Lettre 223 : Frédéric de Dohna à Pierre Bayle

[Coppet,] ce … juin 1693 [1]

Nous avons veu ici divers livres que vous n’aurez pas manqué de voir aussi dans votre païs de liberté, où ils n’auront pas passé par le purgatoire des livres qui est le feu par arret, lequel conduit tout droit au paradis des livres, savoir à l’estime, et à l’approba[ti]on publique des non interessés, et ainsi je ne vous parleray que d’un livre fait par un catholique romain, qui nous donne une touche fine pour ceux qui veulent croire la nouveauté de notre religion ; attribuant le zele de nos peres à une religion encore toute chaude de sa forge. Apres cela peut etre en depit qu’il en aït, il la fait voir meilleure que la sienne. Pour la phisique vous savez que je n’y fus oncques, mais je m’y fourre, quand on me dit des raisons claires, incontestables, et sans affiquets*, comme que Dieu n’envoye point des comettes pour nous precher la repentance, puisque chaque religion, et chaque secte attribuant comme nous ce phenomene à son dieu irrité que chacun tache d’appaiser à sa mode, lors que nous tacherons de le faire par l’amendement de vie, toutes les nations idolatres augmenteront à même tems leurs cultes superstiti[eu]x et criminels pour appaiser les divinitez courroucées, ce qui rendroit les cultes contraires au vrai Dieu plus frequens que jamais, et seroit un tres mechant effet qui ne sauroit provenir du vrai Dieu. Ces sillogismes là sont de ma portée ; je les trouve les meilleurs, les plus convaincans de tous, comme se rendant comprehensibles aux plus ignorans, et mettant au rouet* les plus aspres sophistes. Je tastonne un peu moins dans les remarques qu’il met sur la fin dudit livre, qu’il intitule, Lettre touchant les comettes [2] : il y parle de l’etat passé / et present des affaires de l’Europe, mieux que tout ce que je puis avoir veu ailleurs ; même pour ce qui pourroit arriver tant pour l’apparent que pour le possible, si Dieu vouloit pancher de ce coté là.

Pour retourner aux comettes si palpablement detruites que je viens de dire, même pour l’usage de nous autres philosophes à simple tonsure [3], je voudrois qu’il eut tout de meme achevé la deffaite des horoscopes que je haï mortellement ; cela paroit assez facile ; puis que tous les astrologues de bonne foi avoüent qu’ils n’ont nul fondement de leurs systemes que la seule experience là où cela devroit consister en preuves qui ne vont pas jusques à se bruler les doigts à la chaleur de mars, ny à donner les mules aux talons par le froid de Saturne ; aussi peu de preuves pour tout le reste, mais leurs experiences sont facheuses [4]* ; je vous en pourrois dire qui vous ennuieroient mais qui peut etre embarrasseroient l’auteur, aussi bien qu’il[s] me chagrine[nt]* moy. Les predictions par songes meriteroient d’etre annulées ; mais il y a tant d’erreurs populaires à combattre que c’est une terrible entreprise, quoique tres utile, et tres louable : une des plus sottes à mon gré est celle des fatalitez attachées en certains lieux, à certaines enfin à certaines choses de toutes sortes, ou le cheval de Pejan, ou l’or de Toulouze tiennent leur coin [5], on donne fort là dedans faute de considerer les choses d’un bout à l’autre.

Il y a presentement deux sujets dans le monde dont il semble que la fortune est inseparable qui sont le Roy et l ’Electeur de Brandebourg, mais quand on considerera les circonstances qui concourent à leurs fatalités, une comette à poil folet, plaindroit sa peine de nous avoir predit leurs triomphes [6].

Le Roy se trouve né avec toutes les qualitez qui peuvent composer un grand homme ; quand cela se trouve dans un Roy de France, maitre des corps et des ames, des biens, et des vies d’un si grand peuple belliqueux, et poli comme il est, que depuis quarante ans les cardinaux de Richelieu, et Mazarin ont mis à son / point*, de même que la plus part des voisins accablés par les foibles conseils de la maison d’Autriche depuis cent ans en ça* ; qu’est ce que cela ne peut pas produire : cependant quand on veut passer la mer Mediterranée, chagriner le Turc dans la mer Egée [7] ; quand seulement un prince d’Orange au sortir de l’enfance, commence à prendre credit*, il faut essüier des deplaisirs* aussi bien que, d’autres, et toute cette belle fatalité des gens à longue veüe trouvent des interruptions.

Il y a quelque chose de plus surprenant en monsieur l’ Electeur de Brandebourg, qui trouva ses Etats epuisés d’argent, ses peuples insolens de leurs privileges, la suitte d’une miserable conduitte tenue par les favoris de deux ou de trois de ses predecesseurs, les Suedois, Polonois, les Provinces Unies disposans sans aucune consideration de ce qui les pouvoit accommoder dans les Etats de Brandebourg, son education avoit eté negligée avec autant de soin par les favoris de son pere, que l’on prend de peine à faire reussir les autres jeunes princes ; mais il s’est trouvé si heureusement né, qu’il a surmonté tout cela, triomphé dans tous ses exploits de guerre, profité de tous les traittés, augmenté ses etats, rangé ses peuples à ce qu’il a voulu ; voila où pourroit paroitre quelque etoile d’un bonheur sans interruption ; mais quand on en considerera les circonstances, et les tourmens de sa jeunesse même depuis l’entrée dans son gouvernement, quand ses ministres manquoient des talens à soulager les siens qui sont extraordinaires, on verra que Dieu ne s’est servi que des voyes ordinaires, qu’il l’a fait naitre avec une vigueur extreme de cœur, de corps, et d’esprit, que ces grands hommes suedois commencerent à manquer dans les tems qu’il commença à lever la teste ; que leur roy, Charles Gustave [8], gueres moins grand que son predecesseur fut obligé de l’attirer de son costé pour executer • qui sans cela paroissoient trop vastes, qu’à costé de ce grand homme il apprit à connoitre ses forces, on ne verra là rien de surnaturel, mais bien des heureux succez de la conduite d’un grand homme, ou la providence semble avoir epuisé / ses graces pour le mettre en etat de profiter des occasions qui se sont presentées sans que lui meme ait rien contribué à les faire naître.

Voila cependant deux hommes qui passent pour avoir enchainé* la victoire, et la fortune surnaturellement. On se forme une idée contraire du prince d’Orange qui malgré ces coups de fortune, où l’on cherche l’extraord[inai]re, est reconnu de tout le monde, pour un homme d’un grand jugement, d’un courage intrepide, d’un esprit que rien n’ebranle, qu’aucun accident ne demente, d’un discernement inimitable ; mais, dit on, il est malheur[eu]x[.] C’est où je ne voi goutte. Il est vrai qu’il luy est arrivé des contre tems qui en auroient accablé d’autres ; mais que lui ont-ils fait à luy [9] ?

On dira que ses entreprises sont judicieuses, hardies et bien concertées qui devoient reussir entre les mains d’un homme heureux, mais qu’à peine en a t’il succedé une seule, on force ses lignes ; on lui fait lever des sieges, il perd des batailles ; voila à quoi aboutissent presque tous ses desseins ; mais on ne voit pas, ou on ne veut pas voir qu’ils sont si bien imaginés qu’un seul reussissant, il le paye de tous les autres, comme la prise de Bonne [10] qui separe la France de toutes ses conquetes et la force de les abandonner en aussi peu de jours qu’elle avoit mis de semaines à les conquerir, bien que cette conquete de tant de forteresses, de tant de grandes villes, des provinces entieres coupées de tant de rivieres navigables, soutenuës par des grosses garnisons, des grandes armées, des milices inombrables, succombant sous le simple effort de la marche du Roy passent pour la plus surprenante conquete dont l’histoire fasse mention : cependant la seule prise de Bonne fait restituer tout cela avec tant de precipitation qu’il fallut jetter les munitions dans l’eau, enfermer tous canons gagnés dans Grave, au nombre de plus de cinq cens pieces, compris quarante quatre aux armes de France, avec le pont de cuivre ; ce qui à une meme heure revint entre les mains du prince / d’Orange : mais il nous faudra parler ailleurs de la reddition de Grave [11] qui fut la suitte immancable de tout cet incomparable succez* d’une seule entreprise de ce prince que l’on decrie pour si malheureuse : elle suffit pourtant pour tout redresser au deffaut de celles qui avoient manqué, et qui devoient avoir le meme succez* avec une providence neutre, entre autres l’entreprise de Charles Roy [12] formée à même dessein et qui devoit avoir les memes suites ; si les Espagnols luy eussent fait avoir les quatre cens echelles pour emporter cette place d’assaut qui n’etoit gardé que par trois cens hommes, la plus part paysans armés ; mais cela luy aïant manqué ; il appelle Montecuculi pour faire le meme effet à jeu seur* par la conquete dudit Bonn ; et là je m’etonne que l’auteur de la Lettre des cometes ne raconte cette affaire toute entiere, là où dans les remarques il cite deux endroits où le genie de Montecuculi triompha de celui de Mr de Turenne dont le premier fut cette • marche à travers les forets impenetrables du Speshart pour aller seconder les desseins du prince d’Orange à Bonn [13].

Il pourroit encore dire dans lesdites remarques que ce jeune seigneur qu’il prophetise par 568 [14] com[m]e pouvant faire changer la face des affaires suffiroit revetu des qualitez du prince d’Orange qui malgré la politique ordinaire des ministres politiques, et ordinaires de la maison d’Autriche, qui par leurs menagemens* extraordinaires savent […] chasser tous les dieux du plus […] juste party en depit de ses propres lieutenans en la plus part des quels, ainsi qu’en ceux des confederés, on trouve tout fort beau hormis les vers qu’il falloit laisser faire à la fortune [15].

Ceux qui sont tant soit peu capables de juger des choses, tomberont d’accord que ce jeune prince n’eut pu en repondre, si en ce tems là il eut osé resister à tous ces vieux chefs de guerre qui unanimement / unanimement l’obligerent en la journée de Senefs [16] à defiller en veüe du prince de Condé, et lui prester le flanc, au prince de Condé, dis-je, qui est le dernier des hommes devant lequel on devroit hazarder de faire un faux pas militaire, lequel tailla bien en piece la moitié de l’armée du prince d’Orange, lui prit plus de cent drapeaux, fit pres de trois mille prisonniers, mais n’ayant seu penetrer jusques à son cœur, et à son esprit, ne le peut empecher l’epée dans les reins de choisir un poste ou notre armée perit, regiment apres regiment, et fut contrainte de quitter la premiere ses postes en se retirant. D’où est-ce qu’un homme comme cela ne tire la matiere de sa gloire ? Fin de conte, outre de tels coups de maitre qu’on ne peut pas s’empecher de voir, qu’arrive t’il de tant de pertes, de contrarietés de la fortune, de perfidies, d’imprudence des alliés qu’il vous plaira à la fin de la guerre ; il remet aux Etats par la paix tout ce que son grand pere [17] avoit remis aux Provinces-Unies jusqu’au moindre village et ses affaires domestiques toutes redressées, au veu au seu, et à l’approbation de tout le monde, et pourtant ce prince passe pour malheureux. Deux grands rois  [18] tournent ciel et terre pour le rendre odieux aux Hollandois en faisant croire qu’ils uniront leurs forces pour le faire leur souverain : on luy donne des preuves d’estime, et d’affection, en faisant rendre Grave avant le tems ; on lui offre mademoiselle d’Orleans, depuis reyne d’Espagne [19] ; il recoit avec respect ces offres, s’accommode de ce qui lui est expedient, et remercie du reste : ainsi attend l’année qui vient, à quoi un mal adroit n’eut peut etre pas reussi.

La paix sur le point de se faire en depit de lui, il resout la sanglante journée de Mons [20], ruine la plus belle infanterie du monde au Francois, desassiege la ville comme il l’avoit promis aux Espagnols, ou d’y perir : à la conclusion de la paix il se trouve à la teste d’une armée enflée de ce succez et plus nombreuse au double que la francoise ; / autre malheur de ne pouvoir emploïer de tels outils à sa gloire ; mais il faut qu’il se contente qu’à la fin d’une telle guerre, contre un tel adversaire, il se trouve en posture de tout executer, si on le laissoit faire, et qui le met fort à couvert de tous blames.

La paix faite qui met toute l’Europe à la discretion d’un seul monarque, s’endort-il ? mais il pratique en Angleterre, en Allemagne, ce qui lui attire la haine implacable du Roi, qui s’en explique en faisant saisir en plaine paix environ 200 000 l[ivres] t[ournois] de rente qu’il a partie en France, partie dans sa souveraine principauté d’Orange [21], faire raser les murailles de la ville capitale, qu’on reduit en village ; enfin on lui fait tout le mal qu’on peut.

Mais il a de quoi s’etonner que cette Lettre des cometes, parlant de l’abaissement de la maison d’Autriche ne met sur le comte des princes d’Oranges, que quelques villes [22], là où tout le monde sait qu’ils ont fait quitter la mer aux Espagnols, les ont presque chassés des deux Indes, triomphé d’eux dans les quatre parties du monde [23], et enfin tellement mené : quel [ sic] grand Gustave, et le cardinal de Richelieu trouverrent la besogne à demi faite, peut etre cet auteur craint il de donner dans la fatalité, lui qui veut les choses toutes fortuites, et regarde t’il avec effroi la surprenante destinée de cette famille qui n’a autre souveraineté que la principauté d’Orange dont on connoit l’etenduë, la scituation, et le voisin, en tous ses revenus patrimoniaux ; à peine un million de revenu par an ; cependant elle fait depuis plus d’un siecle obstacle à la monarchie universelle d’où qu’elle veüille venir, tantot seule tantot bien, tantot mal accompagnée, mais toujours resistant en face à ce grand et prodigieux dessein, mais aussi quand on pense quels homme[s] Dieu a fait sortir de cette tige, au lieu d’en faire le portrait, on en demeurera au 6e livre de l’ Æneïde  : quo rapitis fabii [24] : du bon homme Virgile, et trouverra t’on que quand Dieu a determiné les choses, il y sait disposer les moïens / dont il en a à milliers, mais les plus ordinaires dont il se sert, sont la bonne conduite de ceux qu’il veut rendre heureux et l’imprudence de ceux qu’il veut abatre ; ce n’est pas que cette regle n’ait ses exceptions ; mais bien moins est ce un pur jeu de hasard que l’agrandissement des uns, et l’abaissement des autres : il me souvient à ce propos que dans ma jeunesse pendant une campagne de notre guerre de Hollande contre l’Espagne, que le jeu des eschets où la seule teste agit, etoit fort en vogue, il echappa à un gentil-homme qui y perdoit toujours, de dire qu’il etoit bien malheureux aux echets ; ce qui tourne en proverbe parmi les goguenards, pour exprimer enigmatiquement, un etourdy, un lourdaut, ou un innocent, on disoit qu’il etoit malheureux aux eschets, qui seroit une des mechantes qualitez pour des […] contretenans ce siecle de la monarchie universelle comme le sont jusques à l’heure que je parle, les princes d’Orange, meme du tems de Charles Quint avant que cette principauté, et ce nom aïent passé dans la maison de Nassau, Philibert de Chalons prince d’Orange, qui vangea la mort du connetable de Bourbon son general, duquel il etoit lieutenant par le sac de Rome n’avoit qu’à vivre pour faire beau bruit et accepter les offres des [ sic] sanctissimo epousant la fameuse la fameuse Catherine de Medicis sa niepce avec la dignité de Roy des Romains que le pape lui offroit, et mener les troupes de son empereur contre lui meme [25], secondé par Francois premier, Henry 8e[,] le bon homme Soliman sans conter l’Antechrist qui de l’aveu de tous les chretiens, est ou à Rome, ou à Constantinople ; tout cela etoit dans les interets des ennemis de Charles Quint.

Revenant à nos moutons je ne trouve pas ces infortunes que l’on veut attacher au prince d’Orange d’aujourdhuy des choses fort extraordinaires, et dont une comete vulgaire n’eust suffi à predire l’evenem[en]t[.] Au contraire je croi que ce sont des demarches grossieres et ordinaires de la nature, lesquelles difficilement, / tout bien considéré, pouvoient succeder autrement, tout ce qu’il y a de surprenant, c’est que tout a tourné à sa gloire, et à son avantage.

Chacun voit que si les Imperiaux eussent agi par tout d’aussi bonne foi qu’à Bonn ; et à Seneft [ sic], et que l’ange du septre n’eust fait faire la paix peu d’heures apres le combat de S[ain]t Denis ; ce saint se serait peut etre assez mal acquitté de sa protection banale [26], le vœu du cometicide, eut eu peine d’y etre à tems avec son, dii prohibite minas ; et le surplus, messieurs les bourgmestres se seroient attribués son placide servate pios [27], à peine en eut on esté quitte pour le […] « et si Mercure » de Thaumaste l’Anglois [28], lorsqu’il eut perdu par vehemente contention d’esprits la memoire de leurs conventions, toute la perte de la Tremontane eut suivi, mais la fameuse contestation de Panurge, et de Thaumaste m’emporte à travers champs.

Il y a une autre chose dans cette Lettre des cometes dont sur tout les devots ne s’accommoderont pas ; c’est qu’il semble nous aprivoiser trop avec les athées dans un tems où l’on dit que les conversations ordinaires de vos auberges de Hollande roulent là dessus et que ces belles conversions de France ne peuvent mener à l’idolatrie que par ce chemin là, puis que les Bibles n’etant pas encore brulées, on n’y peut arriver de plein saut qu’on n’ait premierement tourné toutes les religions en ridicule : il me choque quand il dit que la religion n’empeche point les gens de suivre des mechantes inclinations [29] là où je suis persuadé qu’elles n’on[t] point de telle bride, ni les bornes de si fortes confirmations, ni les douteuses une aussi seure decision que la devotion : et à ce propos je vous dirai une avanture qui ne me semble pas hors de son lieu.

Il y avoit en votre Hollande en l’armée du prince Frederic Henry d’Orange, un jeune seigneur d’assez de naissance, d’esprit et de valeur pour mourir enfin en marechal de France, ce gouverneur d’une grande province ; qui dit un jour tout haut qu’il ne croioit point de Dieu ; ce qu’il appuya par toutes sortes de raisonnemens fins, et horribles ; un chacun, c’etoit le / […] [30] de Miossans lors capitaine d’infanterie dans les troupes francoises, depuis marechal d’Albret, et gouverneur de Guyenne, Mr le comte de Colins, beau frere du prince et grand maitre de son artillerie que l’autre n’apercevoit pas si pres de luy dans la foule d’une grande cour, se tournant lui dit, quoi, Monsieur, vous croïez qu’il n’y a point de Dieu, et vous ne le montrez que par des bagatelles qui n’aboutissent à rien ; vous vous contentez de blasphemer, de courir les lieux infames, de medire, et de fuir le commerce des gens de bien, sans penser à vous acquerir des plaisirs, et des avantages qui en vallent la peine, si moi j’etois de votre sentiment, il n’y auroit ni poison, ni faux temoignage, ni perfidie, ni trahison, que je ne misse secrettement en pratique avec autant d’esprit que vous en avez pour parvenir à mes fins de quelque nature qu’elles puissent etre.

Je serois bien malheureux, et bien mal adroit, si je ne deguisois mes manieres d’agir, ou du moins • me les rendisse assez douteuses pour n’en point aprehender des mechantes suittes pour moi, surtout si aiant acquis par leur moïen des richesses, des honneurs, et des grands emplois, je serois en etat de mettre beaucoup de gens dans mes interets : cela fit baisser la veüe à notre bel esprit, que sans dire mot sur le champ s’en alla le meme soir accompagné de deux de ses amis de sa nation, mais plus posés que lui pour lui servir de temoins de son repentir, et des remerciemens qu’il luy fit de cette escapade, qu’il jugea bien ne luy pouvoir etre que prejudiciable.

Pour couper court, on ne peut nier que nos crimes contre le ciel font tous nos maux, et retardent nos prosperités tant en general qu’en particulier je me souviens de ce que j’entendis dire à feu Mr l’abbé de Marolles pour dire que les gens de toutes religions, et de toutes professions donnent là dedans[ :] il dit que deux fois en sa vie il avoit cru que Dieu vouloit redresser son Eglise, une fois par le grand Gustave [31], et une autre fois par Cromwel, mais que nous en etions indignes ; une autre preuve que toutes sortes de gens sont de ce sentiment, et que je devrois / m’empecher de mettre ici, pour ce qu’elle donne trop dans la bouffonnerie, est le temoignage du colonel Kingtley [32] Anglois de nation, mechant Francois en toutes manieres, qui entendant un jour pendant les dernieres grandes revolutions de sa patrie, disputer des roialistes et des parlementaires touchant les causes du desordre, que les uns attribuoient à la facilité du roi, aux emportemens de la reine, les autres à la pestilence de la nation, il les mit tous d’accord disant apres un profond soupir ; « ce sont nos pechez qui ont fait enrager Dieu », mettant, faire enrager pour « irriter » : mais encore une fois je devrois m’etre empeché de dire cette badinerie ; les plus idolatres, les plus barbares, et les plus brutaux nous peuvent dire ce que disoit Soliman à l’aproche de la bataille de Varnie [33], où il tua et deffit le dernier roi effectif de Hongrie lequel viole la paix qu’il avoit faite avec le Turc, comme il le vit aux mains avec les Persans, se fondant sur la reserve mentale du cardinal Wladislaus qui le persuada de rompre le traitté si solemnellement juré, puis que la ratification du pape necessaire à tous les traittés des chretiens n’y etoit point intervenuë : sur quoi Soliman se voyant attaquant contre tout droit divin, et humain, se demêla com[m]e il put des Persans, vint en Hongrie, ou voyant les deux armées en bataille, il s’ecria, « Dieu des chretiens, montre maintenant, si tu es Dieu, en punissant la perfidie des tiens » : ce qui fut suivi de l’entiere deffaite des Hongrois, de la mort de leur roi, et de celle du cardinal Wladislaus dont la teste fut promenée au bout d’une lance tant qu’elle put durer.

Et ainsi peut on dire que le Dieu des chretiens ne peut plus clairement prouver sa divinité qu’en accablant de maux, et de miseres ceux qui le deshonnorent pendant qu’ils se disent son peuple, et vont directement contre tous ses commandemens / par les idolatries, la haine, la vangeance, l’avarice enfin par toutes ces horreurs dont il les a avertis que s’ils ne s’en gardoient, ils encouroient toutes les peines, et souffertes, et à souffrir que l’on voit, et que l’on peut prevoir, en sorte que s’ils ne s’amende[nt] ils periront tous semblablement.

Mais je me suis bien egaré là où il suffisoit de redire que je suis trop persuadé que l’idolatrie est encore plus criminelle devant Dieu que l’atheïsme, mais que pourtant l’atheïsme est un tres grand obstacle à l’integrité de la vie, quand meme, il n’y auroit point de christianisme [34].

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est connue que par une copie ancienne, où elle est malencontreusement datée « juin 1693 » : il faut évidemment rectifier le millésime, mais le mois reste plausible au vu de la Lettre 224, p. (et n.3). Le copiste, dont l’écriture est très lisible, a laissé parfois des mots en blanc et nous avons reproduit ces lacunes. Le français n’est pas la langue maternelle du comte, de sorte qu’on ne saurait imputer forcément au copiste certaines gaucheries, bien qu’il reste possible qu’il en soit responsable par l’omission d’un mot.

[2] Frédéric de Dohna avait appris que Bayle était l’auteur de la Lettre sur la comète ; c’est probablement Joseph Bayle qui l’en a informé, mais il est possible qu’il l’ait su par une lettre venue de Hollande : en effet, Adriaan Paets, dans l’intention de servir Bayle, avait laissé savoir autour de lui que son protégé était devenu auteur.

[3] Le détenteur d’un bénéfice à simple tonsure n’avait pas besoin d’avoir reçu les ordres sacrés et n’etait pas tenu de résider. Figurativement, l’expression désigne une personne sans compétence.

[4] L’expérience invoquée à satiété par les partisans de l’astrologie est celle qu’ils demandaient à d’innombrables récits et anecdotes accumulés depuis une haute Antiquité. Tout autant que par les avancées de l’astronomie copernicienne, l’astrologie fut dévalorisée par la critique des textes, capable de mettre en lumière les imprécisions et les contradictions internes de relations, pendant tant de siècles lues au premier degré avec une confiance inconditionnelle.

[5] Il s’agit d’anecdotes illustrant l’idée que bien mal acquis ne profite jamais. Sur le cheval de Séjan (et non Péjan), voir DHC, article « Cassius Longinus (Caius) », rem. D. L’or de Toulouse est une expression fondée sur un récit de Justin, selon lequel l’or volé à Toulouse par des Romains leur porta malheur. La source ici est probablement Rabelais, Quart livre , chap. 15, in fine, qui rapproche lui aussi les deux historiettes.

[6] La dernière partie de la Lettre sur la comète (soit, PD, §ccxlvi-cclxi) est faite de considérations sur la situation politique de l’Europe occidentale qui comportent un éloge soutenu de Louis XIV. Le comte de Dohna, fort attaché à ses parents, l’ Electeur Frédéric-Guillaume de Brandebourg, d’une part, et Guillaume d’Orange, de l’autre, se livre à leur panégyrique comme pour équilibrer le portrait que trace Bayle de Louis XIV ; ce portrait, au reste, contient des phrases d’une ironie si discrète qu’elle a pu échapper au noble Prussien.

[7] L’échec subi dans la mer d’Egée est la chute de Candie en 1668 : voir Lettre 65, n.28, et PD §xxxvi. D’autre part, Guillaume d’Orange n’avait que 22 ans quand il devint Stathouder des provinces envahies par les armées françaises.

[8] Charles-Gustave X de Suède (1622-1660) accéda à la couronne en 1654, à la suite de l’abdication de sa cousine, la reine Christine ; le grand prédécesseur à qui Bayle fait allusion est Gustave II Adolphe, le « Lion du Nord » (1594-1632).

[9] Les fréquents revers de Guillaume d’Orange sur le plan militaire étaient volontiers soulignés en France ; toutefois, la ténacité du prince lui évita les déroutes et il put constamment quitter le champ de bataille avec ordre. La détermination persévérante de Guillaume d’Orange, capable d’amortir les échecs – qui étaient d’ailleurs ceux des coalisés – semble avoir exaspéré les généraux français.

[10] La prise de Bonn eut lieu en novembre 1673 : voir PD §cclix.

[11] Grave revint aux mains des Hollandais le 26 novembre 1674 : voir Lettre 55, n.5.

[12] Erreur du copiste ; il faut lire Charleroy : la forteresse espagnole de Charleroi, construite en 1666 pour dominer la vallée de la Sambre, fut prise dès l’année suivante par les troupes françaises ; les fortifications furent complétées par Vauban ; en 1678, selon les termes du traité de Nimègue, elle fut rendue à l’Espagne.

[13] PD §cclix ; Lettre sur la comète, p.559-561, et Lettre 97, n.31.

[14] PD §clxi ; Lettre sur la comète, p.565. Bayle y avance l’idée qu’un futur général adversaire de la France est peut-être en ce moment au collège, tout comme Richelieu à une date où la maison d’Autriche semblait invincible. On est tenté de penser que le copiste a lu « par » au lieu de « pag » et 568 au lieu de 565.

[15] PD §cclxi ; Lettre sur la comète, p.565. Bayle cite Virgile, Enéide , iii.265-266 : « Dii prohibete minas, Dii talem avertite casum, / Et placide servate pios. » « Dieux, écartez ces menaces, détournez un tel malheur ; soyez favorables, sauvez vos fidèles. »

[16] Sur la bataille indécise de Seneffe, le 11 août 1674, voir Lettre 65, n.8. Les généraux chevronnés étaient Louis Ratuit, comte de Souches (1608-1682), à la tête des troupes de l’Empire (voir DHC, art. « Souches »), et, nominalement, le capitaine général espagnol, Juan Domingo Zuniga y Fonseca, comte de Monterey, qui, absent le jour de la bataille, y fut remplacé par don Fernando de Acuña, marquis d’Asentar, maître de camp général, qui mourut peu après des blessures reçues dans les combats. Il est bien établi que Guillaume d’Orange mettait beaucoup plus d’ardeur à batailler que ses alliés et que la méfiance régnait entre eux.

[17] Frédéric-Henri de Nassau, prince d’Orange (1584-1647).

[18] Louis XIV, roi de France, et Charles II, roi d’Angleterre.

[19] Fille du premier mariage du duc d’Orléans (avec Henriette d’Angleterre), Marie-Louise d’Orléans (1662-1689) épousa Charles II d’Espagne en 1679 : voir extraordinaire de la Gazette du 12 septembre 1679. Elle devait mourir sans enfant, empoisonnée, à en croire Saint-Simon. Sur le mariage de Guillaume d’Orange avec Mary, fille du duc d’York, en novembre 1677, voir Lettre 146, n.13 ; il est curieux que la Cour de France ait pu croire à la possibilité du mariage du prince d’Orange avec une princesse catholique.

[20] Sur le combat de Saint-Denis, près de Mons, le 10 août 1678, par lequel Guillaume d’Orange tenta en vain de faire échouer les accords préalables conclus à Nimègue, voir Lettre 155, n.10, et PD §cclx ( Lettre sur la comète, p.564).

[21] Rappelons que le comte de Dohna avait été gouverneur de la principauté d’Orange à cette époque et que c’est le coup de force de Louis XIV évoqué ici qui l’obligea à fuir et à s’établir à Coppet : voir Lettre 23, n.2. Sur le contexte politique de cette confiscation, qui s’acheva par la reddition d’Orange le 20 mars 1660, voir Bonaventure de Sisteron, Histoire nouvelle de la ville et de la principauté d’Orange (Avignon 1741) et Relation exacte de tout ce qui c’est passé entre le parlement d’Orenge, et Monsieur le comte de Dona (s.l. 1658) ; voir aussi T.J. Saxby The Quest for the new Jerusalem. Jean de Labadie and the Labadists, 1610-1744 (Dordrecht 1987), ch.5, p.87-100.

[22] Dans PD §cclv, passage ajouté à la Lettre sur la comète, Bayle a écrit « plusieurs villes ».

[23] Voir PD §ccxlii-ccxliii, et Lettre sur la comète, p.530-532, sur les ambitions hégémoniques attribuées aux Habsbourg.

[24] Virgile, Enéide , vi.845 : « Quo … rapitus, Fabii ? » : « Où m’entraînez-vous, Fabius ? ». Le texte de Virgile se lit : quo fessum rapitis, Fabii ? L’omission du mot fessum est amenée par le nouveau contexte.

[25] Sur Philibert de Chalon (1502-1530), voir Brantôme, La Vie des grands capitaines estrangers, éd. Lalanne, i.238-245. Léon X, pape de 1513 à 1521, était l’oncle de Catherine de Médicis. Charles III, 8 e duc de Bourbon, dit le Connétable de Bourbon (1490-1527), fut tué au siège de Rome.

[26] Sur le combat de Saint-Denis, voir ci-dessus, n.20 ; saint Denis était un saint protecteur de la France.

[27] Pour cette citation de Virgile, voir ci-dessus, n.15.

[28] Rabelais, Pantagruel, éd. M. Huchon (Paris 1994), ch. XIX, p.286.

[29] PD §ccxxxiii-ccxxxvi.

[30] Le mot laissé en blanc par le copiste est apparemment « comte » ; voir Lettre 94, n.12.

[31] Gustave Adolphe, roi de Suède, voir ci-dessus, n.8.

[32] Il faudrait probablement lire « Kingsley » ou « Knghttey », sur qui nous ne savons rien de plus.

[33] Il s’agit de la victoire turque de Varna (sur la mer Noire) remportée sur Ladislas IV de Hongrie en 1444. Le cardinal Julien Cesarini (1398-1444), légat du pape, avait menacé le roi chrétien d’excommunication s’il laissait échapper une occasion d’attaquer les infidèles, bien qu’il eût signé et juré une trêve avec le sultan Amurat. L’épisode est relaté par Jean de Silhon, Le Ministre d’Etat, avec le véritable usage de la politique moderne (Paris 1643, 4°, 2 parties), p.60-61, mais c’est vraisemblablement chez Amyraut, qui l’emprunte à Silhon, que le comte de Dohna l’aura lu : Apologie pour ceux de la religion sur les sujets d’aversion que plusieurs pensent avoir contre leurs personnes et leur creance (Saumur 1647, 12°), chap. 1, in fine, p.37-38. Voir F. Laplanche, L’Ecriture, le sacré et l’histoire, p.391.

[34] Les chapitres cxxxv-cxxxvi et clxxvii-clxxviii des PD ( Lettre sur la comète, p.339-342 et 404-406) n’avaient pas suffi à détourner le comte de Dohna de la vision traditionnelle que Bayle conteste, selon laquelle les hommes agissent en fonction de leurs convictions, et que les athées sont incapables de concevoir des principes moraux solides.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 117742

Institut Cl. Logeon