Lettre 221 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Rotterdam,] le 12 d’avril 1683
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] f[rere],

Vous avez dignement recompensé la disette où vous m’aviez mis, et fait succeder une merveilleuse abondance de nouvelles à la sterilité que j’avois soufferte [1]. Je vous en suis infiniment obligé, et j’oublie avec plaisir l’embarras et l’inquietude où j’avois eté depuis votre autre lettre. Je benis Dieu de tout ce que vous m’avez apris concernant votre mariage, et je renouvelle avec de plus grands empressemens les vœux que j’ay faits pour votre prosperité. La circonstance que vous m’apprenez des incommoditez* de votre chere moitié est un nouveau sujet de joye, je me donne l’honneur de lui ecrire comme vous verrez [2]. Le plaisir que mon pere ressent de votre heureux mariage suffiroit pour m’en combler, quand je n’en aurois point d’ailleurs autant que l’on en doit avoir pour une conjonction aussi bien entenduë*, et aussi bien accompagnée des marques de la bonté de Dieu. J’ecrirois bien plus souvent à n[otre] t[res] c[her] et t[res] h[onoré] p[ere] si je n’etois persuadé que c’est tout un pour lui soit que je me donne l’honneur de lui ecrire à lui meme directement soit que ce soit à vous que j’ecrive, je fais mille vœux continuellement pour la conservation de cette chere personne, et rien ne m’est aussi sensiblement* doux que d’apprendre qu’il se porte bien, et qu’il ressent quelque joye.

La relation que vous m’avez envoyée des affaires qu’on a suscitées à Montauban m’a donné beaucoup de chagrin, car il est facile de conjecturer qu’on ne s’arretera point qu’on ne l’ait reduite à l’etat de celle de Bergerac [3], si Dieu ne fait des choses extraordinaires. Vous avez fort exactement distingué les diverses branches de cette affaire et ses differens progres, ce qui est le principal d’une narration, et ce qu’on a tant de peine à faire comprendre à nos gens qu’il faut observer, car je voi tous les jours de gens ou qui viennent de France ou qui en recoivent des lettres, qui nous apprennent des faits avec si peu d’ordre, qu’on voit bien que sans avoir envie de calomnier les adversaires, ils raportent les choses dans un ordre renversé, • confondant le milieu avec le commencement, et la fin avec le milieu [4]. Votre narration est tout à fait exempte de cela, et n’oublie point les circonstances essentielles, qui est encore une chose où nos nouvelistes* de France bronchent* tous les jours, s’amusant au lieu des circonstances qui constituent la qualité des faits, c’est à dire qui augmentent ou qui extenuent leur justice ou leur injustice, à raporter mille observations • purement externes à l’affaire principale. / Mais le principal malheur que je trouve dans les relations de nos nouvelistes, c’est qu’apres les avoir reduites au veritable ordre des evenemens, on les trouve tres funestes au repos et au bien du petit troupeau [5]. Dieu veuille par sa s[ain]te misericorde remedier à ces desastres, et delivrer en particulier ceux pour qui les liens du sang et de l’alliance nous donnent une particuliere sensibilité*, tel qu’est Mr Brassard [6]. C’est encore une grande consolation pour moi que de savoir que votre petit canton conserve la possession de ses privileges ; il doit cela en partie à ce qu’il n’est pas le poste des Eglises capitales et pour ainsi dire fondamentales ; c’est là le privilege que les petites choses ont par dessus les relevées comme on l’a tant de fois dit à l’egard de la foudre, alta petit livor, perflant altissima venti, alta petunt Jovi fulmina missa manu [7], mais il n’y a petitesse qui tienne, tot ou tard j’ay bien peur qu’on ne s’en prenne indifferemment à tout.

Passant à d’autres choses je vous dirai que je comprens par vos 2 lettres que vous n’aviez pas encore receu quand vous avez daté la seconde le 20 mars, celle que je vous ai ecrite en dernier lieu adressée ches le s[ieu]r Aboulin [8]. La principale chose sur laquelle j’insistois etoit l’affaire de notre cadet qui m’avoit ecrit qu’outre sa depense ches Mr Minutoly dont je devois le degager, il avoit besoin de 30 pistoles tant pour faire le voyage de Paris, que pour acquitter toutes ses dettes, et qu’il vous avoit ecrit de lui envoyer lesdites 30 pistoles incessamment. Je me souviens que je vous ecrivis sur cela d’une maniere tres pressante, et que je vous conseillai si vous trouviez de trop grandes difficultez à trouver 30 pistoles, de prier Mr Dusson confidemment* d’avancer la demi-année [9] ce qui fairoit la moitié de la somme demandée, et de remuer tout pour emprunter les 15 autres pistolles ; ce qui me faisoit parler avec cet empressement, est que je considerois que la depense du cadet courant toujours, il aura contracté de nouvelles dettes lors que les 30 pistolles seront venues, si on ne les envoye pas bien tot, et cela etant son voyage est aussi accroché*, et sa condition* aussi en risque d’etre perduë, que si on ne lui avoit • rien envoyé, parce que les nouvelles dettes l’obligeront d’attendre encore • une lettre de change : or comme nous serions tous fort embarrassez à son sujet, si la condition de Paris etoit echappée, je vous pressois un peu de songer à y remedier de votre coté. Depuis ce tems là j’ay receu une lettre de lui par où j’apprens qu’il a dessein d’aller en Suisse avec Mr le comte de Dona [10] ; je ne suis pas faché qu’il ait l’honneur de faire ce voyage • avec une si illustre compagnie, mais je crains qu’il ne s’amuse si fort que Mr Dusson et Mr de Frejeville [11] ennuyez de l’ attendre ne se pourvoyent ailleurs. Quoi / qu’il en soit il y a 15 jours que je lui ai envoyé 200 francs pour payer Mr Minutoly ; s’il lui faut encore 300 francs c’est une marque qu’il a depensé à raison de plus de 200 ecus par an, ce qui est fort etrange et fort blamable. Afin d’eviter le grand inconvenient de faire perdre patience à ces Mrs voicy l’expedient que j’ay imaginé, c’est que j’ay prié Mr Minutoly d’obliger les creanciers à se contenter d’un billet q[ue] mon frere leur laissera, par lequel il leur promettra de leur payer dans 3 ou 4 mois ce qu’il leur doit. Cela fait il pourra sortir de Geneve quand il voudra, retenant s’il est besoin des 200 francs que je lui ai envoyez, dequoi faire le voyage de Paris, et donnant un billet à la place à Mr Minut[oli.] Apres quoi les 30 pistoles qu’il vous dema[n]de, et qu’il m’a dit qu’il a prié Mr Solignac marchand de Montauban de lui preter, lui etant envoyées à Paris d’icy à 2[,] 3 ou 4 mois, il payera ses dettes à Geneve [12]. Il faut lui recommander expressement une chose quand il sera à Paris c’est d’avoir un soin particulier de ses disciples, car de la maniere qu’il m’ecrit il regarde comme un fardeau insupportable de donner une heure par jour à quelqu’un [13], et c’est la raison pourquoi il n’a point voulu se charger de faire une petite repetition au fils de Mr le baron de Heuqueville [14] • gentilhomme de Normandie fort de mes amis et le plus honnete homme du monde, ce qui lui eut valu 10 francs par mois. Il faut lui representer fortement qu’il • doit se rendre necessaire par son assiduité et ses soins affectueux, car dans le tems où nous sommes on trouve cent gouverneurs d’enfans pour un, et quand on a eu le talent de se rendre necessaire, on se fait donner plus de gages, et on recoit des recommandations tres utiles pour s’etablir…

Je ne pensois plus au paquet que j’avois donné à Besse [15], et dans cette pensée je vous avois envoyé un autre exemplaire de la Lettre sur les cometes avec la 2. edition de la Critique generale, ce paquet doit etre presentement à Bourdeaux remis au s[ieu]r Nicol ches Mr Vergnhes [16] ; je vous l’ay adressé ches Aboulin, ce qui pourra causer du mal-entendu. Quand vous aurez receu ce 2. exemplaire, je vous prie de donner l’autre au cher cousin de Naudis in signu[m] perpetuæ meæ amicitiæ [17], Faites lui aussi je vous prie • p[ou]r moi compliment* sur la mort de mon oncle de Ros [18] ; et sur son aymable famille, il est loüable de se mettre en peine de trouver une maniere commode de les bien elever.

Je ne croi pas que les livres qu’on a imprimez pour Mr le Dauphin, à la reserve du Jeu de blazon de Mr de Brianville [19] soient fort propres pour tout le monde. Il est vrai que pour entendre les autheurs latins on a fait in usum • Delphini, des commentaires fort jolis et fort bien entendus, mais cela ne sert que pour le latin et ces / commentaires sont d’une grande cherté. Le seul Virgile coute 8 l[ivres] t[ournois] [20].

La Critique generale a eté brulée par la main du bourreau à Paris, et il y a peine de mort contre tous ceux qui la debiteront, ou qui la fairont entrer dans le royaume, et en general les recherches sont si exactes et les peines si severes contre ceux qui portent des livres de contre-bande que je ne puis plus vous promettre aucun livre de ce pays cy, personne ne voulant en laisser mettre dans ses vaisseaux crainte de les voir confisquez avec toute leur carguaison [21]. La reponse de Mr J[urieu] [22] notre illustre amy s’acheve d’imprimer et on la debitera au commencem[en]t de may, c’est un tres beau livre et c’est dommage qu’on ne puisse en envoyer en France. Je ne croi pas qu’il s’amuse à repondre à ceux qui ont ecrit contre La Politique du clergé. Je suis seur qu’il ne l’a point fait dans sa reponse à Mr Maimbourg, et je ne croi pas qu’il le fasse à part. Il travaille presentement à donner une 2. edition du Preservatif fort augmentée, et à refuter les Reflexions que Mr Arnaud a publiées contre le Preservatif qui sont fort foibles [23] ; il veut aussi faire reimprimer son Apologie pour notre morale fort augmentée, et alors il y ajoutera les traittez dont je vous ai autrefois parlé [24]. Il a receu votre lettre avec le plus grand plaisir du monde, et tant lui que Mad le sa femme vous font mille complimens et mille amitiez, et vous souhaittent mille benedictions dans votre mariage. Mad le Du Moulin mere de Mad le Jurieu est icy depuis pres d’un an, son autre fille est à Cantorbery [25] aupres de Mr son grand oncle Pierre Du Moulin chanoine de cette ville là, autheur de La Paix de l’ame etc [26][.] Mad le Marie Du Moulin est allée depuis 15 jours à Harlem à 7 ou 8 lieues d’icy où les magistrats ont donné une maison pour y recevoir les demoiselles francoises qui fuiront la persecution [27]. Mad le Du Moulin en sera comme la superieure ou si vous voulez l’abbesse secularisée. Cette maison (et c’est là le mal) n’etant point dottée ni rentée, il sera impossible d’y entrer sans payer pension, et meme il sera necessaire qu’on trouve des demoiselles qui avancent une somme de 4 ou 5 milles francs.

J’ecris à Mr Duncan [28], et je vous prie de lui envoyer ma lettre cachetée, je vous envoye quelques difficultez, vous marquant seulement où git le nœu, et vous aurez le soin de les reduire en syllogismes. Je voudrois que vous eussiez veu Mr de Beringhen le conseiller [29] car c’est un tres honnete homme, et qui vous / eust fait bien des amitiez, son puisné Mr de Plehedel [30] a demeuré à La Haye plusieurs mois et s’en e[st] retourné à Paris depuis 3 sepmaines, c’est aussi un tres honnete homme et plein d’esprit. Il n’est pas vrai que Le Protestant justifié soit de Mr Claude, mais c’est lui que j’ay entendu par le grand ho[mm]e q[ui] a fait des Considerations sur le monitoire du clergé [31]. Elles ont eté imprimées à La Haye, mais on ne peut • en envoyer en France qu’avec mille difficultez, quoi que tout y soit fort respectueux. Je chercherai la Bibliotheq[ue] choisie de Mr Colomiez car ses ouvrages me divertissent beaucoup à cause des curiositez historiques qu’ils contiennent, du reste l’auteur n’est pas un fort grand esprit, il est passé en Angleterre depuis quelque tems, aupres de Mr Vossius chanoine de Windsor et s’est hautem[en]t declaré contre les presbyteriens [32][.] • Je n’ay jamais oui dire que la conference de Mr Mestrezat et du P[ere] Regourd eust eté imprimée [33].

J’avois seu par une lettre du cadet la double precipitation* de notre cousine Annete de Dumas • mais non pas la grossesse de cette autre abandonnée, qui s’est livrée à son metayer ; ce sont de terribles preuves de la foiblesse du sexe, et de l’horrible incontinence qui travaille plusieurs femelles, vous deviez m’apprendre ce qu’on a fait au fils de Souillé. Je me suis remis cette laide creature et l’ai distinguée de sa cadette qui s’appelloit Magdeleine si je ne me trompe, et qui n’etoit pas desagreable [34].

Vous ne croiriez jamais combien c’est peu de chose que 2 000 livres pour faire une bibliotheque, et sur tout en ce pays cy ou les bons livres sont prodigieusement chers, comme les historiens grecs et latins, les Peres, les ouvrages de critique ; ainsi je n’ay encore aucun assortiment dont je puisse vous entretenir. J’avouë que si j’avois eté propre à quelque chose c’eust eté a etre bibliothequaire, mais je croi que je ne le serois plus, parce que j’ay deja passé le tems où la memoire est vigoureuse et que pendant que je l’avois passable j’ay eté destitué de toutes les aydes necessaires pour avoir une vaste connoissance des livres et des editions ; je n’ay encore rangé mes livres presque qu’en mettant • ceux qui sont de meme taille les uns aupres des autres. En ce pays cy on ne fait guere cas d’une bibliotheque si elle n’a couté pour le moins • quatre mille ecus, de sorte q[ue] pour etre bien en bibliotheque j’aurois encore besoin de 4 ou 5 legs de la force de celui de la vertueuse madame Paets [35], dont le mari a beaucoup d’affection pour moi, et est sans contredit le plus grand genie qui se puisse voir, grand politique, grand philosophe, grand jurisconsulte, grand theologien, et qui raisonne sur toutes choses d’une maniere si solide et si profonde qu’il est impossible d’appuyer les opinions qu’il combat, tant il a l’art de les detru[ire.] /

La Reponse de Mr Larroque au Traité de la communion sous les 2 especes de Mr de Meaux a eté imprimée en France [36] aussi bien que la Reponse de Mr de La Bastide aux methodes du clergé [37]. Mr Pajon a fait aussi une reponse au meme Traitté de la comm[union] sous les 2 especes qui s’imprime à Amsterdam [38]. On imprime au meme lieu une Histoire du concile de Trente par Mr Amelot de La Houssaye qui a eté long tems secretaire de l’ambassade de Venise, et qui a publié une belle Histoire du gouvernem[en]t de cette Republique là [39]. On imprime au meme lieu une dissertation latine de Mr de Graverolles • sur les juvenilia Bezæ [40]. Mr Gaillard a publié depuis peu un traitté en francois sur La Genealogie de Jesus Christ [41], où il y a bien de la clarté et de la science, son Collegium ethicum etc s’avancent [42]. Je suis surpris que l’on se soit contenté de confisquer à Toulouze le Preservatif, La Politique du clergé et la suitte, puis q[ue] le parlem[en]t de Grenoble a fait bruler le Preservatif [43]. Informez vous exactement s’il est vrai qu’on ait confisqué seulem[en]t ces livres là, s’ils etoient imprimez à Toulouse meme et si le libraire ches qui on les a trouvez e[st] de la Religion*, aprenez moi aussi si Garrel a imprimé l’ Examen de l’Eucharistie de Mr Jur[ieu] [44] car par votre lettre je n’apprens sinon qu’il l’avoit commencé ; de là jusques à vendre un livre il se passe bien des choses, car la peur de se faire des affaires peut obliger un libraire à desister*. Un Anglois nommé Burnet a repondu aux methodes du clergé, mais comme il est dans les sentimens des arminiens il a parlé du synode de Dordrecht d’une maniere qui deplait en France [45]. On dit q[ue] Mr Allix fait imprimer 5 ou 6 sermons sur tu es Pierre [46], où il y aura de nouvelles remarques. L’autheur des Moyens surs et honnetes etoit un maitre des requetes à ce qu’on dit [47] ; je ne sai si ce qu’on a ecrit est vrai, q[ue] Mr l’archev[esque] de Toulouse avoit fait imprimer ce livre là avec permission, et chanter dans sa cathedrale 2 pseaumes en francois [48]. J’ay de la peine à le croire ; informez vous s’il y a eu quelque chose qui ait pu donner lieu à cela. La Lettre des cometes sera reimprimée au premier jour fort changée [49], je vous en enverrai si les deffenses deviennent moins rigoureuses. Je suis M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] f[rere] tout à vous[.] Saluez tous ceux qu’il appartiendra*[.]

 

Difficultates proponendae professori designato

PRIMO. Circa Logicam quaerendum est nun ejus objectum sint tres mentis operationes, prout dirigibiles ad verum. Si neget, facilè probabitur, quia certum est praecipuum munus et officium Logicae esse mentem dirigere ad veritatem assequendam. Si affirmet, contra, quia prima mentis operatio, sive nuda et simplex rei apprehensio, non est dirigibilis ad verum ; probatur, quia naturâ suâ et essentialiter est vera, quod vero est dirigibile ad verum, illud tale est ut possit tendere, vel ad verum, vel ad falsum : probatur vero primam mentis operationem esse essentialiter veram ; quia est semper conformis objecto suo. Verbi gratiâ, qui loco canis praesentis apprehendit lupum, ille habet ideam lupi. Haec idea, quamdiu nihil affirmatur vel negatur ab intellectu est prima mentis operatio ; atqui illa est conformis suo objecto ; minimum Lupo, ut per se patet : ergo prima mentis operatio est semper conformis suo objecto ; si autem apprehensio Lupi loco Canis est vera, sequitur omnem apprehensionem esse veram ; nam si aliqua esset falsa, illa maximé esset qua loco canis lupus apprehendidur ; nec dici potest intellectus errare representando sibi canem ut lupum / hoc enim falsum est ; nam in suppositione factâ, neutiquam intellectus imaginatur canem, sed lupum. Ergo canis non est obejctum ideae quae tunc habetur, ergo lupus solus est objectum ideae illius ; quia vero ideae est conformis lupo, sequitur eam esse conformem suo objecto, ergo esse veram.

Comme il reste beaucoup de choses à dire sur les autres parties de la philosophie, il ne faut pas s’arrêter à cette difficulté, autrement on y pourroit ajouter cette considération, c’est que si on a une fois prouvé que l’objet de nos perceptions n’est pas la chose qui est réellement présente à nos sens, mais celle que nous croions apercevoir, il s’ensuit que l’objet de nos affirmations n’est pas la chose en elle-même, mais la chose telle que nous la concevons ; or comme nos affirmations mentales sont toujours conformes aux choses telles que nous les concevons, ils s’ensuit que nos affirmations mentales sont toujours conformes à leur objet, et par conséquent qu’elles sont vrayes. La force de l’objection consiste dans une parité qu’il faut tirer entre la première opération de l’entendement et la deuxième. L’objet de la première, lorsque nous croions voir un loup, où il n’y a effectivement qu’un chien, n’est pas le chien, mais le loup ; donc aussi quand nous croions que l’âme du fils est engendrée par le père, l’objet de notre pensée n’est pas l’âme simplement en elle-même, mais une âme engendrée par un homme ; donc, elle est conforme à son objet et par conséquent, vraye, quoique nous affirmions une chose très différente de ce qui convient à l’âme même. Cette objection tendroit à prouver que les affirmations mentales sont toujours vrayes, comme les philosophes reconnoissent que les simples perceptions sont toujours vraies en elles-mêmes.

Je suppose que les thèses sur lesquelles vous disputerez donneront lieu à proposer tout ce qu’on voudra, du moins en se servant d’un petit détour. / SECUNDO circa Ethicam quaerendum est an habeat principia aeternae veritatis, et universaliter vera. Si neget, probandum est rationibus quibus Theologi probant dari aliquas actiones per se malas, et lumen conscientiae omnibus hominibus dictare honesta esse aliqua facinora et aliqua turpia. Si affirmet, ostendum est nullum esse principium Ethicae in quod omnes gentes consentiant, quodque sine restrictione verum sit ; verbi gratiâ : axioma illud, quod tibi fieri non vis, alteri ne feceris ; innumerabiles patitur exceptiones : quippe Judices tenentur supplicio damnare reos, licet ipsis fas sit in loco rei constitutis optare ut Judices absolvent ipsos ; ergo aliquando tenemur facere alteri quod nobis fieri nollemus. Ut praetermittam Lacedemonios permisisse furtum, quod probat eos fecisse unicuique jus alteri faciendi quod sibi fieri nollet. Ergo veritatem illius principii non talem esse qualis est veritas principiorum universalium, verbi gratiâ : totum est majus suâ parte, de quo nemo dubitat. Praeterea praeceptum de honorandis parentibus multas patitur exceptiones : nam Rex cujus parens esset rebellis patriae (loquimur de rege cujus pater esset vir privatus, ut contingit saepe in regnis electivis) non teneretur illum venerari, et posset etiam debitis punire suppliciis, sicut Brutus filios rebelles punivit.

TERTIO circa physica quaerendum est quid sit motus. Si respondeatur esse transitum de loco in locum, iterum rogandum quid intelligatur per locum, an spatium distinctum a corpore locato, necne ; si intelligitur spatium distinctum a corpore locato, contra ; quia illud spatium vel est ens reale, vel est nihil. Non est nihil, alioquin quando corpus transiret de uno loco in alium, sequeretur illud transire de uno nihilo ad aliud nihilum ; quod est absurdum. Non etiam est ens reale, quia omne ens reale vel est creatum, vel increatum. Ergo spatium, si est ens reale, est creatum vel increatum ; non est / increatum ; alioquin esset Deus, ex quo sequeretur corpus quod transit ab uno loco in alium, transire ab una parte Dei in alteram, quod est absurdum. Non etiam est creatum : quia omnis creatura est vel substantia, vel accidens, vel corpus, vel spiritus. Probari autem facile potest spatium distinctum à corpore neque esse substantiam, neque accidens, neque corpus, neque spiritum. Haec ratio sufficit ad illud probandum, quod si spatium esset aliquod ens creatum distinctum à corpore, posset destrui à Deo conservato corpore. Tunc autem ubi esset corpus, et quomodo moveretur ; nam destructo spatio, destrueretur locus ; ergo corpus non posset transire de uno loco in alium. Si c’est Mr Duncan qui sera examiné, comme il est cartésien, il vous répondra que le lieu ou l’espace n’est point différent du corps ; ainsi il faudra l’attaquer par les raisons suivantes : Ergo quando corpus movetur non transit ab uno loco in alium ; ratio, est quia locus est ipsum corpus ; ergo sicut corpus unum non potest unquam transire extra se ipsum, non potest quoque transire extra suum locum ; respondebit corpus non posse transire extra suum locum internum, sed posse extra locum externum, qui est certa relation distantiae quoad corpora vicina. Igitur juxta hoc responsum motus est transitus ab una relatione distantiae quoad corpora circum quoque [quoquo] posita ad relationem alteram. Probatur autem facilè illam definitionem motus esse falsam ; quia convenit corporibus quiescentibus. Certum enim est trabem in fluvio defixam fieri semper magis vicinam quibusdam aquae partibus, et a quibusdam aliis magis remotam, tamen nemo dixerit eam moveri ; evidens est dum quis dormit in lecto, omnia ferè cubiculi corpora posse transponi : ergo tunc ille acquirit novam relationam distantiae quoad caetera corpora et tamen non movetur ; ergo illa explicatio motus est falsa. Si on possède bien des principes, on réfutera également bien toutes les autres définitions du mouvement qu’on apportera. QUARTO circa Metaphysicam ; quaerendum est an ens dividatur in substantiam et accidens ; si dividitur, ergo dantur aliqua entia quae non sunt substantia sed accidens ; hoc vero falsum esse probari potest, quia accidentia illa, quando producerentur, fierent ex nihilo tam sui quam subjecti etc. : ergo crearentur. Si vero crearentur, essent substantia ; nam fatentur omnes accidentia non creari ; alioquin sequeretur calorem quem ignis producit in aquà, qui calor est accidens aquae, creari, et per consequens, ignem habere facultatem creandi, quod est impium et absurdum. Oportet ergo validè probare quod accidentia fiant ex nihilo subjecti ; hoc probatur evidentissimè ex eo quod non componuntur ex subjecto, sicut domus componitur ex lapidibus, calce et ligno ; hæc autem sola est ratio qua unum fit vel componitur ex alio ; omnia exempla rerum quae componuntur ex alio, ostendunt ea quae componuntur ex alio, fieri ex illo, sicut ignis ex ligno, sicut scamnum ex ligno, sicut panem ex farinâ ; ergo cum omnes fateantur accidentia non fieri eo modo è suo subjecto sequitur ea non fieri è suo subjecto ; jam certum est quod non fit ex aliquo subjecto fieri ex nihilo subjecti, et quod non [ sic] fit ex nihilo subjecti, creari ; ergo accidentia crearentur. Praeterea si calor componeretur verbi gratiâ ex aquâ in qua producitur, calor esset corpus ; nam quicquid componitur ex aliquo corpore, est corpus, ut omnia probant exempla. Si vero calor esset corpus, sequeretur accidentia non distingui a Substantia, contra quam responsum est. Si Mr Duncan a médité sur ces difficultez, il vous répondra sans doute ou que la chaleur n’est qu’une certaine agitation des parties de l’eau, ou qu’en général il n’y a point d’accidens qui soient distincts de la substance. S’il réduit tous les accidens du corps au mouvement, il faudra proposer contre le mouvement les difficultez susdites, et faire valoir que le mouvement, / étant quelque chose de réel qui peut être séparé du corps sans que le corps cesse d’être corps, il s’ensuit que le mouvement est un accident du corps ; il faut demander si ce mouvement est produit par création ou non : probari potest produci per creationem, quia non fit ex aliquo subjecto praeexistenti ; non enim motus componitur ex corpore, ut domus ex lapidibus, alioquin esset ipsum corpus. S’il dit qu’il n’y a rien au monde qui ne soit Substance, Contra

1° quia, si hoc est, sequitur falli eos qui dividunt ens in duas species ;

2° falli eos qui dicunt omnes creaturas admittere saltem compositionem ex subjecto et accidente ;

3° inexplicabile esse quomodo anima fiat laeta è tristi ; nam si laetitia non est accidens distinctum ab animâ, sequitur animam quae fit laeta, non acquirere novum ens reale ; ergo, nihil acquirit ; si nihil acquirit, non fit diversa ab eo quod erat antea ; si non fit diversa ab eo quod erat antea, non mutatur ; atqui nos experimur eam mutari è laetâ in tristem, et vice versâ ; ergo acquirit modo unum accidens reale, modo alterum ; ergo, dantur accidentia distincta ab animâ.

Notes :

[1] Il y avait peut-être eu une certaine interruption des lettres de Jacob ; en tout cas, nous constatons un ralentissement dans les lettres de Pierre qui nous sont parvenues, puisque la dernière de ces lettres à son frère aîné que nous possédons (Lettre 201) est de plus d’un an antérieure à celle-ci. Il est fort possible que quelques lettres ne nous soient pas parvenues.

[2] Sur le mariage de Jacob avec Marie Brassard, voir, ci-après en appendice 1, le contrat signé à Montauban le 23 novembre 1682. Nous ignorons à quelle date la bénédiction nuptiale fut célébrée, sans doute presque aussitôt. Jacob avait annoncé à son frère la grossesse de sa jeune femme. Nous n’avons pas la lettre de compliment que Bayle écrivit à sa belle-sœur.

[3] En septembre 1682, un arrêt du Conseil avait ordonné la destruction du temple de Bergerac et l’abolition de l’exercice réformé dans cette ville : voir Elie Benoist, Histoire de l’Edit de Nantes, iii.524. Le temple fut rasé le 11 novembre 1683, soit sept mois après la présente lettre de Bayle, mais celui-ci prévoit que les démarches des réformés pour faire réviser la sentence n’auront pas de succès (bien qu’elles en aient retardé l’exécution). Bayle prévoit aussi que le tour de Montauban viendra assez vite. Dans les villes à forte densité réformée, il était pratiquement impossible d’identifier tous les membres d’un auditoire et donc facile d’y infiltrer un agent provocateur quelconque, catholique de naissance ou de conversion récente, ce qui entraînait la démolition du temple et la suppression de l’exercice. Naturellement, dans les petits bourgs comme Le Carla, où tout le monde se connaissait, un tel procédé n’était pas possible.

[4] Ce pourrait avoir été la lecture attentive de Maimbourg qui a contribué à rendre Bayle très conscient des différentes manières dont un récit peut devenir inexact par la seule manière confuse et désordonnée de le relater. Au reste, du côté protestant, la Gazette de Haarlem, ardemment pro-réformée, colportait, en les exagérant et avec des inexactitudes, des nouvelles qui n’avaient nul besoin de ces outrances pour être significatives et sinistres pour les lecteurs protestants. Certes, Bayle ignorait le néerlandais, mais, chez les Jurieu, M lle Marie Du Moulin, au moins, connaissait fort bien cette langue et on lisait la Gazette de Haarlem sans plus d’esprit critique que n’en montrera plus tard Jurieu dans ses récits des persécutions subies par les huguenots.

[5] Sur la locution du « petit troupeau » (Luc, 12, 32), voir Lettre 10, n.3.

[6] Le beau-père de Jacob Bayle, le pasteur Isaac Brassard, s’était volontairement constitué prisonnier à Toulouse avec quatre de ses collègues et quelques autres, pour attester leur sentiment d’innocence. Après quatre mois d’emprisonnement, ils furent libérés en mai 1683, mais l’arrêt du 2 juin supprimait peu après le seul temple encore debout à Montauban (le « temple neuf » avait été interdit le 29 octobre 1664), abolissait l’exercice et interdisait le ministère pastoral aux plus âgés des ministres, à savoir Isaac Brassard, Thomas Satur et Jean-Pierre de Saint-Faust. L’arrêt ne s’appliquait ni au pasteur Pierre Isarn de Capdeville, ni à son collègue François Repey (1694-1724), originaire du Pays de Gex qui avait fait ses études à Genève (voir Stelling-Michaud, v.302-303) et qui était devenu pasteur à Montauban en 1682. Il est à noter qu’outre les cinq pasteurs, le chantre Aboulin et quelques autres s’étaient eux aussi volontairement constitués prisonniers ; Aboulin avait logé Jacob Bayle ou lui avait servi de boîte aux lettres (voir Lettre 192, n.29, et ci-dessous n.8).

[7] Ovide, Remèdes à l’amour, 369-70 : « C’est aux cimes que s’attaque l’envie : ce sont les lieux les plus élevés que balayent les vents : c’est aux sommets que s’attaque la foudre lancée par la main de Jupiter. » Le texte du poète porte (deux fois) summa au lieu de alta, et les quatre derniers mots se lisent dextra fulmina missa Jovis.

[8] Ces lettres ne nous sont pas parvenues ; sur le chantre Aboulin, voir ci-dessus n.6 in fine ; c’est vraisemblablement lui dont il s’agit ici. Bayle ne savait pas qu’ Aboulin était en prison à Toulouse.

[9] Salomon d’Usson, resté au Pays de Foix, avait envoyé (ou allait envoyer) ses fils à Paris ; il avait choisi Joseph Bayle comme précepteur de ces enfants en bas âge, placés sous la responsabilité de leur oncle, François d’Usson de Bonrepos, qui faisait une brillante carrière diplomatique et qui avait abjuré depuis plusieurs années. Nous apprenons ici que le salaire du précepteur était de 300 francs par an, tandis que, par ailleurs, il était assuré du vivre et du couvert.

[10] Sur le voyage qu’effectuait Joseph en Suisse en compagnie du comte de Dohna, voir Lettre 219, p. et n.5.

[11] C’est de Philippe de Frégeville, fils de Louis Don de Frégeville et de Marguerite d’Usson (sur cette famille, voir Lettre 134, n.27) qu’il s’agit ici ; il avait envoyé un (ou plusieurs) fils en bas âge à Paris pour poursuivre leurs études avec leurs cousins enfants de Salomon d’Usson. Joseph Bayle devait régenter ces petits Méridionaux déracinés, qui n’allaient pas beaucoup tarder à devenir catholiques comme leurs parents.

[12] Il existait des liens commerciaux entre Genève et Montauban ; apparemment Solignac, venu à Genève, connaissait les Bayle au moins de nom et il avait accepté de payer les dettes de Joseph à Genève, dès qu’il saurait les trente pistoles arrivées à Paris. Nous ne sommes pas sûrs de cette interprétation ; reste qu’il est clair que Joseph avait absolument besoin d’un envoi d’argent venant du Carla.

[13] Voici vraisemblablement l’explication du fait que, initialement au pair chez Minutoli, Joseph Bayle soit finalement devenu pensionnaire payant chez l’ami de Pierre : il y a tout lieu de croire que Joseph n’était pas capable d’assumer simultanément les devoirs d’un proposant et ceux d’un précepteur d’un petit garçon.

[14] Comme nombre de notables huguenots, Heuqueville s’était empressé d’envoyer son fils hors de France, prévoyant qu’avec le temps cette manière de lui assurer une formation réformée deviendrait impossible. Ces premiers détails sur le comportement de Joseph Bayle seront ultérieurement aggravés par d’autres informations : voir Lettres 225, p., et 238, n.10.

[15] Serait-ce là le nom de l’homme de Négrepelisse ? Voir Lettre 201, n.11.

[16] Nous ne savons rien de ces Bordelais, probablement correspondants de marchands ou d’imprimeurs néerlandais.

[17] « En témoignage de mon éternelle affection ».

[18] Il s’agit d’un frère de la mère de Bayle, Monsieur Ros de Bruguière, père de Jean Bruguière de Naudis.

[19] Sur Claude Oronce Finé de Brianville, abbé de Quinçay, voir Lettre 16, n.12.

[20] Le Virgile ad usum Delphini avait été édité en 1675 par le Père Charles de La Rue : voir Lettre 126, n.36, et C. Volpilhac-Auger, La Collection Ad usum Delphini , p.67.

[21] Voir Lettre 219, n.13 : la peine de mort était prévue pour les imprimeurs et libraires qui publieraient le livre et une « punition exemplaire » pour ceux qui en feraient commerce. Il est patent que la première hypothèse était à exclure en France et que cette « peine de mort » ne représentait qu’une menace purement théorique.

[22] A savoir, l’ Histoire du calvinisme et celle du papisme... : voir à la Lettre 213, n.22, le titre intégral de cet ouvrage.

[23] Bayle désigne ici la Suite du Préservatif contre le changement de religion, ou Réflexions sur l’adoucissement des dogmes et des cultes de l’Eglise romaine, proposé par M. Brueys, avocat à Montpellier (La Haye 1683, 12°) ; en effet, une seconde édition du Préservatif « augmentée par l’auteur » avait déjà paru en 1681 (Rouen, in-12°). Le second ouvrage auquel travaillait Jurieu allait s’intituler Le Janséniste convaincu de vaine sophistiquerie (Amsterdam 1683, 12°). La réponse de Jurieu à l’attaque d’ Arnauld contre sa Politique du Clergé de France allait s’intituler L’Esprit de M. Arnaud (Deventer 1684, 12°, 2 vol.).

[24] Avec sa second édition, l’ Apologie prit le titre de Justification de la morale des Réformés contre les accusations de M. Arnauld (La Haye 1685, 8°, 2 vol.). Comme souvent, s’agissant d’un livre achevé d’imprimer dans les derniers mois de l’année, l’ouvrage est postdaté : les NRL de novembre 1684, article XI, qui en font la recension après un petit historique de la controverse, en sont la preuve. Le premier tome de la Justification reproduit le texte de l’ Apologie de 1675, qui comptait quatre livres ; le second tome s’ouvre sur un cinquième livre qui est une « Reponce au septième livre du Renversement qui a pour titre ‘Réfutation de diverses erreurs des calvinistes touchant le baptême’ ; ensuite vient un livre sixième, qui est une réponse à un des plus récents ouvrages d’ Arnauld : Le Calvinisme convaincu de nouveau de dogmes impies, ou la justification du livre du « Renversement de la morale » par les erreurs des calvinistes contre ce qu’en ont écrit M. Le Fèvre, docteur en théologie de la Faculté de Paris, dans ses « Motifs invincibles » et M. Le Blanc, ministre de Sedan, dans ses thèses (Cologne 1682, 12°). La réponse de Jurieu s’intitule : « Occasion de cette reponce, et de l’ouvrage de M. Arnauld, du livre de M. Le Fèvre, docteur de Sorbonne, et de son démêlé avec M. Arnauld ». Au passage, dans son chapitre xiii, Jurieu prend la défense de Claude, Bruguier et Merlat, tandis que les chapitres xiv et xv prennent celle de Le Blanc de Beaulieu. Dans la préface de la Justification déjà, Jurieu présentait un rapide historique de ses disputes avec Arnauld et s’empressait de faire état des critiques de Le Fèvre à l’égard des arguments polémiques du grand janséniste. Jacques Le Fèvre (?-1716), archidiacre de Lisieux, était au-dessus de tout soupçon d’indulgence pour la Réforme ; il avait publié Motifs invincibles pour convaincre ceux de la Religion Prétendue Réformée (Paris 1682, 12°) ; reste qu’il jugeait Arnauld ergoteur, sinon de mauvaise foi, dans ses préventions systématiques et ses arguments outranciers contre les protestants. Un compte rendu de l’ouvrage de Le Fèvre avait paru dans le JS du 11 mai 1682.

[25] Marie de Marbais, veuve de Cyrus Du Moulin, avait depuis longtemps rejoint les Jurieu en Hollande, en laissant sa fille Suzanne auprès de Pierre Du Moulin le fils, oncle de la jeune fille, à Cantorbéry. Il y a tout lieu de croire que Pierre II Du Moulin était alors veuf, ou sinon que sa femme était mourante.

[26] Cet ouvrage avait paru initialement en anglais (Londres 1657, 8°) ; sa traduction française (ou sa version initiale en français ?) connut de nombreuses éditions : Traité de la paix de l’âme et du contentement de l’esprit (Sedan 1660, 8°).

[27] Sur cette maison pour les demoiselles réfugiées, voir Lettre 90, n.2 in fine.

[28] Il s’agit du médecin Daniel Duncan, revenu à Montauban de sa ville natale ; il y avait soigné Jacob Bayle : voir Lettre 190, p.. On trouvera en appendice à la présente lettre une discussion philosophique qui s’inscrit dans une correspondance entre Daniel Duncan et Jacob Bayle : ce dernier semble avoir sollicité les conseils de son frère. Nous ne savons comment interpréter l’expression (plus bas, p.) « si c’est Mr Duncan qui sera examiné », s’agissant d’un homme depuis des années déjà docteur en médecine, dont on ne conçoit pas en quel contexte Jacob Bayle pourrait se trouver l’examinateur. Quoi qu’il en soit, cet épisode obscur témoigne que Jacob Bayle jouissait d’une certaine réputation de dialecticien. La lettre de Pierre Bayle à Daniel Duncan ne nous est pas parvenue.

[29] Le conseiller Beringhen avait évidemment passé à Montauban : il s’agit de Théodore de Beringhen, conseiller au Parlement, qui, plus tard, opposa une résistance tenace à l’abjuration et, après un long emprisonnement, finit par être banni du royaume.

[30] Sur Adolphe de Beringhen, sieur de Fléhedel, voir Lettres 83, n.2 et 160, n.136 : beaucoup plus jeune que Théodore, Adolphe avait été élève de Bayle. Nous ignorons pour quel motif et à quel titre il avait fait un séjour à La Haye.

[31] Le Protestant justifié semble être un ouvrage fort rare. Nous n’en connaissons qu’une photocopie sans page de titre (SHPF, cote 28 261, 8°). Il est constitué de trois « conversations » d’une affligeante banalité, dans lesquelles un huguenot passe en revue tous les thèmes essentiels de la controverse. Il pourrait provenir d’un pasteur soucieux de vulgarisation à l’intention de fidèles instruits, mais sans formation théologique. L’auteur est inconnu. Il s’agit par ailleurs ici de Jean Claude, auteur des Considérations sur les lettres circulaires de l’assemblée du clergé de France de l’année 1682 (La Haye 1683, 12°), comme Bayle l’a appris par le « grand homme », Jurieu.

[32] Paul Colomiès, Bibliothèque choisie (La Rochelle 1682, 8°). Sur son passage en Angleterre, voir Lettre 208, n.10.

[33] Bayle parle ici d’une conférence entre le Père Alexandre Regourd, S.J. (1585-1635) et le pasteur Jean Mestrezat (1592-1657) qui eut lieu à Paris le 9 juillet 1629 et qui donna lieu au récit établi par Isaac d’Huisseau, Journal de la conférence au sujet du sieur de Marcilly, entre M. Mestrezat et le sieur Regourd, jésuite, en juillet 1629 par commandement de la reyne, mère du roy, chez M. d’Elbeuf, manuscrit de la B.U. de Leyde, n° 301, p.77-86, resté, en effet, inédit jusqu’à sa publication par J. Pannier, L’Eglise réformée de Paris sous Louis XIII (Strasbourg, Paris 1922), pièces justificatives n° LXXXV. Voir le commentaire d’E. Kappler, Conférences théologiques, p.292-295.

[34] Nous ne savons rien de plus sur ces trois personnes que ce qui en est dit ici. Sauf Annette Dumas, qui vivait à Montauban, il s’agit de gens du Carla.

[35] Bayle avait raconté à son frère le legs fait à lui par Madame Paets, qui venait de mourir : voir Lettre 219, n.3.

[36] Matthieu de Larroque, Response au livre de Mr de Meaux « De la Communion sous les deux espèces » (Rouen 1683, 12°). L’ouvrage de Bossuet, Traité de la communion sous les deux espèces, avait été publié à Paris en 1682, 12°.

[37] Marc-Antoine de La Bastide, Reponse apologétique à messieurs du clergé de France sur les actes de leur assemblée de 1682 touchant la religion. Si Bayle ne se méprend pas ici, cette édition française n’a pas laissé de traces ; on ne connaît actuellement que l’édition d’Amsterdam 1683, in-12°.

[38] Bayle commet ici une erreur qu’il corrigera un peu plus tard, Lettre 228. La Réponse au traité de M. Bossuet touchant la communion sous les deux espèces. Divisée en deux parties (Cologne 1683, 12°) est de Noël Aubert de Versé, sur lequel voir Lettre 228, n.6.

[39] Nicolas Amelot de La Houssaye, Histoire du Concile de Trente, de Fra Paolo Sarpi. Traduit par le sieur de La Mothe-Josanval. Avec des remarques historiques, politiques et morales (Amsterdam 1683, 4°). Voir le commentaire de B. Dompnier et M. Viallon sur cette traduction, « Les traducteurs français de l’ Histoire du concile de Trente de Paolo Sarpi », in La Traduction à la Renaissance et à l’âge classique, dir. M. Viallon (Saint-Etienne 2001), p.11-38, et dans leur édition de l’ Histoire du concile de Trente (Paris 2002), Introduction, p.LVI-LX ; sur d’autres ouvrages de Sarpi, sans pseudonymes, voir Lettre 117, n.7.

[40] François Graverol (1636-1694), avocat nîmois, de qui on obtint difficilement une abjuration de façade après la Révocation, De Juvenilibus Th. Bezæ poematis Epistola ad N.C. qua Maimburgius aliique Bezæ nominis obtrectatores accuratè confutantur (Amsterdam 1683, 12°). Voir DHC, article « Beze », rem. X, sur les Juvenilia (éditées à Paris en 1548). Ces poésies, imitées des auteurs anciens et jugées indécentes après la Renaissance, avaient été une fois de plus mises en avant par Maimbourg pour souligner l’immoralité de leur auteur. Voir Histoire du calvinisme, éd. in-4°, iii.198-199. Bayle attribue à tort au fils, le pasteur Jean Graverol, un ouvrage qui est de son père : NRL, février 1686, art. IX, in fine, une confusion qui se retrouve dans Haag.

[41] J. Gaillard, La Généalogie de Jésus-Christ. Avec le démêlement des difficultés qui se rencontrent dans cette généalogie, Matth. I, 1 &c, Luc III, 23, &c (Leiden 1683, 8°).

[42] Le collegium ethicum de Jacques Gaillard ne devait jamais voir le jour. Il aurait constitué le pendant à son Collegium logicum Leidense gallobelgicum, institutiones et disputationes logicas complectens (Leyde 1671, 4°) ; toutefois, avant sa mort en juillet 1688, Gaillard publia encore deux ouvrages.

[43] L’étude de Charles Jaulmes, Essai sur le « Préservatif contre le changement de religion » de P. Jurieu (Montauban 1888) ne mentionne pas cet épisode, ignoré aussi dans la thèse de Knetsch, Pierre Jurieu. Theoloog en politikus der Refuge, mais Bayle était bien placé pour disposer d’informations sûres.

[44] Garrel était le plus important libraire réformé de Montauban. Sur l’ Examen de l’eucharistie de Jurieu, voir Lettres 201, n.6, et 213, n.35. La situation des réformés s’était si rapidement et gravement détériorée qu’aucun imprimeur méridional ne pouvait plus envisager la publication d’un livre protestant : Bayle avait une vue réaliste de la situation.

[45] Gilbert Burnet (1643-1715) dut s’éloigner d’Angleterre à l’avènement de Jacques II, en 1685, et demeura quelque temps à Paris, chez le pasteur Allix, sous le nom de Bornet ; puis, il en fut expulsé et gagna la Hollande. Guillaume III devait en faire l’évêque anglican de Salisbury en 1689. Le livre mentionné ici est Remarques sur les Actes de la dernière assemblée générale du clergé de France, ou Examen de l’Avertissement pastoral et des méthodes de ce clergé, traduit de l’anglois de M. Burnet par M. de Rosemond (Londres 1683, 12°).

[46] Pierre Allix, Sermon sur les paroles de Jésus-Christ à saint Pierre, Matth. XVI. v. xix. Prononcé le dimanche 20 décembre 1682 (Rotterdam 1683, 12°).

[47] Moyens surs et honnestes pour la conversion de tous les heretiques et avis & expediens salutaires pour la Reformation de l’Eglise, en deux tomes (Cologne 1681, 12°, 2 vol.). Le deuxième tome s’achève par un Avertissement de trois pages, non paginées ; réédition, Cologne 1682, avec quelques modifications orthographiques, puis Cologne 1683 ; dans cette dernière édition, à la différence des deux précédentes, l’Avertissement ouvre le tome I. Il existe une édition qui donne des initiales pour le nom de l’auteur (P. I. soit Pierre Jurieu), et qui prétend être de Cologne 1686, mais, sauf les pages de titre, il s’agit du tirage de 1681. Autre artifice commercial, l’édition de 1683 se prétend indûment « revue et corrigée ». Bayle ( Chimère de la cabale, xxxviii) citera cet ouvrage comme exemple d’un anonymat demeuré impénétrable aux contemporains, et, a fortiori, il le restera jusqu’à nous. Par implication, le titre à lui seul était subversif, car il constitue une critique implicite des méthodes de conversion mises en œuvre par les autorités à l’époque – insolence punissable qui explique les précautions de l’auteur pour n’être pas identifiable, probablement même par son éditeur néerlandais. L’auteur est hypergallican, furieusement hostile à la papauté, ce qui n’en fait pas pour autant un protestant, bien que l’appellation Esaïe (voir éd. 1681, ii, p.152) le suggère. L’auteur montre une large culture, fait des citations grecques et cite même un mot d’hébreu : peut-être pour dépister certains soupçons ? Il ne semble pas théologien de formation, et, s’il dénonce avec véhémence les abus de la papauté et de la curie romaine, dont la disparition, à l’en croire, assurerait le retour des hérétiques au bercail, il sous-estime naïvement la gravité de la controverse eucharistique aux yeux de ses participants. L’auteur inconnu est présenté dans l’Avertissement comme récemment décédé, ce qui, évidemment, ne mérite aucun crédit. – En signalant quatre éditions de cet ouvrage, nous ne prétendons pas être exhaustifs : il s’agit de celles que nous avons consultées, mais, le livre ne jouissant d’aucune protection juridique et, ayant fait du bruit, il a pu être contrefait.

[48] L’archevêque de Toulouse était Joseph de Montpezat de Carbon. La rumeur singulière dont Bayle se fait ici l’écho (puisée dans une gazette hollandaise ?) est vraisemblablement sans aucun fondement ; pour gallican qu’ait été l’archevêque, il semble avoir été servile vis-à-vis de la Cour.

[49] Sur les Pensées diverses sur la comète, voir Lettre 220, n.3.

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