Lettre 227 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Rotterdam,] le 12 d’aout 1683

J’ay receu plusieurs de vos lettres coup sur coup M[onsieu]r e[t] t[res] c[her] f[rere] qui m’ont toutes bien rejoüi [1], je ne vous repondrai pas fort amplement, parce que pour vous epargner le port je mettrai ma lettre sous le couvert de Mr Du Four [2]. Je ne saurois assez admirer la bonté que L[eurs] E[xcellences] de Dona vous temoignent, ni exprimer la profonde reconnoissance que j’en concois. Je me suis donné l’honneur d’ecrire à mon[sieu]r le comte fort amplement, et je souhaitte que vous l’assuriez de mes profonds respects, aussi bien que madame. Je vous demande aussi un compliment fort respectueux pour la Frewle, et pour Mrs les jeunes comtes  [3]. Au reste je ne saurois lire sans confusion ce que vous m’ecrivez que L[eurs] E[xcellences] disent à mon avantage[.] Je m’en reconnois tout à fait indigne, et tout à fait incapable de soutenir les veuës qu’elles forment sur mon sujet. Je me connois, et avec une parfaite reconnoissance des grands services que Mr le comte a dessein de me rendre dans cette cour, je m’attens bien que je serai toujours dans un etat mediocre*, qui dans le fond est un veritable element pour les gens faits comme moi [4]. Je • parle à vous seul en cet endroit, et souhaitte que cela n’aille pas plus loin, Mr le prince aime trop peu les sciences* pour faire la fortune d’un homme qui n’a que cela, et pour ce qui est de bibliothequaire, je ne crois pas qu’il en ait jamai eu, ou qu’il ait jamais songé d’en avoir. Ainsi ne nous repaissons pas de vaines imaginations ; temoignons de la reconnoissance à ceux qui ont tant de belles veuës, mais ne contons point sur cela. Ce n’est pas que je ne vous conseille de faire souvenir L[eurs] E[xcellences] des offres • qu’Elles vous font de vous procurer quelque emploi en Allemagne, je vous croi effectivem[en]t propre au monde et à une cour, ainsi menagez* vous quelque chose de ce coté là, et par vos respects et complaisances continuez à vous attirer les bons offices de cette illustre maison.

Je ne manquerai pas d’envoier un exemplaire de la Lettre sur les cometes à Mr le comte [5], et à quelques uns de nos amis lors que Mr Leers enverra quelque chose à Geneve, car pour la foire de Francfort il m’a dit qu’à cause des desordres que les Turcs ont causez en Allemagne [6], aucun libraire ne s’y rendra. Les memoires sont venus trop tard, ainsi je ne parlerai point ni de S[on] E[xcellence] ni de S[on] A[ltesse] de Brandeb[ourg]. J’avois deja inseré quelque chose p[ou]r Mr le p[rince] d’Or[ange] [7]. Je vous ai deja marqué dans un billet que Mr Lenfan vous doit rendre qu’il faudra changer de nom quand vous serez à Paris [8]. Mr Rou a un emploi de commis ches Mr Fagel greffier des Etats Generaux frere du Pensionnaire de Hollande [9]. Mr Jurieu a fait une reponse au livre de Mr Brueys qui s’imprime [10], sa reponse pour le Preservatif aux Reflexions de Mr Arnaud est imprimée depuis plus d’un mois [11]. C’est une plume infatigable et extraordinairem[en]t prompte. Tant s’en faut que nous nous soions communiqué nos pensées que comme j’avois dessein de n’etre jamais reconnu po[ur] l’auteur de la / Critique je ne disois pas un mot ches Mr Jur[ieu] de tout ce que je voulois faire entrer dans mon ouvrage, et je m’empechois soigneusement d’y rien mettre que j’eusse oüi dire ches Mr Jurieu. Il est bien vrai que j’ay leu l’ouvrage de Mr Jur[ieu] à mesure qu’il s’imprimoit mais avant qu’on en eust imprimé la p[remi]ere feuille, la d[euxiem]e edition de la Critique se vendoit deja [12]. Cela n’empeche pas que nous ne nous soions rencontrez sur quelques pensées. Nous sommes toujours de tres bonne intelligence [13] : ses occupations l’empechent de vous ecrire, mais il a pour vous toute sorte d’amitié et vous salue, • et mad lle sa femme aussi[.] Pour ce qui est de notre gazetier on l’a prié de divers endroits de France de ne parler de nos affaires ni en bien ni en mal, et il est devenu si complaisant pour la France qu’il supp[rim]e • presque tout • ce qui pourroit deplaire à Mr d’Avaux ambassadeur de cette couronne à La Haye. La nouvelle de l’ enlevem[en]t de Mr J[urieu] s’est premierement debitée • de moi à Charenton, mais ni pour lui ni pour moi il n’y a eu le moindre fondement du monde, ni n’y en aura moiennant la grace de Dieu [14].

Je ne me souviens plus de ce livre qui parle de la maison de Larbont ; tout ce que je sai c’est que Le Pays n’a point fait de nobiliaire de Languedoc, je sai aussi qu’un nommé Louvet a fait un Abregé de l’hist[oire] du Languedoc où il parle des etats de Foix, mais j’ignore qu’il fasse mention de la famille dont nous sommes sortis du coté maternel, tant s’en faut que je sache qu’il en ait parlé d’une façon si magnifique que celle qui est dans votre lettre, et je ne sai pas d’où vous sont venües ces idées de chevalerie [15].

Je voi quelquefois le s[ieu]r de Rocoles qui n’est pas trop bien à son aise à La Haye, c’est un tres bon homme, son dernier livre est une reponse au s[ieu]r Maimbourg, et il n’est pas encor[e] achevé d’imprimer [16]. Je ne voi point le Merc[ure] galant, ainsi je ne sai point les avantures de d’ Aboulin [17]. Saluez Mr Minutoli de ma part et le remerciez pour moi de toutes les marques d’amitié qu’il vous donne et à moi aussi. Je connois Mr Franzius qui est un des p[remi]ers poetes de l’Europe [18]. On faira bien de faire imprimer les factums des ministres de Montpellier et de Montauban [19]. Je ne manquerai pas de vous avertir ou Mr Tronchin, si je trouve quelq[ue] place p[ou]r Mr Chamier [20]. Aprenez moi si vous avez leu vous meme le Journal de Leipsic, ou si quelque autre vous a dit qu’il parle de la Lettre sur les cometes, et en quelle langue il e[st] ecrit [21]. Il est fort vrai que Mr Albus doit aller à Surinam [22], mais il n’est pas encore parti. Quant à la maison etablie à Haerlem [23], on avoit d’abord envie de la fonder par le moien de • vingt filles qui donneroient chacune 5 000 l[ivres] t[ournois], mais depuis on a changé de veuë et on prendroit des filles pourveu qu’elles voulussent paier une pension honnete. Je n’ai pas grande opinion de tout ce dessein, aussi n’y a t’il encore que 2 ou 3 demoiselles. On croit que Mr l’evesque de Meaux faira paroitre sa replique à Mr Claude, dés que la conference de Mr Claude paroitra parce que pendant que le manuscrit de Mr Claude a eté entre les mains de Mr de La Reynie de qui on a eu permission de le faire imprimer à Paris, Mr de Meaux en a fait faire une copie [24]. Un medecin de Haerlem nommé Van-Dale anabaptiste de secte vient de publier un traitté qui fait du bruit, De oraculis • ethnicorum  [25], où il veut prouver que c’etoient tous artifices des hommes où les demons n’avoient point de part, et qu’ils ont duré autant que le paganisme.

Tout à vous. Mes respects à Mrs vos professeurs, à Mr Pictet[,] Leger, Lenfan &c[.]

Notes :

[1] Aucune de ces lettres ne nous est parvenue.

[2] Sur Jean-Louis Du Four, libraire genevois, voir Lettres 219, n.6, et 226.

[3] La formule de Bayle « la frewle », soit « la demoiselle », laisse penser qu’une seule des filles du comte – probablement la plus jeune, Sophie-Albertine, née en 1674 – n’était pas encore mariée. Le pluriel désigne les trois garçons, anciens élèves de Bayle ; en effet, le comte de Ferrassières, officier au service des Etats (voir Lettre 23, n.2), avait quitté La Haye, sans doute pour une visite chez ses parents.

[4] Visiblement, Joseph avait complaisamment décrit à son frère l’intention du comte de Dohna de recommander Bayle au prince d’Orange ; il y a tout lieu de croire que Bayle avait déjà bien compris que ses bonnes relations avec le Régent républicain Paets auguraient mal de ses rapports éventuels avec la Cour de La Haye.

[5] Il s’agit ici d’un exemplaire dédicacé ou en tous cas offert par l’auteur ; la Lettre 223, en effet, atteste que le comte avait lu la Lettre sur la comète bien avant un envoi que Bayle s’était gardé de faire tant que son anonymat avait été préservé.

[6] Dès l’été 1682, Thököly avait été reconnu roi de Hongrie par le sultan et, en décembre, les conditions mises par le vizir Cara-Mustapha à la signature d’un traité de paix étaient si exorbitantes qu’elles équivalaient à une déclaration de guerre à l’empereur. Le siège de Vienne avait débuté en juillet 1683 ; il ne devait être levé que le 12 septembre, par la suite de la victoire du roi de Pologne, Jean Sobieski, et du duc de Lorraine, général impérial, qui infligèrent une cuisante défaite aux Ottomans.

[7] Le comte de Dohna (Lettre 223) suggérait des additions à la Lettre sur la comète pour sa seconde édition (qui prit le titre de Pensées diverses). Bayle se défend d’introduire de grands changements, si ce n’est, sur le Prince d’Orange, une phrase supplémentaire ( PD §cclv) qui fait état de « l’incomparable valeur » des princes (au pluriel...) qui commandaient l’armée des Provinces-Unies, mais qui mentionne aussi « la rare prudence de ses Etats généraux » ; il est douteux que cette dernière expression ait pleinement satisfait le comte de Dohna, orangiste notoire...

[8] Joseph prit le nom de Du Peyrat : voir Lettre 222, n.5, la suggestion de Janiçon.

[9] Voir Jean Rou, Mémoires , i.200-204.

[10] Sur la Suite du Préservatif..., voir Lettre 221, n.23.

[11] Au Préservatif... de Jurieu, Arnauld avait répondu par ses Réflexions sur un livre intitulé « Préservatif [...] » (voir Lettre 225, n.2) ; Jurieu répliqua dans Le Janséniste convaincu de vaine sophistiquerie : voir Lettre 221, n.23.

[12] La deusième édition de la Critique générale parut fin novembre 1682.

[13] Les circonstances mêmes, que Bayle évoque dans cette lettre, de la publication de la Critique générale et de la Lettre sur la comète, ainsi que leur succès fulgurant, n’allaient pas tarder à troubler cette « très bonne intelligence ».

[14] Sur ce faux bruit d’enlèvement, voir Lettre 222, p..

[15] En effet, René Le Pays (voir Lettre 150, n.14) n’a pas publié de nobiliaire du Languedoc. Pierre Louvet composa Le Trésor inconnu des grandeurs de Languedoc (Toulouse 1662, 4°). Sur les liens des familles Bayle, Bruguière et Du Cassé, voir Lettres 10, n.41, et 13, n.62.

[16] Jean-Baptiste de Rocolles, Histoire véritable du calvinisme, ou mémoires historiques touchant la Réformation, opposés à l’« Histoire du calvinisme » de M. Maimbourg (Amsterdam 1683, 12°).

[17] Sur Aboulin, chantre de l’Eglise de Montauban, voir Lettres 201, n.12, et 221, n.6. Bayle n’a donc pas lu les discours de Nicolas Foucault, intendant de Montauban, et d’ Henry Le Bret, official, adressés aux « Prétendus Réformés » assemblés dans le temple de Montauban : Mercure galant, mars 1683, p.1-14.

[18] Petrus Francius (Petro Fransz) (1645-1703) ; poète néo-latin très connu, professeur à Amsterdam depuis 1674, il était assez lié avec le Père René Rapin.

[19] Voir BSHPF, 6 (1857), p.423-435, le texte de la Requête – probablement rédigée par Claude Brousson, leur avocat – signifiée par les pasteurs prisonniers volontaires au procureur général du roi au parlement de Toulouse. Claude Brousson (1647-1698), d’abord avocat à Castres avant de le devenir à Toulouse lors du transfert de la Chambre de l’Edit, allait devenir pasteur au Désert après la Révocation. Il fut pendu avant d’être roué le 4 novembre 1698, peu après son arrestation. Les factums concernant Montpellier ne semblent pas avoir été édités.

[20] Il s’agit ici de Daniel Chamier (1661-1698), fils d’un autre Daniel (1628-1676) pasteur de Beaumont, puis de Montélimar. Ce Daniel jeune fit des études de théologie à Genève (voir Stelling-Michaud, ii.461), mais, par prudence et pour ne pas irriter la France, il ne put être consacré dans la ville ; il le fut à Neuchâtel en 1686. Il passa par la suite en Angleterre en 1691.

[21] Le « Journal de Leipsic » désigne les Acta eruditorum , journal publié en latin et dirigé par Otto Mencke entre 1682 et 1707 ; Friedrich Benedikt Carpzov y publia un compte rendu de la Lettre sur la comète dès l’année de la parution de l’ouvrage de Bayle : Acta eruditorum , 1682, section IV, p.318-321. Voir aussi A.H. Laeven, De « Acta eruditorum » onder redactie van Otto Mencke. De Geschiedenis van een international geleerdenperiodiek tussen 1682 et 1707 (Amsterdam et Maarssen 1986).

[22] Voir Lettre 213, n.19 : on ne sait pas grand-chose sur ce pasteur. La Guyane hollandaise s’appelait alors Surinam ; la capitale était Paramaribo. La Compagnie des Indes Occidentales ou les Etats y entretenaient un pasteur.

[23] Sur cette maison de dames de Haarlem, voir Lettre 90, n.2, in fine.

[24] Avec élégance, Bossuet avait agi pour que le pasteur Claude puisse faire paraître en France sa propre version de leur conférence. Voir Lettre 152, n.25.

[25] Le premier article de Bayle dans les Nouvelles de la république des Lettres, mars 1684, sera consacré à l’ouvrage d’ Antonius van Dale, De Oraculis Ethnicorum, dissertationes duæ : quarum prior de ipsorum duratione ac defectu, posterior de eorumdem Auctoribus . [ Deux dissertations sur les oracles des païens] (Amsterdam 1683, 8°) : un compte rendu parut le mois suivant dans le JS du 17 avril 1684 ; voir M. Evers, « Die Orakel von Antonius van Dale (1638-1708). Eine Streitschrift », Lias, 8 (1981), p.225-267.

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