Lettre 228 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

A Roterdam le 7 sept[embre] 1683

Je viens de recevoir votre lettre du 24 du passé [1] M[onsieur] e[t] t[res] c[her] f[rere], et je vous puis dire que si mes lettres vous causent du plaisir, les votres ne m’en causent pas moins ; je vous ecrirois souvent et au long, si j’avois du loisir, et si je ne craignois de vous mettre en frais de ports de lettre, car pour l’expedient que vous me proposez coup sur coup qui est de mettre mes lettres sous le couvert de L[eurs] E[xcellences] ou de Mr le comte de Ferr[assieres] [2] j’y trouve deux inconveniens 1° en ce qu’il n’est pas du respect qu’on doit à des personnes de cette elevation, et qui à la maniere des grandes maisons d’Allemagne veulent de grandes deferences, de les rendre ainsi distributrices de lettres 2° que ce n’est pas l’usage d’ecrire à ces memes personnes sans necessité et lors qu’on n’a rien de nouveau à leur dire. On se contente de leur ecrire ou pour les feliciter, ou pour se condouloir* • ou pour les prier de quelque chose. A quoi je pourrois ajouter que l’ecrire des lettres emporte beaucoup de tems. Pour toutes ces raisons je n’ecrirois point à Mr le com[te] de Ferrassieres, si je ne voulois [que] [3] vous epargner ce port. Et pour lui je suis bien seur qu’il / ne songe point à m’ecrire, et que ce qu’il en dit n’est qu’une honneteté qu’on ne doit pas prendre au pied de la lettre.

J’ai insinué à Mr Jur[ieu] ce que vous me dites que Mr Tronchin auroit souhaitté, mais je n’ai pas remarqué qu’il veüille le faire, car comme il a traitté avec Mr Leers ( quod inter nos) pour sa copie, il seroit obligé d’acheter les exemplaires qu’il donneroit et de les payer argent comtant, pour ce qui est d’en envoier des exemplaires, il ne seroit pas de la bonne foi que Mr Leers le seut, et je ne saurois les faire partir que par ses correspondans [4].

Je viens à l’article sur lequel vous avez insisté et avec raison, qui concerne les esperances de faire fortune et la bonne opinion que vous voudriez que j’eusse de moi meme. Tant s’en faut que je veüille biaiser avec vous ou faire le modeste mal à propos, qu’au contraire je vous parle confidemment*, et que je ne voudrois pas que vous en fissiez part à personne. J’ay assez de vanité pour souhaitter que l’on ne connoisse pas de moi ce que j’en connois, et pour etre bien aise qu’à la faveur d’un livre qui fait souvent le plus beau coté d’un auteur, on me croye un grand personnage, mais apres cela je ne laisse pas de vous dire à vous sub sigillu[m] confessionis [5] que sous pretexte que j’ecris un livre qui a de l’approbation, on se tromperoit fort si on me croioit capable d’un grand emploi. Quand vous / aurez plus d’experience, et que vous aurez connu personnellement plus de personnes celebres par leurs ecrits, vous verrez que ce n’est pas si grand’chose que de composer un bon livre, et qu’il n’y a souvent rien de si sot, ni de plus incapable d’une affaire hors du cabinet, qu’un bon auteur. Ce n’est pas qu’il n’y en ait qui ont l’un et l’autre mais il y en a beaucoup plus qui ne savent q[ue] faire un livre, otez les de là, ils sont • perdus et de là vient que tant d’excellens auteurs viv[e]nt et meurent dans une mediocrité* prodigieuse dequoi on fairoit de grandes listes, si on s’en donnoit la peine.

Je suis infiniment obligé aus bons sentimens de Mr Minut[oli]. Asseurez le de ma tres parfaite et tres respectueuse amitié. Je vous demande aussi un compliment pour Mrs les professeurs, et pour Mr Pictet. Il a raison de dire que Mr Pajon n’a pas ecrit sur les 2 especes contre Mr de Meaux, on le debitoit ainsi pendant qu’un nommé Versé, • autrefois ministre socinien et deposé pour cela, faisoit imprimer une reponse qu’il y a faite [6]. Il eut l’adresse pour mieux vendre son m[anu]s[crit] de dire qu’il venoit de Mr Pajon. A l’egard de l’ortographe de « fere » qui se voit dans le livre des cometes [7], c’est com[m]e vous voiez dans ce que je vous ecris, une ortographe diferente de celle dont je me sers, mais les libraires font cela pour faire entrer plus de mots dans un[e] / feuille, de sorte que ceux qui ont cru que c’etoit une orthographe de Gascon se sont trompez. L’auteur des Dialogues des morts, est un nommé Fontenelles fils d’une sœur de Mrs • Corneille  ; le Merc[ure] galant a raporté plusieurs pieces de sa facon [8]. Vous m’avez sensiblement* obligé de m’envoier l’extrait du Journal de Leipsic [9], on n’a point ce livre là icy, et en general nous avons peu de bons livres. Vous fairez bien d’etre à Paris pour le commencem[en]t d’octobre, je vous y fairai tenir un exempl[aire] de la 2. edition.

Tout [à] vous. Je ne vous ecrirai plus qu’à Paris.

Je vous prie de cacheter le billet p[ou]r Mr Lenfant [10][.]

La charge de Mr Rou lui aporte environ 800 ecus [11][.]

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ A Geneve

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] Bayle avait revu son ancien élève à La Haye, mais celui-ci était retourné pour une visite à Coppet, où Joseph le rencontra : voir Lettre 227, n.3.

[3] Lapsus calami : le sens appelle le restrictif « que ».

[4] Ce passage laisse entendre que Tronchin avait discrètement suggéré à Bayle d’inciter Jurieu à envoyer des exemplaires de l’ Histoire du calvinisme et celle du papisme à ses collègues de Genève en cadeau. Toutefois, un tel envoi aurait constitué une sorte de concurrence déloyale pour Leers, l’éditeur néerlandais, puisque l’ouvrage aurait circulé à Genève sans qu’il y eût vendu d’exemplaires. Au surplus, à supposer même que Bayle ait pris en charge ces cadeaux, comme il ne pouvait envoyer les volumes à Genève que par l’entremise des libraires correspondants de Leers, il aurait été indélicat de faire appel à eux pour une démarche nuisible aux intérêts commerciaux de l’imprimeur de Rotterdam. Quod inter nos : « ceci entre nous ».

[5] « sous le sceau de la confession ».

[6] Noël Aubert de Versé (1645-1714), Réponse au livre de M. l’évêque de Meaux, « De la communion sous les deux espèces » (s.l. 1683, 12°). Sur Noël Aubert de Versé, voir P.J. Morman, Noël Aubert de Versé. A study in the concept of toleration (Lewiston (USA), Queenston (Canada) 1987) et A. McKenna, « Sur L’Esprit de M. Arnaud de Pierre Jurieu », Appendice 1 : « La critique de Jurieu par Aubert de Versé », p.217-232.

[7] Il existe peut-être des occurrences de l’orthographe « fere » dans la Lettre sur la comète, mais dans les exemplaires de la première édition (Cologne, Pierre Marteau, 1682, 12°) que nous avons pu consulter, la forme « faire » est très fréquente : p.10, 11, 12, 31, 36, 406, 407, etc, comme aussi dans les Pensées diverses (Rotterdam 1683, 12°).

[8] Voir Mercure galant, février 1683, p.357-358, sur les Nouveaux dialogues des morts (Paris 1683, 12°, 2 vol.), et mai 1683, p.327-332, sur les Lettres diverses de M. le chevalier d’Her*** (Paris 1683, 12°), dont Bayle présentera la deuxième édition (Amsterdam 1686, 12°) dans les NRL, décembre 1686, cat.iv. Plus tard, Donneau de Visé reviendra encore sur ce dernier ouvrage : Mercure galant, septembre 1683, p.380-385, et octobre 1683, p.334-336.

[9] Il s’agit du compte rendu de la Lettre sur la comète dans les Acta eruditorum : voir Lettre 227, n.20.

[10] Lettre 229.

[11] Sur le poste de Jean Rou, voir Lettre 209, n.5.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 154996

Institut Cl. Logeon