Lettre 200 : Pierre Bayle à Jean Bayle

A Rotterdam le 26 mars 1682

M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] la lettre qu’il vous a plu de m’ecrire [1], m’a eté en singuliere consolation ; ce m’est toujours une joye extreme de savoir votre santé, et la continuation de votre tendresse paternelle pour un fils que la providence divine a trouvé à propos de priver de votre chere veüe ; mais c’est toute autre chose quand je l’apprens par vous même de sorte que cette lettre a ajouté un puissant renfort au plaisir, et à la consolation que je ressens toutes les fois que je recois de bonnes nouvelles de la patrie. Dieu soit loüé de la clemence, et de la gratitude infinie qu’il a deployée sur vous en vous delivrant d’une incommodité* d’autant plus insupportable qu’elle vous empechoit de travailler à l’instruction de votre troupeau ; et fasse ce grand Dieu que vous soiez encore longues années un ouvrier dans sa vigne [2].

Toutes les nouvelles que nous recevons de France, nous figurent le malheur de l’Eglise le plus triste de la terre. Je tremble, quand je songe que vous etes à la gueule d’un parlement qui s’est toujours signalé par ses violences contre ceux de la Religion [3]*, et rien n’est capable de me rasseurer que la confiance qu’il / faut avoir en cette protection invisible, mais toute puissante que Dieu accorde aux siens. Sa benignité m’a favorisé jusqu’icy ; car quoi que j’eusse lieu de craindre pour ma santé en venant dans ces païs froids et humides, je n’ay pourtant point eté incommodé jusques icy ; il est vray que l’hiver a eté le plus temperé du monde ; nous n’avons point veu de glace avant le mois de fevrier, et celle qu’on a veu[e] en ce tems là, n’a eté ni fort longue ni fort generale. D’ailleurs l’hiver a eté tres funeste à cette province, non seulement à cause des vents impetueux qui ont fait faire une infinité de naufrages, mais surtout à cause qu’il y a eu des marées si violentes qu’elles ont percé les digues et inondé plusieurs isles de la Zelande ; jamais l’etat n’a eté plus prés de sa ruine que le 26 de janvier dernier ; peu s’en falut que la mer ne l’abymat entierement ; il est peri un nombre considerable de personnes dans le plat païs, quoi qu’ils eussent grimpé sur leurs toits, ou sur des arbres [4].

Quant au dessein d’envoyer mon frere à Geneve [5], s’il n’est pas executé, je pense qu’il vaudra mieux ne le pas entreprendre : mon avis seroit qu’il s’en vint ici en s’embarquant à Bordeaux : nous tacherons de lui trouver une condition, et ensuite quelque Eglise, quand il sera en etat de se presenter au ministere ; si ma fortune n’etoit pas dans la derniere mediocrité, le plus court seroit qu’il demeurat ici etudiant sous Mr Jurieu, et aupres de moi, et n’aïant aucune pedagogie sur les epaules ; mais je puis vous protester avec la derniere sincerité que ma condition est pire qu’à Sedan, et qu’il m’est impossible de financer aucune chose pour sa subistance. Les gages que le magistrat de cette ville me donne, avoient d’abord eté minutés à 300 francs : depuis cela Mr Paets un des premiers hommes en toute sorte de belles qualitez qui soient en Hollande, et qui a eté autrefois ambassadeur en en Espagne, les a fait pousser jusqu’à 500 francs : mes ecoliers qui ne sont que cinq donnent quelque chose ; mais tout joint ensemble ne suffiroit pas à m’entrete[…] / m’entretenir, si je n’etois bon menager*. Tout est ici d’une cherté prodigieuse ; les moindres pensions de quatre à cinq cens francs de sorte que mon frere ne doit compter que sur une condition* que nous tacherons de trouver où on lui donnera outre la table des gages capables de le tenir en equippage. Le mal est qu’il ne sera point en lieu d’academie. Je serois ravi qu’il se trouvat une condition ou icy ou à Leyde, mais il n’y faut pas pretendre : on en pourra trouver dans une bonne ville [6] : je considere que le tems est precieux, et que quand on veut etre ministre en ce pais cy ; il est necessaire d’avoir eté proposant* quelques années, de sorte que plus il differera de venir icy, plus son etablissement sera reculé : je soumets tout cecy à votre prudence, et à son inclination ; mais je vous demande par grace de savoir promptement quelles sont vos pensées là dessus. L’embarquement par Bordeaux ne coutera pas beaucoup, et il y a des vaisseaux qui ayant le vent favorable arrivent ici dans sept ou huit jours de cette ville là, en cas qu’il prenne ce parti ; il fera bien de s’equipper honnorablement et de se munir le mieux qu’il luy sera possible de toutes choses.

Au reste j’avois cru que trois lecons par semaine en public, et quatre en particulier d’une heure chacune me laisseroient un grand loisir pour etudier, qui est une chose à quoi j’aspire en vain depuis que je me connois, mais j’ay trouvé par experience que c’est un accablement plus grand que les dix exercices que je faisois à Sedan chaque semaine, de deux grosses heures chacun : la raison est que les trois lecons publiques etant faites pour quantité d’auditeurs habiles, et eclairés, doivent etre et fort etoffées et fort bien recitées* ; de sorte qu’apres m’etre bien fatigué à les composer, il faut que je me fatigue encore davantage à les apprendre, à quoi faute d’habitude, et d’exercice, un hom[m]e qui a 34 ans, trouve des difficultez incroyables. A Sedan il n’etoit pas necessaire que je seusse mes lecons, parce que je ne faisois qu’expliquer ce que j’avois dicté ; ce qui se fait partout en tenant son cahier devant ses yeux. Je suis M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] votre tres humble &c.

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] La vigne est une métaphore de l’Eglise qui inspire notamment les paraboles de Mt 20, 1-16 et Mt 21, 33-41.

[3] Le parlement de Toulouse, comme l’opinion publique dans la ville d’ailleurs, était très hostile aux réformés.

[4] Au cours de l’hiver 1681-1682, le froid ne fut pas très rigoureux, contrairement aux hivers 1680-1681 et 1683-1684, mais il plut beaucoup et les vents furent très violents. En décembre, les digues furent endommagées tout le long de la côte ; en janvier, les inondations furent fréquentes. Les côtes de la Zélande et du sud de la Hollande furent sérieusement atteintes ; les grandes villes telles que Dordrecht et Rotterdam furent inondées. Le 20 mars eut lieu une tempête terrible : voir J. Buisman, Bar en boos. Zeven eeuwen winterweer in de Lage Landen (Baarn 1984), p.118-119.

[5] Sur ce projet, voir Lettre 193, p..

[6] Bayle prévoit avec réalisme qu’il sera impossible de trouver un poste de précepteur en Hollande à Joseph, si ce n’est dans une petite ville ou une propriété de campagne, donc loin d’une université réformée – ou même simplement d’une Ecole Illustre, institution qui ne délivrait pas de grades universitaires.

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