Lettre 22 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Copet le mecredy 30 juillet [/10 août] 1672

Je suis faché mon cher Monsieur, que je ne puisse rien contribuer à notre commerce*, et que je recoive incessamment de vous sans vous rendre quoi que ce soit. Il faudroit pourtant dans l’ordre de la justice commutative, que je fournisse ma part. Mais comme je n’ay point de nouvelles que vous ne sachiez, je suis contraint malgré l’equité et la bienseance d’etre toujours sujet passif. Si votre bonté, Monsieur, ne se lasse point enfin, je m’estimeray l’homme du monde le plus heureux comme ayant un illustre amy dont la liberalité toute genereuse et toute desinteressée donne toujours sans attendre le reciproque*. J’avois une fois pensée de vous envoyer une copie de la resolution de messieurs les Etats pour creer monsieur le prince d’Orange gouverneur et grand amiral, car nous avons icy la relation de cela en flamend [1] ; mais comme j’ay consideré qu’apparemment vous ne verriez rien là de plus particulier que ce que vous savez deja de cette affaire, je ne me suis pas haté à faire cette copie. Si vous la voulez Monsieur, vous n’avez qu’à m’en toucher un petit mot, et je vous l’envoiray incontinent. Monsieur Banage m’a envoyé 3 pieces latines sur la naissance de Mr le duc d’Anjou [2], avec plusieurs belles remarques de sa façon contre les 2 premieres, particulierement contre celle du jesuite Commire [3]. Je pourray avec le tems examiner la chose un peu mieux que je n’ay eu le loisir de le faire, dans le desir qu’il a eu de retirer sa lettre pour quelques jours. Il m’ecrit que vous avez fait dessein de faire une contre critique de sa premiere lettre [4]. J’attends avec impatience de la voir, sachant bien que venant d’un si bon lieu elle ne p[e]ut qu’etre toute brillante d’esprit, de justesse et d’erudition,

Fælices quibus ista licent !

Miramur et illos et nostri miseremur [5]

Au reste il y a dequoy s’ ejouir* que la victoire se soit lassée de voler, et tout ensemble dequoy etre surpris que sa vitesse ait eté de si peu de durée : mais c’est l’ordinaire que nullum violentum durabile [6]. Il n’y a gueres de betes qui prennent mieux l’essor qu’un papillon, on diroit à le voir s’elancer en l’air qu’il doit etre dans un moment aux nues, cependant il ne fait que voltiger, et sauter de fleur en fleur ou d’herbe en herbe comme pour donner le leurre aux enfans qui le poursuivent. Au contraire l’aigle qui va si haut, et qui s’eleve à perte de veue a de la peine à s’ essorer*, et demande plus d’une fois à ses ailes la premiere agitation. Le tems nous aprendra si cette victoire qu’un de nos ministres veut qui soit la soeur et la femme d’un jeune prince sera le papillon ou l’aigle [7]. Quoi qu’il en arrive il faudra se tenir pret à toute sorte d’evenemens. Permettez moi seulement Monsieur de vous importuner de la continuation de vos gazettes, qui sont trouvées bonnes, et fidelles par les connoisseurs, et croyez qu’encore que je suis extremement importun ami, je suis encore plus passionné et plus fidele serviteur à ceux à qui j’ay voué mon obeissance au point que je vous l’ay voüée.

Je croi que vous aurez veu Mr Constant à cette heure, et j’espère que cette entreveue me servira de beaucoup aupres de vous, parce qu’il vous aura pu temoigner avec quelle estime j’ay accoutumé de parler de vous en toutes rencontres. Je voudrois un peu savoir ce qu’ont dit les deputés d’Hollande à la proposition de cette medaille qu’on leur a demandée qui temoignat que le Roy leur a donné leur pays 2 fois [8]. Ce seroit bien d’une autre sorte de medailles que celle du Josué arretant le soleil dont il a tant eté parlé [9]. Je m’etonne qu’on n’ait pas demandé à ces deputés en raillant, où etoient leurs Josués dans une conjoncture comme celle cy, et dans de necessités si urgentes. P[e]ut etre qu’ils auroient repondu qu’ils ne souhaittoient point que le soleil s’arretat, mais plutot qu’il se hatat de courir pour n’eclairer pas la perfidie de tant de traitres [10].

A Monsieur / Monsieur Minutoly / A Geneve

Notes :

[1] La résolution des Etats de nommer Guillaume d’Orange Stadhouder et grand amiral est du 3 juillet 1672 : voir Gazette, extraordinaire n o 85 du 28 juillet 1672, et n o 83 du 16 juillet 1672, nouvelle de La Haye du 7 juillet.

[2] Le second duc d’Anjou, fils de Louis XIV, naquit le 14 juin à minuit et quart : voir Gazette, n o 75 du 18 juin 1672 ; il devait mourir au bout de quelques mois, c’est-à-dire, le 4 novembre : voir Gazette, n o 134, nouvelle de Saint-Germain-en-Laye du 11 novembre 1672.

[3] Le poème du Père Commire sur la naissance du duc d’Anjou est intitulé Regi de nascente inter victorias filio (s.l.n.d., 4 o). Nous n’avons su identifier d’autres vers latins sur la naissance du petit prince.

[4] Ces lettres ne nous sont pas parvenues.

[5] La première phrase de cette citation se trouve dans Ovide, Métamorphoses, x.329 : « Heureux ceux à qui ces choses sont permises ». Nous n’avons su retrouver la source de la seconde phrase. Toutefois il est possible que Bayle fasse allusion à un vers de Sénèque, Les Troyennes, 1148 : « mirantur ac miserantur » ([ils] sont pleins d’admiration et de commisération), dont il change légèrement le sens : « nous les admirons, eux, tandis que nous nous apitoyons sur nous-mêmes ».

[6] Cette expression latine proverbiale (« un état violent ne peut être de longue durée ») reviendra à plus d’une reprise sous la plume de Bayle : voir par exemple DHC, « Nestorius », rem. N.

[7] L’expression « un de nos ministres » est d’une interprétation difficile. Elle semble désigner un pasteur et, s’il s’est agi d’un Genevois, elle traduirait chez lui une francophilie marquée ; s’il s’agit d’un pasteur français, ce qui paraîtrait plus plausible, c’est vraisemblablement par suite de l’impression rapide de son sermon que sa métaphore aurait pû être connue à Genève, mais nous n’avons su retrouver cette prédication. Il n’est pas non plus à exclure que ce soit par voie orale, par des voyageurs, ou par telle gazette qui l’aurait citée, que sa formule a atteint l’opinion genevoise. Il y a là une énigme.

[8] La médaille dont parle ici Bayle était l’une des conditions, parmi beaucoup d’autres, présentées aux plénipotentiaires néerlandais venus s’informer, le 29 juin, des exigences de Louis XIV. Une fois les Etats avertis des prétentions exorbitantes du roi de France, ils choisirent de poursuivre la guerre.

[9] Sur cette médaille, voir Lettre 16, n.15 et Lettre 19, p.117.

[10] Les victoires initiales faciles des armées françaises étaient volontiers expliquées par les ardents partisans des Hollandais (dont était le comte de Dohna) comme la conséquence de la déloyanté ou même de la trahison de certains républicains ou de certains catholiques néerlandais. C’est un fait que la ville d’Utrecht, où ces derniers étaient relativement nombreux, accueillit volontiers les troupes d’un envahisseur qui rendait la cathédrale de la ville au culte romain. Toutefois, dans l’ensemble, la population des Provinces-Unies résista vaillamment à l’agression et ce sera un exemple que Bayle alléguera pour affirmer que la tolérance civile engage les minorités qui en bénéficient au loyalisme à l’égard de l’Etat qui la pratique : voir CG, xiii.i-vii ; xvii.xii.

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