coeur et donnes m’an des preuves en estans moins paresseux à l’avenir que vous ne l’aves esté jadis[.]

Notes :

[1] Sur Suzanne Du Moulin, fille de Cyrus, voir Lettre 160, n.7. Bayle lui avait écrit à Cantorbéry pour annoncer son heureuse arrivée à Rotterdam ; cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] Bayle semble avoir été très confiant en la Providence dans sa jeunesse : voir par exemple Lettre 68, p.25 ; ce n’est qu’après la mort de son frère Jacob qu’on ne voit plus la Providence invoquée dans ses lettres : voir E. Labrousse, Pierre Bayle, i.199-200.

[3] La femme de Jurieu, Hélène, sœur aînée de Suzanne Du Moulin.

[4] En dépit des allusions faites plus haut à la répugnance de Bayle pour le mariage, Suzanne Du Moulin caresse des projets matrimoniaux pour son ami, dont elle mentionne très clairement les avantages financiers ; sans être considérables, une fortune de quinze mille écus n’était pas à dédaigner pour qui n’avait pas le sou. Bayle se garde bien de transmettre les billets joints à la présente lettre : la Lettre 197, adressée à M lle Jerico, et la Lettre 198 adressée à la jeune femme en question.

[5] Marie de Marbais, veuve de Cyrus Du Moulin, revint à La Haye en laissant sa fille Suzanne chez son oncle à Cantorbéry.

[6] Pierre II Du Moulin était alors presque octogénaire ; il était assurément veuf à cette date et livré aux déprédations de domestiques indélicats, si une personne de confiance ne dirigeait pas son ménage.

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