Lettre 20 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

[A Coppet, le 17 juillet 1672]
Mon cher Monsieur,

Je ne vous saurois jamais assez dignement remercier de la bonté que vous avez euë de me communiquer tant de nouvelles [1]. Il y en a eu non seulement pour satisfaire ma curiosité, mais aussi pour contenter celle de notre grand monde. Ce qui augmente de beaucoup l’obligation que je vous ay de prendre tant de peine pour m’avertir de ce qui se passe dans le monde, puis que cela me donne moyen d’obliger les autres, et de me faire honneur de votre liberalité [2]. Les dernieres que vous m’avez envoyées ont eté d’un grand usage pour relever les esperances abbatues, et pour chasser le rabat joye que les autres avoient apporté ; si bien que je trouve un nouveau degré d’humeur bienfaisante, et un epanchement de bonté tout particulier, en ce qu’il vous a plu me faire part de ces nouvelles favorables, sans user d’aucun retardement. Mais au reste Monsieur que voulez vous dire de donner des eloges si magnifiques et si pompeux* à quelques miserables lettres de ma facon que Mr Banage [3] vous a montrées ? tout de bon cela m’a bien donné à penser ; car j’ay cru au commencement que vous vous etiez voulu moquer de moy et donner carriere à une savante ironie. Mais comme j’ay aussi tot fait reflexion sur la candeur de votre amitié et sur vos manieres qui sont toutes bonnes et genereuses, cette premiere pensée n’a pas duré fort long tems, ainsi je suis venu à penser qu’au lieu de mes lettres vous aviez leu quelqu’une de vos admirables compositions, et qu’ayant cru que c’etoient là les lettres que monsieur Banage vous avoit envoyées, vous n’aviez pu vous empecher de les loüer, et d’admirer la riche profusion de literature* qui s’y rencontre. Je vous avoüe que cette pensée m’a paru fort raisonnable, et que je vous ay representé à mon esprit ecrivant la lettre dont il vous a plu de m’honnorer, immediatement apres avoir leu quelque critique de votre façon, que vous avez prise dans la chaleur de la lecture pour etre ce que je vous avois ecrit que j’avois remarqué dans la traduction du sonnet [4]. J’ay cru aussi quelque tems que Mr Banage m’avoit fait une fourberie officieuse*, et que pour m’attirer bon nombre d’eloges, il avoit supposé au lieu de mes lettres, quelques autres mieux travaillées, et mieux fournies d’erudition, qu’il avoit luy meme composées. Enfin les loüanges que vous me donnés m’ont paru un enigme*, à qui j’ay donné tantot un sens tantot un autre sans me pouvoir satisfaire entierement ; et j’ay eté diverses fois sur le point d’envoyer à Geneve quelqu’un qui s’informât exactement s’il n’y avoit point eu quelque meprise, ou quelque tour de passe passe qui m’eut procuré une lettre toute pleine de flateries. Vous voyez Monsieur la peine que j’ay à croire qu’on me loue, sans le secours de quelque incident favorable qui supplée à mon indignité. Mais que ce soit meprise ou fraude pieuse qui m’a attiré cet eloge, tant y a que j’ay une lettre qui me donne de l’encens avec une telle profusion, et si pleine d’odeurs aromatiques que j’ay cru une fois que vous aviez voulu faire les funerailles de ma modestie et que selon l’ancienne coutume de jetter sur les buchers quantité d’aromates, vous aviez voulu verser à pleines mains sur cette morte toutes les richesses de l’Arabie

Omne illic stipatum examine longo

Ver Arabum Cilicumque fluit, floresque Sabæi ;

Indorumque arsura seges, præreptaque templis

Thura, palæstini simul hebræique liquores [5]

mais vous vous etes un peu trop haté Monsieur, il faloit attendre qu’elle fut morte à luy faire les funerailles. Il est vray que vous avez cru apparemment qu’elle n’en echapperoit pas, et qu’elle etoufferoit sous l’odeur de tant de parfums exquis, et de tant de cassolettes embaumées ; et ainsi vous avez jugé necessaire de redoubler la mesure de vos parfums afin qu’il y en eut assez pour tuer ma modestie et pour luy faire une pompe funebre.
Odoriferos exhausit penna sabæos

Et Cilicum messes phariæque exempta volucri

Cinnama et Assyrio manantes gramine succos [6].

Vous aurez peu voir pourtant par ce que je vous ay dit cy dessus que ma modestie ne s’est pas laissée mourir, et qu’encore que de votre coté vous eussiez fait tout ce qui etoit necessaire pour l’atterrer, neantmoins elle s’est si bien deffenduë qu’elle vit encore. J’avouë qu’elle l’a echapée [7] belle, et que d’ailleurs vous luy presentiez un genre de mort si delicieux et si plein de charmes, qu’elle eut peu etre excusable d’y avoir succombé, car quel plaisir d’expirer sous tant de roses, d’encens et d’aromates : je ne pense pas que le comte de Clarence [8] eut choisi de mourir dans un tonneau de malvoisie s’il eut peu prendre cet autre genre de mort.

Pour revenir à cette mienne vertu que vous avez pensé suffoquer, elle est si fatiguée de la resistance qu’elle vous a faitte, qu’elle n’est pas pour tenir contre deux autres attaques de pareille force, c’est pour quoi moi qui suis son facteur d’office je vous demande quartier pour elle, et vous prie de la prendre à mercy. Peut etre que si vous continuez à l’attaquer elle s’accoutumera à se deffendre et deviendra si aguerrie, que vous n’en pourrez plus etre le maitre. Songez donc Monsieur, s’il ne vaut pas mieux pour vous, suivre le precepte de Lycurge qui deffendit aux Lacedemoniens de faire souvent la guerre à memes ennemis, de peur de les aguerrir, et les rendre belliqueux [9]. Pour moy quelque party que vous puissiez prendre, j’y trouveray toujours mon conte ; car si vous continuez à loüer mes petites compositions de l’air que vous avez fait dans votre lettre, vous me fournirez un bon nombre de jolies pensées, et de savantes aplications dont je pourray me servir avec avantage pour vous loüer vous-meme, d’où il arrivera par un ordre tout à fait juste que ce qui sera parti de votre fonds y retournera pour vous payer de votre fecondité, et pour ainsi dire de vos propres deniers. Ce n’est pas que s’il y avoit quelque chose en moy digne de servir à cet usage, je ne l’y employasse de grand coeur, mais quoi que vous en ayez voulu dire de votre grace, mon esprit est un champ si aride et si ingrat, et d’ailleurs si mal cultivé qu’il ne produit que des herbes infructeuses. Je ne sai si on a cru qu’il ne repondroit pas au travail du laboureur, ou quoy, mais enfin on l’a abandonné sans culture, et moy meme qui y ai le principal interet, je prevoi si asseurément que je pourrois dire ( absit profanatio verbis) ce que Dieu a dit de son peuple qu’il n’avoit rien laissé à faire de ce qu’il falloit pour que sa vigne produisit de raisins et que cependant elle n’avoit produit que de grappes sauvages [10] ; que pour ne perdre pas ma peine je laisse là mon esprit en proye aux epines et aux chardons. Pour vous Monsieur vous dementez Virgile et son non omnis fert omnia tellus [11], puis que vous faites voir dans une meme terre l’or, l’yvoire, les pierreries, et l’encens, le baume et les fleurs. En effet dans une meme lettre vous m’avez deployé une grande literature, une finesse d’esprit infinie, et vous m’avez accablé d’eloges. Qu’on dise donc tant qu’on voudra

India mittit ebur, molles sua thura Sabæi [12],
j’aurai toujours par votre moyen une exception à cette sentence. Au reste le fonds de votre esprit n’est point sujet aux tempetes, ni aux greles :
Nec pestilentem sentiet Africum

Fæcunda vitis, nec sterilem seges

Rubiginem, aut dulces alumni

pomifero grave tempus anno [13].

Il y a toujours[,] quelque tems qui coure[,] bonne recolte à moissonner. Je vous demande pardon Mr de vous amuser si long tems. Apres celuy que je vous fais perdre pour m’ecrire les nouvelles, je devois vous menager plus que je ne fais, Je vous demande pardon de mon importunité, je vous consacre tous mes services, je vous suplie de vous persuader que je suis tout à vous mon cher Monsieur. Conservez moi la meme bonté que vous avez eue jusques icy, et agreés que je vous expose toujours à la persecution de ma curiosité qui se trouve si bien de votre courtoisie qu’elle ne demande pas mieux que d’etre toujours entre vos mains. Je suis

Monsieur,

votre &c BAYLE

A Copet le dimanche 17 juillet 1672
A Monsieur / Monsieur Minutoli / A Geneve

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] Bayle fait allusion au comte de Dohna, ce qui montre bien que, tout représentant officieux de Guillaume d’Orange qu’il était, le comte disposait rarement d’informations directes.

[3] Basnage, toujours à Genève, pouvait aisément rencontrer Minutoli. Les lettres mentionnées ici ne nous sont pas parvenues.

[4] Sur le sonnet, voir Lettres 16 et 17.

[5] Stace, Silves, v.i.210-13 : « On y voyait, en une longue file, passer par monceaux tout le printemps de l’Arabie et de la Cilicie, les fleurs de la Sabée, la moisson de l’Inde, destinée à la flamme, l’encens, soustrait au service des temples et les essences à la fois de la Palestine et des Hébreux. »

[6] Stace, Silves, ii.vi.86-88 : « La plume épuisa les parfums des Sabéens, les moissons de la Cilicie et le cinname dont fut dépouillé l’oiseau de Pharos et les sucs que distillent les plantes d’Assyrie ». Bayle substitue penna à flamma de l’original.

[7] L’orthographie est singulière.

[8] La mort pittoresque du duc Georges (et non pas comte) de Clarence, condamné par son frère Edouard IV en 1478, est relatée par Sorel dans L’Histoire comique de Francion, vii, in Romanciers du XVIIe siècle, éd. Adam, p.318, source ici de Bayle sans doute, puisque Sorel parle lui aussi du comte de Clarence. On trouve aussi l’anecdote chez Jean-Baptiste de Rocolles, Introduction générale à l’histoire, 4e éd. (Paris 1672, 12 o, 2 vol.), ii.331, ouvrage publié initialement sous le titre Les Principes de la sphere, de geographie et d’astronomie, avec l’introduction generale pour l’histoire (Lyon 1661, 16 o) ; voir aussi l’histoire d’un « milourt Anglois » chez Rabelais ( Quart livre, xxxiii, in fine), empruntée à Commynes.

[9] Voir Plutarque, « Vie de Lycurgue », §xxiv, Vies, i.102-103.

[10] « Loin de moi toute parole sacrilège » ; Bayle se souvient de Es v.2-3, et aussi de Jr ii.21.

[11] Voir Virgile, Bucoliques, iv.39 : « toute terre ne porte pas toutes choses ».

[12] Virgile, Géorgiques, i.57 : « L’Inde envoie l’ivoire, les Sabéens efféminés, leur encens. »

[13] Horace, Odes, iii.xxiii.5-8 : « La vigne féconde ne connaîtra pas le souffle empoisonné du vent d’Afrique, ni les épis la nielle stérilisante, ni les tendres bourgeons l’heure malsaine de la saison des fruits. »

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