Lettre 203 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

A Rotterdam ce 16 Juin 1682

Je viens de recevoir, mon très-cher Frere, votre lettre du 30 de mai [1] écrite la veille de votre départ et dès aussi-tôt, je mets la main à la plume pour vous écrire et à M. Turretin et à M. Minutoli aussi [2]. Je louë le bon Dieu de ce qu’enfin vous avez pu vous acheminer à Genève et je le prie de vous y benir et de vous y faire trouver grace auprès de ceux que vous aurez à voir. Faites un bon fonds d’étude et d’érudition, assistez aux leçons et aux disputes* avec beaucoup de ponctualité ayez de la complaisance pour vos superieurs, et sur-tout cultivez particulierement la faveur de M. Minutoli et de M. Turretin, ne disant rien et ne faisant rien qui ne marque l’estime et la véneration que vous avez pour leurs personnes et pour leurs beaux dons : voïez tous les professeurs avec soin ; je leur écrirai pour vous recommander à eux [3], en un mot. Faites en sorte que votre séjour de Genève vous soit utile et agréable, et le soit aussi à ceux chez qui vous serez logé. Ecrivez-moi dès que vous serez arrivé. Pendant votre séjour à Genève nous ménagerons* ici tout ce qui se pourra pour vous, M. Jurieu nous aidera beaucoup ; car il est non-seulement très-affectionné pour toute notre famille, mais aussi très-consideré en ces Provinces. Je crains seulement qu’il ne soit pas possible de trouver une condition* à Rotterdam même. M. Lavergne, votre ami, s’embarqua hier pour s’en retourner en France [4]. Il assista à ma leçon, et il avoit oüi prêcher dimanche matin M. Jurieu sur l’histoire de Zachée [5]. Il me dit que s’il ne vous trouvoit pas parti, il vous exhorteroit à venir en ce païs-ci ; je lui donnai un exemplaire du Traité de l’Eucharistie de M. Jurieu pour donner à mon frere [6]. Toutes les nouvelles qu’on vous débitoit du sursis des arrêts concernant la Religion*, des rappels des François sortis depuis trente ans[ ;] de la guerre déclarée à l’Espagne, à l’Empereur et à la Hollande sont toutes fausses.

Je m’informerai de Laffage [7] et je songerai à M. Gaston, notre cousin [8]. Tout à vous.

Notes :

[1] Cette lettre est perdue.

[2] Voir la Lettre 204 à Minutoli ; celle adressée à François Turrettini est perdue.

[3] De ces lettres de recommandation, seule celle que Bayle a adressée à Louis Tronchin (Lettre 207) semble avoir survécu.

[4] Voir Lettre 201, n.19 : cet ami de Joseph Bayle avait apparemment passé un an à Leyde et revenait achever ses études de théologie en France.

[5] L’histoire de Zachée est rapportée en Luc 19, 1-10.

[6] Pierre Jurieu, Examen de l’eucharistie de l’Eglise romaine (Rotterdam 1682, 8°) ; ce livre a déjà été mentionné par Bayle, Lettre 201, n.6.

[7] S’agit-il toujours du domestique de Lauzun, La Fage, dont il avait été fait mention dans les Lettres 68, n.13 et 169, n.8 ? Il pourrait s’agir d’un autre membre de cette famille du Carla, qui aurait quitté la France pour venir aux Provinces-Unies.

[8] « Monsieur Gaston » est très vraisemblablement Gaston de Bruguière, cousin germain des frères Bayle, dont nous savons seulement qu’il était dans l’armée ; peut-être ce protestant avait-il songé à gagner l’étranger ? Il devait abjurer à la Révocation, vraisemblablement sans aucune sincérité.

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