Lettre 199 : Etienne Le Moyne à Pierre Bayle

[Leyde, janvier 1682 ?]

Je vous remercie tres humblement Monsieur de tous les voeus que vous avés la bonté de faire pour moy. Vous n’en pouviés faire pour personne à qui ils fussent plus agréables, ni qui en fist pour vous de plus sincéres et de plus ardens que je fais. Je voudrois bien aller au delà des desirs et des voeus, et si jamais l’occasion se presente, je tacheray de vous faire connoitre que l’affection que j’ay pour vous ne se renferme pas seulement dans l’etenduë de mes souhaits.

Je vous remercie de bon coeur de votre Cabbala denudata que vous avés l’ honnesteté* de m’offrir [1]. Si je ne l’avois pas je vous prendrois au mot, car veu le genre d’etude au quel je me suis appliqué c’est un livre qui est nécessaire. C’est ce qui m’obligea dés qu’il parut à en meubler ma bibliotheque[.] Je n’en suis pas tout à fait content. Il a fallu estre fort habile homme pour dresser et composer cet ouvrage, il est pourtant vray qu’en l’etat où il est il ne s’en trouve pas fort utile. Je n’aurois pas voulu si j’avois présidé sur ce dessein, en faire une simple Cabbala denudata . Je l’aurois voulu vestir, et l’habiller d’une manière qui l’auroit pu rendre plus agréable. Il n’est pas / de la Cabale comme de la vertu. Cellecy n’a jamais honte de sa nudité, et elle n’est jamais plus belle que quand elle paroist sans aucun voile. La Cabbale n’est pas justement* de méme, et sa nudité est quelque chose de desagréable et de degoutant. C’est pourquoy j’aurois voulu que l’ autheur eust orné son ouvrage de quelques observations et de quelques commentaires, qui auroient fait honneur à son livre, et donné à ses lecteurs plus de plaisir et de curiosité. Mais peutestre que le second volume supléra à ce defaut, car il me semble avoir remarqué dans celuy que j’ay que ce n’est qu’un avancoureu[r] de plusieurs autres mystéres [2]. Il y a pourtant bien de l’ apparence* que cela ne viendra pas si tost, car on n’a presentement gueres de goust pour le Talmud et l’hebreu, et généralement toutes les langues orientales sont à cette heure bien décriées. Il ne s’en faut pas fort etonner, car je ne vois pas qu’on ayt pour le grec et pour le latin, une passion bien violente*. C’est ce qui fait qu’on ne voit quasi plus icy paroitre aucuns bons ouvrages.

Si vous vous engagés à envoier des nouvelles de la rep[u]b[lique] des lettres [3] en France, vous laisserés infailliblement passer bien des ordinaires* sans écrire, et vous eprouverés bien tost que ces provinces sont trop stériles en bonnes choses, pour vous fournir de quoy entretenir un commerce* bien réglé*. Quand je sortis de France je promis à tous mes amis que je les accablerais de mes lettres, et / contant sur l’abondance des nouvelles que je m’imaginois trouver en ce pays, je croyois que j’aurois toujours quelq[ue] chose de nouveau pour en faire part à mes amis. Mais je trouvé bien tost que je m’etois fort trompé, et je n’eus pas été icy trois mois, que la source de mes nouvelles se trouva toute tarie. Il n’en est pas ainsi en France. Tous les jours il y paroist quelque nouvelle production, et il n’y a point aujourdhuy de pays plus fertile en bonnes choses, et en agréables curiosités. C’est pourquoy je suis fort d’avis que vous y conserviés toujours vos amis, que vous leur laissiés faire bien des avances*, que vous leur envoiés des retours* autant que vous le pourrés, mais que vous vous mettiés toujours sur ce pied là, de ne vous engager justement qu’aux choses que vous pourrés executer. Au reste donnés au solide, fortifiés vos études le plus que vous pourrés. Cultivés votre philosophie et votre histoire avec toute l’application dont vous serés capable, cela vous ouvrira la porte à quelque bon établissement*, vous estes en fort belle passe, et selon toutes les apparences vous n’[en] demeurerés pas là.

Vous faites bien d’etofer vos lessons d’histoire le plus qu’il vous est possible. La lecture des ouvrages de Mr Vossius vous pourra bien servir pour cela. Il est scavant extremement et il a infiniment de l’esprit [4]. Il en a quelque fois trop, et je vous assure qu’il est bien souvent tres dangereux d’en avoir tant. On invente des choses qui ont de l’apparence / et par ce qu’elles sont spirituelles, et ingenieusement et doctement imaginées, on les avance hardiment, et on les debite comme des choses dont il n’y a pas lieu de douter. Cependant je doute fort de sa conjecture sur le «  » de Joseph [5]. Car premiérement c’est une folie de croire que les fils de Seth ayent dressé une colonne comme Joseph le raporte. Si cela etoit[,] Moyse n’auroit pas manqué de le dire [6]. En second lieu Seth et ses enfants non [ sic] point habité en Gilgal et proche de Jericho. J’adjoucte à cela que ’lysp Pesilim [7] ne signifie point une colonne. Enfin Pesilim n’est point Seirita, et par le lieu du 3eme des Juges il paroist que c’etoient des choses differentes, et de Pesilim Ahud passe et s’en va à Seirita. Et qui plus est Seirita ne paroist pas estre une province et une terre de grande etendüe, mais seulement une bourgade de quelq[ue] ville, avec la quelle pesilim ne paroist pas avoir de liaison. En sorte que la colonne de Seth me paroist mal etablie par le Pesilim de M. Vossius. Car au reste pesilim ne signifie point lapidicinas comme nos interpretes ont coutume de le traduire. Il ne signifie point non plus une colonne où l’on a gravé quelque chose. Mais il signifie idola sculptilia, et il se trouve toujours en ce sens dans l’Ecriture, et particulierement dans le secon[d] commandement de la Loy. Non facies tibi lsp pesel sculptile  [8]. Mais pour une colonne où l’on ayt gravé quelques inscr[ip]tions, jamais on ne trouvera d’exemple qu’il se soit pris en cett[e] signification. J’ay donc bien du panchant à croire [9] que l’opinion de M. Vossius tout ingenieuse qu’elle est soit conforme à la verité, et quand Josephe a dit que la colonne de Seth etoit encore de son tems je suis persuadé qu’il songeoit aussi peu au Seirata du livre des Juges qu’aux Seres qui etoient des peuples qui occupoient le fond de l’Orient [10]. / Pour vous dire en deux mots ma conjecture, j’estime que c’est une fable que les colonnes de Seth qu’on a voulu placer dans la Syrie. C’est pourtant une fable qui a quelque fondement, et j’estime qu’elle doit son origine à ce qu’on pratiquoit en Ægypte. C’est là qu’en effect on craignoit des deluges, et qu’on employoit bien des artifices afin de s’en garantir. Non pas contre des deluges de playe, mais contre les inondations du Nil qui s’enfloit quelquefois d’une telle maniére qu’il couvroit toute la campagne inondoit toute les villes, et ruinoit tous les monuments qui n’etoient pas asses elevés pour se mettre au dessus de ses ravages. C’est ce qui fist que les Ægyptiens erigerent des colonnes et graverent contre des rochers une infinité d’observations dont ils avoient interest de conserver la mémoire.

nondum flumineas Memphis contexere biblos

noverat et saxis scriptæ volucresque feræque

sculptàque signabant magicas animalia formas [11].

C’est Lucain qui parle ainsi, et qui nous fait bien connoitre que cette coutume d’ecrire sur des pierres et contre des rochers etoit alors une chose fort ordinaire, mais je croy qu’on y ecrivoit particulierement les observations astronomiques, les ephemerides les calendriers et les periodes des années qu’ils appeloient sethiacas ou sothiacas, par ce que leurs années commençoient par la canicule qu’ils appelloient sothis et seth. C’est ce qui fist qu’on appella en Ægypte ces colonnes et ces rochers elevés ou ces observations etoient gravées, c’est ce qui fist di je qu’on les nomma colomnas sethiacas, vel saxa sothiaca [12]. Ce qui a donné / lieu à l’ imagination* qui s’est si fort epandüe, que c’etoient des colonnes où Seth avoit ecrit bien des observations afin qu’elles pussent estre conservées à l’usage de la postérité non obstant l’impetuosité et la fureur des deluges. Et par ce que les Ægyptiens mettoient ces pierres et ces colonnes en des lieux qu’ils appelloient , c’est pour cela que Manethus a dit qu’il avoit pris ses observations de certaines colonnes • qui etoient c’est à dire in terra ubi tales syringes inveniebantur [13]. Il est parlé de ces syringes dans Heliodore, dans Pausanias, dans Ammian Marcellin, dans Martianus Capella, et je n’ay pas presentement le tems de vous en copier les passages [14]. Toujours c’etoient des lieux d’une figure etrange, et d’un acces tres difficile, où l’on pretendoit que ces monuments etoient dans une entiére seureté, et où on pouvoit aussi bien les garder que quand on les mettoit en des lieux elevés. Et en effect, en quelque lieu qu’ils fussent, les observations etant gravées sur la pi[e]rre, elles etoient toujours à l’epreuve de la violence des eaus. Cela etant ordinaire en Ægypte, il n’etoit pas inconnu aus Juifs, dont il y avoit un fort grand nombre dans toute l’etendüe de ce royaume. Particulierement depuis qu’à la sollicitation d’ Onias[,] Ptolemée leur accorda de batir un temple à Heliopolis. C’est ce qui fist que ces pratiques ægyptiennes furent connües aus juifs d’Ægypte, qu’elles passerent chez les juifs qui etoient à Jerusalem, et c’est ce qui a fait que Joseph nous a debité la fable des deux colonnes de Seth. Et ne comprenant pas bien ce que c’etoit que / il a voulu se servir d’un nom connu, et qui se trouvast plus voisin du lieu où il ecrivoit. Si ce n’est qu’on veueille dire que ce n’est pas luy qui s’est trompé mais que ce sont les copistes, et ceus par les mains de qui ses ouvrages ont passé, qui ont ecrit , au lieu de  ; qui etoit un pays vers la Thebaide qui ne luy etoit pas connue.

Mais Monsieur infailliblement en voila plus que vous n’en vouliés, et vous et moy pouvions bien nous passer de toutes ces affaires. Voila le malheur des gens de lettres, ils ne sauroient se contenir, et il faut toujours qu’ils disent quelque chose, et qui soit bien ou mal, ils repondent toujours à tout ce qu’on leur demande. C’est une etrange nécessité qu’i[ls] se sont imposée, et s’ils pouvoient une fois secoüer ce joug, ils s’epargneroient • souvent la honte d’avoir avancé bien des choses qui ne sont gueres à propos. Mais je donne insensiblement dans un autre defaut et je m’enlise mal à propos, et un peu à contre tems. Car en vérité il est bien tard, et le meilleur est de s’aller reposer. Je vous souhaite la bonne nuict, et suis tres sincérement tout à vous[.] Le Moyne.

Mes respects s’il vous plaist à monsieur Pas [15], et les asseurances de mon service à Monsieur et à M elle de Jurieu.

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ professeur/ à Roterdam
.

Notes :

[1] Le baron Christian Knorr von Rosenroth (1636-1689), conseiller du comte palatin de Sulzbach et lié avec van Helmont, est l’éditeur et le traducteur en latin de ce gros recueil de traités cabbalistiques hébreux : Kabbala denudata, seu Doctrina Hebræorum transcendentalis et metaphysica atque theologica, Opus Antiquissimæ Philosophiæ Barbaricæ veriis speciminibus refertissimum[…] Cujus pars prima continet Locos communes cabbalisticos secundum ordinem Alphabeticum concinnatos[…] Pars secunda vero constat è Tractatibus variis, tam didacticis quam polemicis[…] (Sulzbaci 1677, 4°).

[2] Effectivement, en 1684 parut Kabbalæ denudatæ tomus secondus, id est liber Sohar restitutus (Francofurti 1684, 4°) ; Bayle mentionne brièvement cet ouvrage ( NRL avril 1684, cat. x et mai 1684, art. VIII, in fine). Le Zohar est un commentaire ésotérique et mystique du Pentateuque qui avait servi de fondement à la cabbale.

[3] On constate ici encore combien le titre du journal littéraire que Bayle rédigera un peu plus tard était une expression courante dans les milieux lettrés : voir Lettre 165, p..

[4] On aurait pu croire que c’est Gérard Jean Vossius (1577-1649) qui est désigné ici, à cause de ses ouvrages sur l’histoire, mais l’emploi de « Monsieur » et du présent dans la phrase suivante montrent qu’il s’agit plutôt de son fils, Isaac Vossius (1618-1688), lui aussi érudit célèbre, et de sa Dissertatio de vera ætate mundi, qua ostenditur natale mundi tempus annis minimum 1440 vulgarem aeram anticipare (Hagæ Comitis 1659, 4°).

[5] Voir Isaac Vossius, De Septuaginta interpretibus (Hagæ Comitis 1661, 4°), p.271. Le Moine a sans doute raison de rejeter l’identification des colonnes de Seriada avec les pierres sculptées situées près de Gilgal, mais les autres erreurs qu’il attribue à Vossius sont signalées par Vossius lui-même. Le passage de Flavius Josèphe dont il est question ici se lit dans Antiquités judaïques, i.70-71, où il est raconté que les fils de Seth, créateurs de l’astronomie, craignant que ce savoir ne se perdît lors d’un déluge ultérieur, en gravèrent les éléments essentiels sur un stèle de pierre, encore visible quand Josèphe écrit : «  » ou «  », « siria ». Ce nom de lieu a été rapproché de celui de Seirath, mentionné Jg, 3,26 : « [ Aod] pertransit locum idolorum unde reversus fuerat. Venitque in Seirath » (version Vulgate), et Seirath de celui de « Has-Seïra » (Bible de Jérusalem), mais aucun rapprochement de ce genre ne peut être tenu pour concluant.

[6] Voir Genèse 5,6, où il n’est pas question de cette colonne.

[7] Les pesilim sont les pierres sculptées.

[8] Exode 20,4 : « Tu ne te feras aucune image sculptée… » Les protestants citaient volontiers l’Ancien Testament dans la version Vulgate. C’est Le Moine qui introduit le mot grec «  », qui correspond à l’adjectif neutre latin sculptile, et au mot hébreu pesel, qui lui aussi désigne un objet sculpté. lapidicinas pour lapicidinas : « carrière de pierres ». La science moderne est d’accord avec Le Moine pour rejeter cette interprétation de pesilim.

[9] Lapsus calami : pour « douter ».

[10] Pour Seirata, voir n.5, ci-dessus. Sères : ancien nom de peuples de l’Asie orientale chez qui les Grecs allaient chercher la soie «  ».

[11] Lucain, Pharsale, iii.222-224 : « Memphis n’avait pas encore appris à tisser le papyrus des fleuves et, sur les pierres, seulement oiseaux et bêtes sauvages et d’autres animaux sculptés conservaient le langage magique. » Les éditions actuelles portent au second vers tantum (et non scriptæ) et à la dernière servabant (et non signabant) et linguas (au lieu de formas). Le Moine citait Lucain de mémoire et très approximativement.

[12] Les Egyptiens ne semblent pas avoir désigné ainsi leurs obélisques. Clément d’Alexandrie, Stromates, i, avait parlé de «  » (période astronomique sothiaque ou de Sirius), que plus tard on allait translittérer Sothiaca periodus en latin, mais on trouve plutôt sothianæ columnæ pour les colonnes. Il s’agit en tout cas d’une terminologie moderne qui ne correspondait pas nécessairement à l’usage ni même à la pensée des Egyptiens.

[13] Le passage du grand-prêtre égyptien, Manéthon (env. 280 av. J.-C.), que commente Le Moine, est préservé dans la Chronique d’ Eusèbe (265-340) et édité par l’historien byzantin Georges le Syncelle (env. 800 ap. J.-C.). Ce n’est pas sans raison que Le Moyne regarde ce texte de Syncelle avec une certaine méfiance, car il est actuellement considéré comme apocryphe. On lit dans la Chronographia de Syncelle : « Il me reste encore à faire de brefs extraits des ouvrages de Manéthon de Sébennyte concernant les dynasties d’Egypte. Du temps de Ptolémée Philadelphe il avait le titre de grand-prêtre des temples païens d’Egypte, et écrivait d’après les inscriptions au pays sériadique, gravées, dit-il, en langue sacrée et en caractères saints par Thoth, le premier Hermès, et traduites après le Déluge [...] en caractères hiéroglyphiques. » On notera que Syncelle / Manéthon écrit bien et non . L’explication latine qui suit, « dans le pays où se trouvaient de telles syringes », ne peut être la traduction du texte de Manéthon, et ne fait que donner l’interprétation favorisée par Le Moine. En fait, la leçon, , avait déjà été proposée péremptoirement par Henri de Valois, connu sous le nom de « Valesius » (voir Lettre 101, n.7). C’est dans son édition annotée de l’ Histoire d’ Ammien Marcellin, Rerum gestarum qui de xxxi supersunt libri xviii (Parisiis 1636, 4°), xxii.240, qu’ Henri de Valois, commentant l’expression hieroglyphicas literas, cite l’allusion de Manéthon à la , ajoutant après le mot « ( lege ) ». Mais en dehors de cette note, qui est citée dans quelques discussions érudites ultérieures, l’adjectif grec n’est pas attesté. Il paraît être une pure invention de Henri de Valois.

[14] Les références données par Le Moine paraissent avoir été tirées de la note de Henri de Valois sur Ammien Marcellin déjà citée. Voir Héliodore, Ethiopiques, i.6, ii.27 ; Pausanias, Description de la Grèce, I.xlii.3 ; Ammien Marcellin, Histoire, XXII.xv.30 (le locus classicus) ; Martianus Capella, Du mariage de Mercure et de la Philologie, ii.137.

[15] Sur Adriaan Paets, voir Lettre 195, n.3.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 118197

Institut Cl. Logeon