Lettre 201 : Pierre Bayle à Joseph Bayle et Jacob Bayle

A Rotterdam le 26 mars 1682

Depuis la lettre que je vous ecrivis au commencement de decembre [1] M[onsieur] e[t] t[res] c[her] f[rere] j’ay receu deux de vos lettres, celle que vous m’aviez adressée chez Mr le baron de Heuqueville, et celle que vous m’avez adressée ici en droiture [2]* ; et l’une et l’autre m’a extremement rejoüi par la connoissance qu’elles m’ont donné de l’heureux retablissement de votre santé. Les belles et pieuses reflexions qui vous sont venuës dans l’esp[rit] à mon sujet, m’ont trouvé extremement sensible* ; les nouvelles aussi que vous m’avez communiquées.

Les malheurs de l’Eglise de Dieu en France s’accroissant de jour en jour, et se debitant ici encore plus grands qu’ils ne sont : pro more famæ quæ mobilitate viget, viresq[ue] aequirit eundo [3] : empoisonnent fort le plaisir que nous avons de nous voir arrivés au port, et d’avoir trouvé ici un emploi honnorable outre que les vastes desseins qu’il paroit que le Roi forme, jettent tous ses voisins dans des inquietudes mortelles, et dans des continuelles fraïeurs qu’il n’opprime comme un conquerant redout[able] la liberté de ses voisins. Mr Jurieu est toujours le meilleur ami du monde ; il vous saluë tous tres particulierement, et si le cadet vient icy [4], il luy servira d’un bon patron : il est ici dans une reputation extreme : ce qui ne manque pas de lui attirer des envieux [5] ; les huit sermons qu’il avoit prononcés sur l’Eucharistie, s’impriment convertis en traitté dogmatique [6] : c’est quelque chose de beau. Sa reponse à Mr de Condom [7] a eu le plus grand succez du monde ; on l’a traduitte en plusieurs langues, et il s’en est debité plusieurs editions ; il fait ici deux lecons par semaine, l’une en theologie en latin, l’autre sur l’histoire ecclesiastique en francois[.]

J’ay mis un paquet dans un vaisseau qui partira bientot pour Bordeaux, contenant trois livres curieux[ :] le premier est La Politique du clergé, le 2d Les Derniers / efforts de l’innocence affligée, qui est la suite de La Politique du clergé [8] ; le 3e une Lettre contre les presages des cometes [9], que je vous prie de lire avec attention, pour m’en dire votre sentiment. Un marchand logé avec moy, nommé Mr Ferrand, petit fils du ministre de Bordeaux, de ce nom [10], recommandera ce paquet à un homme de Negrepelisse [11] qui s’en retourne chez lui, et qui l’envoyera à Mr Aboulin à Montauban [12]. On a imprimé ici un sermon de Mr Claude sur la section 52e du Catechisme [13], comme aussi l’ Examen de soy meme par le meme auteur [14]. L’ Abregé de l’Histoire du concile de Trente par Fra-Paolo, composé par Mr Jurieu et accompagné d’une savante preface, a eté enfin imprimé à Geneve [15]. Le P[ere] Maimbourg a publié son Histoire du calvinisme [16], et est sorti de chez les jesuites, aïant eté jugé à propos d’en user ainsi pour satisfaire aux ordres du pape, fort indigné contre ce pere, à cause de mille choses qu’il a inseré[es] contre la cour de Rome dans les Histoires precedentes. Un cordelier nommé le P[ere] Frassen, a fait imprimer un livre intitulé, Disquisitiones biblicæ, dont Mr Huet est fort mal content, parce qu’il croit que ce moine a derobé de sa Demonstratio evangelica, ce qu’il y a de bon sans nommer Mr Huët, et que quand il le nomme, c’est pour refuter quelqu’un de ses sentimens [17][.] Le gazetier de ce païs a vengé Mr Huët ; car il a poussé une vigoureuse au Pere Frassen [18]. Adieu m[on] t[res] c[her] f[rere], je reserve ce qui me reste de papier pour n[otre] c[her] J[oseph.]

Si vous n’etes pas encore parti pour Geneve, m[on] t[res] c[her] f[rere] je vous prie de bien examiner la proposition que je vous fais de vous en venir ici par mer, ce qui est le plus court, et à moins de frais. A Geneve je l’avoüe vous feriez des etudes plus reglées, et plus solides ; mais icy vous gagnerez du tems pour etre plutot en passe d’avoir une Eglise : on pourra vous procurer une condition*, où vous n’aurez pas trop de peine, et où vous serez consideré, pourvû qu’on voye regner dans vos manieres le caractere d’un honnete homme, et d’un / bon chretien. Plusieurs precepteurs venus de France se font mepriser tous les jours icy par leurs airs etourdis, et leurs goinfreries, et se font donner congé honteusement ; mais ceux qui se comportent en gens sages et vertueux, recoivent mille satisfactions. Je vis Mr Lavergne chez Mr Gaillard [19]. Pour Mr de Monmeillan [20] non seulement je le vis à Leyde, mais je logeai avec lui ; depuis cela il m’est venu voir icy, et je l’ay veu à La Haye, où il reside presentement.

Saluez tous nos parens et amis qui savent où je suis, et surtout le cher cousin Naudis [21], dont je me souviens toujours avec une parfaite tendresse : du reste je crois que la prudence veut que vous ne fassiez aucun eclat sur mon sujet, et que vous vous gouverniez comme auparavant : paucis ad conscientiam rei admissis [22]. Ce n’est pas tant pour vous que pour moy [23] ; quoique moi meme y puisse avoir quelque interet ; car on est bien aise de visiter Paris sourdement ; et l’interet de mes etudes m’y feroit quelquefois entreprendre une petite course, si mon obscurité me favorise [24]. Tout à vous.

Notes :

[1] Le « vous » est probablement ici un pluriel : nous ne connaissons que la Lettre 195 dans cette période, adressée à son père. Bayle avait indiqué l’adresse chez Heuqueville à son frère, Lettre 192, voir n.19.

[2] Ces deux lettres de Jacob Bayle ne nous sont pas parvenues.

[3] Virgile, Enéide iv.175 pour les cinq derniers mots : à la manière de la renommée « qui vit de sa mobilité et acquiert des forces dans sa course ».

[4] Selon la suggestion faite par Bayle à son père dans la Lettre 200.

[5] Il est significatif d’observer la récurrence de ce thème de la jalousie suscitée par les talents de Jurieu : voir Lettre 123, p.387 ; c’est l’interprétation plus ou moins flatteuse pour lui que le théologien donnait des oppositions qu’il pouvait rencontrer.

[6] Pierre Jurieu, Examen de l’eucharistie de l’Eglise romaine, divisé en six traittés (Rotterdam 1682, 8°) ; voir E. Kappler, Bibliographie de Jurieu, n°17, p.89-93.

[7] Pierre Jurieu, Préservatif contre le changement de religion (Rouen 1680, 12°).

[8] Voir Lettres 190, n.19, et 191, n.6, sur Jurieu, La Politique du clergé de France (Amsterdam 1680, 12° ; La Haye 1682, 12°, 2 vol.) ; dans la deuxième édition, au texte initial s’ajoutent Les Derniers Efforts de l’innocence affligée, opuscule qui fut également publié séparément vers avril 1682 (Conlon, Prélude, n°1023 ; Kappler, Bibliographie de Jurieu, n°50). Bayle se garde d’en identifier l’auteur pour son frère, de crainte que sa lettre ne tombe dans des mains indiscrètes.

[9] La Lettre à M.L.A.D.C. docteur de Sorbonne, où il est prouvé, par plusieurs raisons tirées de la philosophie et de la théologie, que les comètes ne sont point le présage d’aucun malheur ; avec plusieurs réflexions morales et politiques et plusieurs observations historiques et la réfutation de quelques erreurs populaires (Cologne [Rotterdam] 1682, 12°). Bayle reprend sa tactique habituelle et cherche à connaître sans fard le jugement porté sur ses propres ouvrages : voir Lettre 13, n.61, sur son commentaire de la querelle entre Cotin et Ménage, et Lettre 183, n.3, à propos de Harangue de M. le duc de Luxembourg à ses juges.

[10] Daniel Ferrand, pasteur de Bordeaux, était mort dans cette ville en 1666. Nous ne savons rien de son petit-fils, Ferrand, marchand de Rotterdam.

[11] Négrepelisse est situé sur l’Aveyron, à 17 km de Montauban. Peut-être le porteur s’appelait-il Besse : voir Lettre 221, n.15.

[12] Sur Aboulin, de Montauban, voir Lettre 192, n.29.

[13] Jean Claude, Explication de la section LIII du catéchisme (Charenton 1682, 12°) ; les sections 52 et 53 portent sur la doctrine réformée de la sainte Cène : communion sous les deux espèces et présence réelle, mais spirituelle (et non substantielle) du Christ dans l’eucharistie. Il s’agit là d’un sermon par lequel le pasteur de Charenton tentait d’armer ses auditeurs contre d’éventuels controversistes catholiques ; il fut d’abord édité sans l’aval de l’auteur, qui ne reconnut pour authentique que la présente édition et celles qui en sont issues.

[14] Jean Claude, L’Examen de soy-mesme pour bien se préparer à la communion, suivi des Psaumes qui se chantent aux jours de la Sainte-Cène, suivant l’ordre de l’Eglise réformée (Charenton 1682, 12°) ; dans ce cas aussi, une première édition faite à l’insu de l’auteur fut désavouée par lui comme criblée de fautes.

[15] Pierre Jurieu, Abbrégé de l’Histoire du concile de Trente. Avec un discours contenant les reflexions critiques sur les conciles et particulierement sur la conduite de celui de Trente, pour prouver que les protestans ne sont pas obligez de se soumettre à ce dernier concile (Genève 1682, 8°, 2 vol.) ; voir Kappler, Bibliographie de Jurieu, n°1, p.19-26.

[16] Louis Maimbourg, Histoire du calvinisme (Paris 1682, 4°) : voir le JS du 30 mars 1682. Sur la sortie du Père Maimbourg de la Compagnie de Jésus, voir Lettre 177, n.3.

[17] La querelle entre Alexandre et Frassen est révélatrice des tensions qui furent nourries par la question de l’authenticité des différentes versions de l’Ecriture sainte : l’enjeu est analysé dans le compte rendu du JS du 25 mai 1682. Le troisième écrit inséré par le Père Noël Alexandre dans son recueil Dissertationum ecclesiasticarum trias (Parisiis 1678, 8°) s’intitule « De vulgata scripturæ sacræ versione » : le dominicain entreprit d’y démontrer : 1) « qu’il reste encore des fautes dans la version Vulgate de la Bible qui peuvent être corrigées par l’autorité de l’Eglise et du Saint Siège... » ; 2) « que les savants peuvent proposer leurs conjectures avec modestie sur ces corrections de la Bible ou sur les fautes qu’ils prétendent y rester, et les soumettre au jugement de l’Eglise... » ; 3) « que la Vulgate est en effet authentique, comme le Concile de Trente l’a déclaré, parce qu’elle ne renferme rien qui soit contraire à la foi ni aux bonnes mœurs, et qu’ainsi l’Ecriture Sainte même selon cette version est une regle très-sûre pour juger des controverses de la foi avec la Tradition ; mais que cette version n’est pas préférée par le jugement de l’Eglise au texte hébreu et au texte grec ; et qu’enfin c’est une rêverie de dire que l’hébreu a été corrompu par les juifs ». Ce sont ces thèses que combattit Claude Frassen, cordelier observantin (1620-1711), docteur en Sorbonne en 1662 : Disquisitiones biblicae quatuor libris comprehensae, I. Veneranda Scripturae S. præ omnibus libris, quorum memoria extat, antiquitas, praesertim in Pentateucho, cujus autor Moses à quo Veteres Ethnici Sapientiam suam derivarunt ; II. Praecipuæ SS. Librorum Editiones : HEBRAÏCA ubi Mischna, Massora, & Massorethis, atque Chaldaïcis Paraphrasibus, GRAECAE VARIAE, praesertim LXX Interpretum ; LATINA VULGATA, cujus præ cæteris autoritas et sinceritas a Criticorum criminationibus vindicatur, III. Veteris et Novi Testamenti Librorum Canones, cùm Antiqui, tùm Recentiores, Eorumque Librorum distributio, integritas, obscuritas, & varii sensus, De cujusque Inscriptione, Autore, scopo, divisione et controversiis ; IV. Conciliantur præcipue textus specie-tenus pugnantes, nullamque in Libris dissonantiam esse suadetur (Lutetiæ Parisiorum 1682, 4°). Le titre révèle bien le caractère purement traditionnel – et donc archaïque – de l’exégèse du Père Frassen. Alexandre se défendit dans sa Dissertatio ecclesiastica apologetica et anticritica adversus Claudium Frassen, seu dissertationis Alexandrinæ de Vulgata Scripturæ Sacræ versione vindiciæ (Parisiis 1682, 12°), où il accusa Frassen d’avoir plagié Huet.

[18] Il faut entendre « de ce païs » comme de la France et, « le gazetier » comme l’auteur du JS. L’ouvrage de Frassen est annoncé dans le JS du 23 février 1682, et celui du Père Alexandre le 16 mars suivant ; cependant, le compte rendu du JS, très favorable au Père Alexandre, ne devait paraître que le 25 mai 1682.

[19] Bayle avait rendu visite à Jacques Gaillard à Leyde en novembre ou début décembre 1681 (voir Lettre 195) ; il y avait rencontré cet ami de Joseph Bayle, Isaac de Lavergne, mentionné Lettre 159, n.28, et encore par la suite.

[20] Sur M. de Monmeillan, nous ne savons rien de plus que ce que Bayle en dit ici.

[21] Sur Jean Bruguière de Naudis, élève au collège des jésuites à Toulouse en même temps que Bayle et qui lui avait facilité son retour au protestantisme, voir Lettre 10, n.41.

[22] « en révélant [ma situation] au moins de personnes possible ».

[23] Il faut lire : « pas tant pour moi que pour vous ».

[24] L’espoir de séjours rapides et discrets à Paris exprimé ici par Bayle montre combien les réformés sous-estimaient la précarité de l’Edit de Nantes, pourtant de plus en plus perceptible à pareille date.

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