Lettre 211 : Daniel Fétizon à Pierre Bayle

[Brandebourg, le 18 septembre 1682]
A Philarete [1].

Quand tout le monde ne sauroit pas aussi bien que vous Philarete, que la situation où je suis éloigné de tout commerce [2]*, m’a pû faire composer ces entretiens avant que d’avoir vû l’ Histoire du calvinisme, leur seule lecture le persuaderoit aisément [3]. Si j’eusse eu cette histoire en vûe, ou si seulement je l’eusse pû voir, je n’eusse pas formé les difficultez qu’elle n’a pas faites, j’eusse quelquefois pris droit de ce qu’elle accorde, j’eusse pris une teinture des sentimens qu’on y voit, et de ses expressions, et je ne me fusse pas aisément détaché d’un livre qui nous touche si fort ; au lieu qu’on ne trouvera rien dans mon Apologie, qui ait cette relation avec l’ Histoire du calvinisme, qu’une réponse a toûjours avec un ouvrage qu’on refute, lors qu’on ne traitte pas seulement un même sujet, mais qu’on attaque jusqu’aux pensées. Il est donc vray, Philarete, et vous le savez, que c’est icy l’ouvrage d’un homme qui se plaisant à voir les choses telles qu’elles sont, a voulu s’entretenir avec luy même sur les differens civils des catholiques, et des protestans de France, et examiner ce que les premiers peuvent faire de difficultez, et ce que les seconds peuvent justement répondre. Cependant, comme la verité n’a qu’à paroître pour détruire le mensonge, de même que la lumiere chasse les ombres, et dissipe les obscuritez, il me semble maintenant, que j’ay lû enfin cette fameuse Histoire du calvinisme, que j’en ay fait une assez juste refutation, car l’infidelité universelle de ce libelle de M[.] Mainbourg, cy-devant jesuite, consiste à ramasser sans distinction de vray, ou de faux, de conjectures ou de certitudes, de bonnes ou de méchantes authoritez, tout ce qui sert à nous noircir, sans parler qu’autant qu’il le falloit pour mieux éblouïr le monde, de ce qui nous excuse ou nous justifie, et bien moins de ce qui nous est infiniment glorieux. C’est un objet coupé en deux, duquel on ne peut bien juger, parce qu’on n’en voit qu’une partie. C’est toûjours un accusateur furieux qui s’emporte sans donner jamais lieu à l’accusé, et sans faire intervenir une personne tierce. Je puis dire qu’icy Philarete, on verra tout le contraire. Ce sont les deux parties de l’objet rassemblées, mais avec tant de fidelité qu’au lieu qu’on introduit un catholique romain qui ne nous épargne pas, on fait parler un protestant qui bien que zelé pour sa religion comme chacun le doit être, paroist toutefois sur nos mutuelles plaintes, moins une personne interessée, qu’un équitable mediateur. Vous m’avez demandé cette Apologie, et je vous l’envoye. Souvenez vous que je ne l’ay faite que pour ma satisfaction, et que je ne vous l’envoye que pour vous plaire, et donnez vous bien de garde de la produire [4] ! La veuë du public, Philarete, est une dangereuse affaire. Si l’ouvrage vous plait, je suis satisfait de vôtre estime, et s’il ne vous plait pas, je me contente de vôtre amitié. Ne considerons de mes Entretiens que ces endroits, où nous voyons des cœurs si unis. Graces au ciel, nous avons, vous et moy, des liens plus forts. Soyez Patrice, et je suis Eusebe.

le 18 septembre 1682.

Notes :

[1] Philarète, ami de la vertu.

[2] Daniel Fétizon avait accompagné Henri de Briquemault, baron de Saint-Loup, en Brandebourg en 1681, comme aumônier de ce seigneur : voir Lettre 173, n.2.

[3] Louis Maimbourg, Histoire du Calvinisme. Cette affirmation est assez vraisemblable, en dépit des licences reconnues aux auteurs de feindre à leur gré l’origine de leurs ouvrages : le livre de Maimbourg fut imprimé en février 1682 ; il avait atteint Fétizon avant la rédaction de cette épître à Bayle, mais, peut-être bien, après que le pasteur eut rédigé ses dialogues.

[4] Fausse modestie de convention quelque peu précieuse : Bayle, en Hollande, au « paradis de la librairie », était bien placé pour trouver un éditeur pour les ouvrages de ses amis, et ceux-ci le savaient bien…

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