Lettre 21 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

[A Coppet, le 24 juillet 1672]

Il faut avouer, mon cher Monsieur, que vous entendez admirablement l’art de vous ajuster [1]. En effet, il vous est bien possible de changer tous les jours de mode, mais non de prendre un habit qui ne vous sieie à miracle. Ce galant philosophe qui savoit si bien prendre l’esprit des differentes cours où il se trouvoit, et qui s’accommodoit si adroitement à toutes sortes d’humeurs, en un mot, cet Aristippe de qui Horace dit

Omnis Aristippum decuit color et status et res
 [2]
ni [3] entendoit rien au prix de vous, car je doutte fort s’il auroit bien soutenu le rolle d’un moissonneur comme vous avez fait, et si le personnage de marchant eut eté avec bienseance entre ses mains. Je vous le dis sans flaterie, quand je vous vis travesti en moissonneur [4] je crus voir la cour de France dans l’etat où elle se mit pour aller faire les vendanges à une terre de Mr le duc d’Orleans. Vous savez que ce galant prince ayant invité toute la cour à ce divertissement champetre, toutes les dames s’habillerent en vandangeuses un panier à la main, un couteau pendu à la ceinture, des sabots au[x] pieds et ainsi du reste, les grands seigneurs de leur coté prirent un equipage de vendangeur et se chargerent de hottes et de corbeilles et tels autres instrumens de la saison ; et en cet etat les unes et les autres furent trouver Monsieur pour se loüer à la journée. Il arreta le salaire et les mena à sa vigne où chacun fit merveille de travailler. Vous pouvez vous imaginer que cette comedie eut une issue fort galante et qu’on n’oublia rien pour rendre cette journée memorable par la rareté des divertissemens mais ce n’est pas ce que je veux dire, ce qui fait pour* moy dans l’aventure c’est qu’on dit que jamais la cour n’a eté plus charmante qu’alors, et que les dames s’etoient si bien mises avec cet ajustement rustique qu’elles en avoient une grace singuliere [5]. Voila justement comme vous avez fait lors qu’il vous a plu vous montrer à moy sous l’habit d’un moissonneur. Vous avez eté si propre et si richement orné de ces thresors que vous moissonniez qu’on ne pouvoit vous considerer qu’avec admiration. J’en dis autant de ce que vous avez eté sous l’autre forme. En verité mon cher Monsieur, si vous avez eté à l’echole du plus achevé seigneur de la Grece, je veux dire d’Alcibiade, vous avez fait ce que font quelques autres en petit nombre pourtant, qui en savent plus que leurs maitres. Pour Alcibiade, vous n’ignorez pas qu’il faisoit si agreablement tout ce qu’il entreprenoit qu’on eut dit de chaque chose que c’etoit là son principal talent [6]. Faloit il faire grand’chere, grand feu, etre somptueusement logé, avoir des ameublemens superbes, enfin vivre dans toute l’etendue du luxe, c’etoit son fait, faloit il vivre à la bourgeoise et dans une honnete mediocrité, il le faisoit de si bonne grace, que rien plus*. Mais faloit il embrasser une austerité de vie lacedemonienne, et se contenter de la frugalité de Sparte, il le faisoit si bien et il obtenoit si heureusement de son ame[,] souple et flexible quant au reste[,] la roideur et la gravité et la severité que demandoit la discipline de Lycurgue, qu’il damoit le pion aux habitans naturels de Lacedemone. Enfin il etoit à tout faire* et il n’y avoit point d’habit sous lequel il ne put paroitre avec avantage
Alter purpureum non expectabit amictum

Quidlibet indutus celeberrima per loca vadet

Personamque feret non inconcinnus utramque [7]

mais quel que fut cet illustre Athenien, il me seroit facile de donner de preuves que vous le surpassez de beaucoup, si je ne craignois de trop lasser votre patience par l’enumeration de quantité de vertus que vous devez connoitre pour le moins aussi bien que moy. Je me contenteray seulement de dire qu’il y a un point en quoy vous et Alcibiade ne vous accordez pas assez bien, c’est que pour luy il faisoit fort maigre chere dans les lieux où ne regnoit pas l’abondance, et avoit un tres petit ordinaire à Lacedemone qui n’etoit pas un pays de luxe ; mais pour vous Monsieur, vous trouvez dans les lieux les plus arides et les plus pauvres de quoy vous traitter splendidement, si bien qu’on diroit qu’en votre faveur les landes et les deserts sont des jardins [8], et que vous avez receu ce privilege de la nature de trouver par tout la nappe mise. Je n’en veux point d’autre preuve que votre derniere lettre. Vous etiés dans un pays fort barbare, et vous vous promeniez parmi des ronces et des buissons lors que vous l’ecriviez. Et en effet qu’y a t’il de plus rude que le stile des marchands, quoy de plus eloigné de la politesse que leurs termes, cependant parmi ces termes, et parmi ce stile il y a eu pour vous des beautez et des elegances admirables, et vous y avez receuilli cent beaux traits qui valent leur pesant d’or. Vous meriteriés que je vous disse ce que Virgile disoit de luy meme touchant les vers du bon homme Ennius [9], mais cette pensée a tant de fois eté rebattue qu’elle ne vaudroit rien pour un homme qui comme vous se met si fort dans la singularité. Agreés donc que je vous aplique ce que monsieur de Balzac disoit à monsieur Conrart [10] qu’il doroit le stile de la chancelerie, et que le langage du palais se changeoit en pure eloquence sur sa plume. Vous donnés la meme amelioration aux termes de la marchandise, et l’usage que vous en faites releve si haut leur prix que la monnoye de carton à laquelle vous m’apprenez que messieurs les Etats ont transferé la valeur de celle d’argent [11], ne monte pas à un plus haut degré d’excellence. Continués, Monsieur, à defricher comme cela ces coins de terre d’où l’eloquence est bannie puis qu’ainsi est que vous avez si bonne main, et chassés en tous ces rebelles qui s’y retirent afin d’etre barbares tout leur sou en depit de la politesse qui regne par tout ailleurs. Vous meriterez que si la Nouvelle allegorique [12] se rimprime l’on vous y donne le meme eloge qui a eté donné aux empereurs Auguste et Trajan d’avoir porté les aigles romaines en des lieux où elles n’avoient jamais eté [13]. Horace dit du 1er qu’il a fait sentir la force de ses armes à des peuples qui en pouvoient pretendre cause d’ ignorance* et plus bas
Te Cantaber non ante domabilis

Medusque et Indus, te profugus Scythes

Miratur [15].

D’autres ont dit la meme chose de Trajan. Et moy je dis de vous que vous avez soumis à l’empire de l’eloquence une nation qui n’avoit jamais reconnu ses loix, et que vous l’avez rendue victorieuse d’un peuple qui avoit tenu contre les Balzacs, les Vaugelas et les Voitures [16]. En disant cela je ne pretends pas accuser de barbarie les marchands, je reconnois que quant à eux ils ont de la politesse, ils savent parler et ecrire poliment, du moins quelques uns ; mais je dis qu’ecrivant avec leur stile, et sous la reduplication de marchands, ils font pitié. Ils peuvent se consoler par cette raison que les avocats ne sauroient composer une requete, ou un plaidoyé sans y meler la barbarie du stile du palais, et sans assassiner le monde de leurs forclusions, de procez ventilans, fins de non recevoir, et jugemens interlocutoires. Il est tems que je cesse de vous etre à charge. Je m’en vay donc finir cette lettre par quelque chose qui puisse reparer les fautes qu’elle contient ; c’est Monsieur en vous faisant l’eloge de Mr Constant [17] qui veut avoir la bonté de se charger de cette missive. Ce sera un eloge en petit où je ne diray autre chose sinon qu’il est parfaittement honnete homme : en voila assez pour vous qui le connoissez de longue main et qui savez particulierement ce qu’il vaut. Je vous remercie de vos nouvelles de lundy dernier. Je vous recomande ma curiosité pour le prochain ordinaire*. Je suis ære et libra [18]

Monsieur

Votre tres humble et tres obeissant serviteur BAYLE

A Copet le dimanche 25 juillet 1672

psIl y a icy un comte de la Franche-Comté, nommé le comte de Staremberg [19] , gouverneur de Salin, qui baille* pour chose certaine que Nimegue n’est pas encore rendue [20], et que les habitans ont essuyé un si rude assaut general que les fossez ont eté tous remplis de sang. Il ajoute qu’avant que cet assaut fut livré le gouverneur s’etoit offert de rendre la place sous une honnete capitulation ; mais que n’ayant trouvé dans l’esprit des assiegeans aucune envie de luy faire des conditions honnorables, il s’etoit resolu à une plus longue deffense. J’attens de votre bonté ce qui en sera dit demain.

A Monsieur / Monsieur Minutoly / A Geneve

Notes :

[1] Allusion à une lettre qui ne nous est pas parvenue.

[2] Horace, Epîtres, i.xvii.23 : « Tout train de vie convenait à Aristippe, toute condition, toute fortune. »

[3] Une inadvertance pour « n’y ».

[4] Au cours d’une visite à Minutoli dans sa propriété de Céligny, Bayle avait apparemment trouvé son ami en train de surveiller le travail des moissonneurs.

[5] Nous avons consulté des spécialistes, qui n’ont rien trouvé sur cette fête. Il est possible que le duc d’Orléans mentionné soit Gaston d’Orléans (1608-1660), oncle de Louis XIV, et non Philippe d’Orléans (1640-1701), son frère. Cette fête, en pareil cas, se placerait dans la première moitié du siècle et Bayle en aurait peut-être trouvé la description chez un historien. Nous n’avons su en déceler la source.

[6] Voir Plutarque, « Vie d’Alcibiade », §xliii, Vies, i.446, et Cornelius Nepos, « Alcibiade », Des grands généraux des nations étrangères, xi.

[7] Horace, Epîtres, i.xvii.27-29 : « Celui-ci [Aristippe] ne demandera pas un manteau de pourpre, il portera tout aussi bien un habit quelconque pour aller dans les endroits les plus fréquentés ; il tiendra avec aisance l’un et l’autre de ces rôles. »

[8] Il s’agit peut-être d’une réminiscence d’un vers de Malherbe : « Ces deserts sont jardins de l’un à l’autre bout », que cite Balzac un peu de travers (voir n.10) : voir F. Malherbe, « Pour Alcandre au retour d’Oranthe à Fontainebleau », dans Œuvres poétiques, éd. R. Fromilhague et R. Lebègue (Paris 1968), i.135, xliii.

[9] Voir Macrobe, Saturnales, vi.i.6-7 : les emprunts que Virgile a faits de vers d’Ennius produisent chez lui plus d’effet que dans leur contexte initial. Mais ce n’est pas Virgile qui le dit de soi, selon Macrobe.

[10] Voir Lettres de feu M. de Balzac à M. Conrart (Paris 1659, 12 o). Bayle s’y réfère de mémoire et il se pourrait bien qu’il amalgame des souvenirs de la lettre 3, du 25 avril 1648 : « Vous cultivez les pierres de la chancellerie. Vous cueillez du fruit sur des arbres morts » (livre i.10) ; de la lettre 17, du 28 août 1651 : « tout devient or entre vos mains » (livre ii.116) ; et de la lettre 13, du 29 avril 1652 : « On peut dire des plus maigres & des plus seiches matieres quand vous les avez touchée : Ces deserts sont jardins de l’un à l’autre bord » ; « Votre esprit laisse de la beauté partout où il passe » (livre iii.180-81).

[11] Cette introduction de billets de banque fut probablement passagère, à moins qu’il ne s’agisse d’une fausse nouvelle inventée par la propagande française.

[12] Antoine Furetière (1619-1688), abbé de Chalivoy, Nouvelle allégorique ou histoire des derniers troubles arrivés au royaume d’eloquence (Paris 1658, 8 o), dont il existe une édition critique par E. van Ginneken (Genève, Paris 1967). Furetière reçut l’abbaye de Chalivoy en 1662, l’année même où il fut élu à l’Académie française. Dans sa Nouvelle allégorique, Furetière avait flatté Colletet, Conrart et Chapelain, tandis qu’il y attaquait Sorel, Costar et Mlle de Scudéry, ce qui n’avait pu que faciliter son élection à l’Académie. Toutefois, la renommée posthume de Furetière est surtout fondée sur son Dictionnaire universel (La Haye, Rotterdam 1690, folio, 3 vol.), publication posthume qui comporte une préface de Bayle. L’annonce du Dictionnaire irrita si vivement ses collègues que Furetière fut exclu de l’Académie en 1685 et que le privilège qu’il avait obtenu pour faire imprimer son ouvrage lui fut retiré. En réalité, le travail lexicographique de Furetière ne constituait pas une concurrence déloyale pour le Dictionnaire de l’Académie, mais il ridiculisait quelque peu la lenteur de l’élaboration de ce dernier ouvrage, en chantier depuis des décennies. Furetière s’intéresse au langage réel et concret sans souci particulier de la « pureté » ou de l’élégance des expressions qu’il recueille : voir F. Gégou, Antoine Furetière, abbé de Chalivoy, ou la chute d’un immortel (Paris 1962).

[13] Il s’agit d’ Octave (63 av. J.-C.–14 ap. J.-C.), nommé « Auguste » le 16 janvier 27 av. J.-C., et de Trajan (52-117), qui succéda à Nerva en 98. Pour les éloges de leurs exploits militaires, voir Dion Cassius, Histoire romaine, lvi.xl, xlv et lxviii.xviii ; Suétone, Vies des douze Césars, ii.xxi ; Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan, xiv.

[14] Horace, Odes, iv.xiv.7-9 : « Toi, dont les Vindéliciens, soustraits jusqu’ici à la loi romaine, ont récemment appris la puissance martiale. »

[15] Horace, Odes, iv.xiv.41-43 : « Devant toi [Auguste], le Cantabre, jusqu’ici indomptable, le Mède et l’Indien, le Scythe vagabond sont en admiration. »

[16] Jean-Louis Guez de Balzac est mentionné ici comme exemple de prosateur éloquent. Vincent Voiture (1597-1648) – dont il sera longuement question dans la Lettre 29 – fut un poète léger et précieux, oracle de l’hôtel de Rambouillet. Vaugelas est un des grammairiens les plus autorisés de l’époque Louis XIII. Ces trois auteurs furent membres de l’Académie française ; il s’agit de célébrités de ce temps-là, mais le jeune Bayle, en provincial, ne connaît guère encore les écrivains plus récents.

[17] Comme tous les notables des bourgs des environs, Constant, pasteur de Coppet, se rendait de temps à autre à Genève. Bayle a profité d’une de ses randonnées pour le charger de faire parvenir sa lettre à Minutoli. Constant était né à Lausanne, mais il avait épousé une Genevoise, Marie Colladon, fille du premier syndic de la République, de sorte qu’on pourrait croire qu’il avait déjà au moins croisé Minutoli. Toutefois, on ne saurait exclure que Bayle ait été l’intermédiaire qui créa des relations personnelles entre deux hommes qui, par ailleurs, se connaissaient assurément de réputation.

[18] Sur cette expression, voir Lettre 13, n.73.

[19] On trouve aussi à l’époque l’orthographe « Stahremberg » et « Starhemberger ». Le personnage en séjour chez le comte de Dohna appartenait à l’une des plus grandes familles de la noblesse autrichienne.

[20] Nimègue tomba aux mains des Français le 8 juillet 1672 : voir Gazette, n o 85, nouvelle du camp de Graef du 7 juillet 1672, et n o 89, nouvelle du camp de Zeist du 10 juillet 1672, ainsi que l’extraordinaire n o 86 du 19 juillet 1672 : « Le siège et la prise de Nimègue » ; voir aussi le Mercure galant n o 3 (Paris 1673, 12 o), p.40-48, 130-51, 263-78.

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