Lettre 232 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, septembre-octobre 1683]

Encore une fois, mon cher Monsieur, je vous remercier[ai] de vostre dissertation [1]. Elle me semble toujours belle et bonne ; et quo[i] que ce ne soit pas une nouveauté pour moy, je l’ay releuë avec autant d’avidité que la première fois. Cette netteté d’esprit, cette douceur de style et ces divers agrémens qui éclatent dans vostre ouvrage, engagent le lecteur avec tant de plaisir, qu’on se trouve au bout de cent pages, sans s’appercevoir comme on y est venu. C’est ce qui m’est arrivé. Me voila en moins d’un rien à la page 335 où vous dites que le diable aymeroit bien mieux partager avecque Dieu le culte des hommes, que les voir tous dans l’atheisme [2]. Oseray je vous le dire, Monsieur ? Cela m’arreste. Qui vous en a informé s’il vous plaist ? Est ce luy mesme ? A-t-il pris la peine de sortir de l’abysme, pour venir en personne vous le dire ? Ou bien, est-ce un essor de vostre esprit et un jeu de vostre plume ? Il faut croire plustost le dernier. Quel[le] apparence*, en effet, que Mr Bayle si honneste homme et si sage, soit un secretaire d’enfer et scache toutes les profondeurs de Sathan ? Sans doute, vous avez voulu eguayer vostre matière, et dire un paradoxe en chemin faisant, afin de tenir vostre lecteur en haleine, et le mener où bon vous sembleroit. Car enfin, Monsieur, le diable sçait trop bien ses interests, pour n’aymer pas mieux que tous les hommes deviennent athées, que d’aller partager niaisement avecque Dieu, un honneur qui ne s’adresseroit pas à luy. Je ne me connois pas en diables. Je m’imagine pourtant que cela le debvroit faire enrager. Il seroit toujou[rs] / pris pour un autre ; et quel crevecoëur n’est ce pas à un • glorieux comme luy, de voir qu’on ne luy fait civilité que par méprise ?

Pour concevoir ce que je dis, imaginons nous la bonne femme qui offre en mesme temps un cierge à Mr s[aint] Michel et à son dragon. Qu’est ce qu’en doibt penser le diable ? Une femme à genoux ; une kyrielle de prières ; un cierge ; un temple ; tout marque l’adoration. Cependant ce dragon est sous les pieds de s[aint] Michel. S’il partage l’honneur du cierge ; s’il a des prières ; si c’est à trois pas de J[esus] Christ qu’on luy fait la cour, il ne laisse pas d’estre vaincu ; il est le trophée d’un archange ; il est la risée du ciel et le joüet des chretiens ; et s’il faut qu’il ait encor du crédit en ce monde, c’est auprès d’une vieille à cervelle moisie, qui croit le debvoir plaindre dans son desastre, à peu près comme nous voyons encore tous les jours celles de son age, pleurer ceux qu’on meine à la potence. Mais si ce dragon etoit un franc diable ; Quoy vieille carcasse, luy diroit il, viens tu m’offrir un cierge pour éclairer ma honte et pour luire à ma défaite ? N’est ce pas assez d’estre • un marchepied, sans servir encore de quintaine* ? Veux tu adjouter la mocquerie à la rage, et ne scaurois je estre malheureux sans que tu t’en mesles ? Reprends ton cierge, et laisse moy à moy mesme. Je suis diable et diable vaincu. Il ne me faut plus que les tenebres. Il auroit raison, n’est il pas vray, Monsieur ? Il n’y a rien tel que d’estre soy mesme ; et c’est le plus grand desordre qui puisse arriver à une personne, que de sortir de son caractere.

Voila qui ne va pas sans mal me direz vous. Vous accommodez les choses à vostre théatre. Mais direz vous quand je dis que le diable / est friand d’honneur, c’est lors qu’il se déguise en Dieu ; c’est lors qu’il a des prestres ; des temples, des sacrifices, et tout l’attirail de la • religion, et qu’il fait l’entendu dans une pagode, autant ou plus qu’un nouveau canonisé dans la basilique de s[aint] Pierre. C’est à dire, Monsieur, que quelques fois le diable est Dieu, et Dieu le diable. Bon. Mais, comment est ce que vous ajustez* cecy. Quand le diable se déguise en Dieu, il ne commande que la justice, la bonne foy, la pudeur, la temperance ; toutes sortes de vertus. Quand le diable est diable, ce n’est qu’ordures, infamies, violence, rapines, meurtres ; toutes sortes de vices et de crimes. Le diable est il double ? et y auroit il en luy, comme en Sylla, deux personnes differentes ? Où est le diable, quand je ne vois que la vertu ? Où est Dieu, quand je ne voy que le vice ? Ajustez* moy cela s’il vous plaist, Monsieur. Ajustez* les vous mesme me répondrez vous. L’Antiquité ne parle d’autres choses que de la paillardise authorisée par Vénus, de l’yvrongnerie par Bacchus, du vol par Mercure etc… Et qu’estoit ce ces dieux là que de vrays diables ? Je n’en scais rien, Monsieur, car c’est une grande question selon moy, • de scavoir si ce n’estoit point de fausses idées de la divinité, que tous ces dieux des Anciens. Mais j’ay à vous dire, que Vénus, Bacchus, Mercure etc… favorisoient aussi peu le vice ou le crime, chez les Anciens, qu’aujourd’huy ches les catholiques madame s[ainte] Reyne favorise les vérolez, et la s[ainte] Vierge favorise les debauchées. C’estoit la frayeur d’avoir offensé le ciel ; c’estoit la confession des péchez ; c’estoit les effets de la piété, qui plaisoient à ces personnes celestes des siecles passez et du nostre. / Preuve de cela ; c’est qu’une deesse disoit à une pécheresse ;

Veniam tuis, temeraria, dictis,

supplice voce roga : dabit veniam illa roganti ; etc [3]...

Et puis, autrefois comme à présent, on faisoit conscience de se présenter devant la souveraine divinité, quand on etoit dans l’impureté ou dans le crime. Il falloit s’adresser à des dieux subalternes et du second ordre, lesquels par une charité incroyable, ne manquoient jamais de faire la paix des pécheurs avecque le monarque des dieux et des hommes. Vectores hinc precum, inde donorum, qui ultrò utroque portant hinc petitiones inde suppetias, ceu quidam utrinque interpretes et salutigeri [4]. On trouve, à la vérité, chez les historiens de certains sacrifices à Vénus Erycine, qui sont tout à fait droles : mais au fonds, quoy que les prostituées y assistassent, et qu’elles feissent les frais de la feste, il n’y avoit que les femmes de bien, qui osassent se charger de l’offrande et le mettre dans le giron de la déesse.
Il seroit donc plus à propos, pour le compte du diable que le monde devint athée. Il y gagneroit le genre humain, et verroit avec une maligne joye que Dieu se seroit trompé dans le dessein de la création, que les hommes seroient en proye à la rage, et qu’on auroit travaillé que* pour luy. Il y pourroit perdre quelques honneurs superficiels et équivoques : mais qu’est ce que de perdre des révérences et des génuflexions, et gagner un monde ? N’est ce pas aller au solide et entendre l’art de regner ? N’est ce pas laisser les dehors de l’authorité ambitieuse et acquerir sans bruit des sujets et un royaume. Je ne suis donc point de vostre advis, et d’autant plus que j’ay veû des diables incarnez raisonner de la façon que / je vous le dis. Ils étoient enragez et véritablement endiablez, lors qu’on les saluoit en foule et avecque leurs maistres ; et j’en ay veû un chez le chancelier Seguier, qui se tenoit le plus loin qu’il pouvoit derriére son patron, afin que l’honneur qu’on luy put rendre, fut entiérement à luy. Au reste, Monsieur, ne croyez pas que ce soit pour m’inscrire en faux contre vous, que je vous écris cecy. C’est que je suis toujours le mesme que vous m’avez veû, lors qu’à grands pas dans votre chambre, je vous contredisois pour tuer le temps. Vous sçavez mon humeur pyrrhonniene. Elle croit tous les jours ; mais ce n’est que sur des sujets de philosophie. Car pour ce qui est de votre mérite, je n’en sçaurois douter après le beau livre que vous venez de faire, non plus que de votre amitié, après la conduite que je vous ay veû tenir dans mes desmellez de Sedan [5]. Conservez la moy, Monsieur, et croyez que je suis toujours,
vostre tres humble serviteur
Du Rondel Je n’ay point receû vos theses [6].

J’oubliois de vous remercier de vostre bonne exhortation. J’en profiterois, je vous assure : mais à gens comme moy, il leur faut pour le moins une demy bibliotheque. Qu’est ce que ce spinosiste dont vous me parlez [7] ? Ayez la bonté, lors que vous ne scaurez que faire, de me mander des nouvelles de la rep[ublique] des lettres [8]. Je ne sçay point du tout ce qui se passe. Ne faites vous rien de nouveau ? Marsilly [9] m’écrivit une fois, que vous vous enfermiez un peu trop soigneusement, pour n’entreprendre pas quelque ouvrage. Si cela est je vous supplie, mon cher Monsieur, que je ne sois point des dernier[s] à le scavoir, puis que je fais gloire d’estre de vos amis.

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/en philosophie./ A Roterdam

Notes :

[1] Bayle avait dû envoyer à Jacques Du Rondel un exemplaire des Pensées diverses, qui venaient de paraître.

[2] PD §cxiii.

[3] Ovide, Métamorphoses , vi.32-33 ; il s’agit d’Arachné qui avait défié Pallas : « Demande humblement pardon de tes paroles, fille téméraire, [la déesse] t’accordera son pardon si tu le lui demandes. » Le texte porte Veniamque tuis.

[4] Apulée, Du dieu de Socrate, vi : « Ils jouent le rôle de messagers pour les prières d’ici-bas et les dons de là-haut ; ils font la navette, chargés de requêtes dans un sens, de secours dans l’autre, assurant auprès des uns et des autres l’office d’interprètes ou de sauveteurs. »

[5] Voir Labrousse, Pierre Bayle, i.157-158 : en janvier 1678, à l’occasion d’une inspection faite par le recteur – à cette date, Jurieu –, Du Rondel s’était vu critiqué ; or, Bayle, secrétaire du Conseil et grand ami de Jurieu, avait pris le parti du régent blâmé.

[6] Voir Labrousse, Pierre Bayle, ii.140-141 : il ne peut s’agir que de thèses soutenues en 1680 à Sedan ; vraisemblablement, il s’agit de celles qui seront imprimées dans le Recueil de quelques pièces curieuses en 1684 : voir Lettres 183, n.8, et 185, n.1.

[7] Gigas conjecture, trop légèrement nous semble-t-il, qu’il s’agirait ici d’un ouvrage qu’on trouve mentionné plus tard dans les NRL (mai 1684, cat. vii), à savoir Specimen artis ratiocinandi […] ad Pansophiæ Principia manuducens (Hamburgi 1684, 8°), ouvrage d’ Abraham Johan Cuffeler : voir H. Bost, Un « intellectuel » avant la lettre : le journaliste Pierre Bayle (1647-1706) (Amsterdam, Maarssen 1994), p.532. Millésimé 1684, l’ouvrage fut peut-être diffusé dès 1683. Sur Cuffeler, voir W. Klever, Mannen rond Spinoza. Presentatie van een emanciperende generatie, 1650-1700 (Hilversum 1997), ch.8 ; sur le spinozisme hollandais, voir J.I. Israel, Radical Enlightenment. Philosophy and the Making of Modernity, 1650-1750 (Oxford 2001), p.307-315, et W. van Bunge, From Stevin to Spinoza. An Essay on Philosophy in the Seventeenth-Century Dutch Republic (Leiden 2001), ch.5.

[8] La formule devenait habituelle sous la plume de Bayle : voir Lettres 165, p., et 171, p..

[9] Pierre Salbert de Marcilly (ou Marsilly), officier au service des Etats, se trouvait en Hollande depuis plusieurs années ; nous ignorons à quel titre il alla au Surinam en 1684 : voir sa lettre du 20 avril 1684. En 1686, il devint lieutenant colonel et, en 1688, il se trouvait à Maastricht. Les Salbert était une famille patricienne de La Rochelle et comptèrent dans leurs rangs le pasteur Jean-Pierre Salbert, qui joua un rôle important dans la résistance pendant le siège de La Rochelle en 1627-1628 ; il avait épousé une fille d’ Etienne Féret, sieur de Marcilly (Haag 2 VI, 484), ce qui démontre que l’ami commun de Du Rondel et de Bayle en descendait vraisemblablement. Le patronyme Marcilly Frémont, proposé par Gigas (p.673) sans explication, semble sans fondement. Notons que si l’officier se trouvait en garnison à Maastricht (place militaire d’importance), il passait peut-être l’hiver à Rotterdam ou à La Haye, puisque, visiblement, il fréquentait personnellement aussi bien Du Rondel que Bayle.

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