Lettre 233 : Jacques Basnage à Pierre Bayle

[Rouen, octobre-novembre 1683]
Monsieur,

Les questions qui sont le sujet de vôtre derniere lettre, sont si delicates que je fais quelque difficulté d’y repondre, je suis de ceux qui croient qu’on ne doit point s’élever jusques à Mrs les prelats quand ils ne s’abaissent point jusques à nous, et que s’il est permis de defendre nôtre religion contre leurs ecrits, on ne doit jamais penetrer leurs intrigues ny decrier leur conduite ; c’est pourquoy je me contenteray de vous raporter quel / ques faits connus de tout le monde, dont vous tirerez telles conclusions que vous jugerez à propos

Bien que le conseil de conscience [1] ne soit composé que de trois ou quatre personnes, qui sont fort unies quand il s’agit de la dispersion des jansenistes, ou de la ruine des protestans, on ne laisse pas d’y remarquer deux partis differents qui se disputent la faveur du Roy, Mr l’archevesque de Paris comme un des prelats du monde le mieux fait, le plus heureux, le plus eloquent et le plus versé dans les intrigues de la Cour [2], merite d’avoir toujours l’avantage ; le P[ere] La Chaise [3] au contraire semble y avoir plus de droit, comme estant d’une societé dont tous les membres ont ordinairement un empire absolu sur le cœur de tous ceux qu’ils aprochent, et comme directeur de conscience du Roy, mais principalement à cause des grands services qu’il luy a rendus pendant quelque temps, mesme aux depens du sang et de la vie de quelques uns de ses confreres, un jesuite disoit il n’y a pas long / temps que le P[ere] La Chaise n’avoit pas assez de merite, pour occuper le poste qu’il tient puis qu’il ne scavoit pas commander seul ; mais il ne faisoit pas cette reflection que le Roy y veut toujours balancer l’autorité de ces deux partis.

Les differens du Roy et du pape furent d’abord portés aux parlements, mais Mr l’archevesque de Paris proposa à S[a] M[ajesté] d’assembler le clergé de France [4], et de luy renvoier la decision de ses questions, representant que cela auroit l’air d’un petit concile qui pourroit annuller les canons de celuy de Lion [5], où la regale avoit esté donnée à l’Eglise, que cette assemblée pourroit jetter la frayeur dans l’esprit du pape, et le porter à l’acommodement, ou tout au moins qu’on pourroit faire diversion, en luy ostant un de ses avantages les plus considerables, qui est l’infaillibilité [6]. S[a] M[ajesté] qui aime à faire les choses d’une maniere éclatante et juridique tout en-semble, aprouva cette proposition : ce qui causa une cruelle douleur au P[ere] La Chaise, soit qu’il ne / voulust pas voir son competiteur à la teste d’une si belle assemblée, à laquelle il donneroit les principales influences, et inspireroit les sentimens qu’il voudroit, soit qu’il eust peur qu’on n’engageast sa societé dans un parjure éclatant en luy faisant aprouver les decisions qu’il prévoioit aisement qu’on alloit faire au prejudice de Rome [7], n’ayant pas mesme d’estime pour ces esprits fougueux qui dans une grande vieillesse ne peuvent moderer le feu de leur temperament, et pour faire leur cour ecrivent contre le pape [8].

Le clergé estant assemblé vous scavez qu’il a fait trois choses [9] 1. il a decidé les questions de l’infaillibilité du pape et de sa puissance sur le temporel des rois, on luy a osté ces glorieus avantages pour lesquels ses predecesseurs ont fait repandre tant de sang en Angleterre en Allemagne et dans la plus grande partie du monde chretien. 2. Pour detruire plus aisement notre religion on a dressé les Methodes et l’ Avertissement pastoral que vous avez vû, on l’attribuoit / d’abord à Mr de Maucroix [10] à cause des expressions fortes et pathetiques qui sont dans le latin, mais on a bien veu qu’un homme versé dans l’Antiquité n’etoit pas capable de faire la faute qu’on y a remarquée ; c’est qu’en se servant des expressions d’ Optat de Mileve [11], on nous attribue les sentimens des donatistes sur l’exsuflation que nous n’avons pas. 3. On a fait des bureaux pour censurer les propositions d’une morale corrompuë qui s’enseigne dans quelques echoles [12]. On eut la douleur d’apprendre que ceux de Mrs les prelats qui ont le plus d’appuy à la Cour, et qui se trouvent revetus de la qualité de deputez du clergé de France, parloient du confesseur du Roy d’une maniere fort choquante, et de plus on aprit par des espions cachés derriere la tapisserie de la chambre où on s’assembloit, qu’on n’avoit pas dessein de travailler à la reformation du chef ny des membres de l’assemblée, mais que c’estoit la seule morale des jesuites qu’on vouloit condamner [13].

On ne succombe pas aisement sous / le pouvoir de ses ennemis quand on a de l’esprit et du credit, le P[ere] confesseur du Roy a eu à son tour le plaisir de voir finir l’assemblée sans qu’on ait fait aucun acte de censure contre la morale des jesuites. On n’a point fait signer exactement à tous les professeurs, les actes qui regardoient l’infaillibilité du pape ; et ce second avantage a esté suivi d’un troisieme beaucoup plus considerable ; car l’assemblée du clergé ayant rendu publics ses actes contre le pape, le pape pour soutenir le caractere d’un homme desinteressé ne les a point censurés luy mesme, mais il a engagé les universitez et le clergé des autres royaumes à decider en sa faveur, afin que leur decision tienne lieu d’un concile oecumenique, où vous scavez qu’on a quelquefois opiné par nations. La censure de Mr l’archevesque de Strigonie [14] ayant paru, Mr l’archevesque de Paris crut qu’on l’alloit remettre à la teste du clergé de France, on jettoit deja les yeux sur les prelats qui paroissoient les plus propres pour former cette assemblée, / et afin qu’on pust y rendre compte de la premiere sommation que ces Mrs avoient ordonné de nous faire, on obtint de lettres de cachet pour tous les intendants du Royaume, afin qu’ils signifiassent promptement l’avertissement pastoral à tous nos consistoires, ce qu’on avoit negligé de faire [15]. Mais toutes ces esperances de Mr l’archevesque furent vaines. On eut le credit de renvoier le jugement de cette afaire à la Sorbonne qui ne se mesle que des choses qu’on luy propose. Et en verité il semble que c’estoit assez pour l’assemblée du clergé d’oster au pape ses principaux avantages, de trouver une voye courte et abregée de nous perdre, elle pouvoit encore faire quelque demarche contre les jansenistes, si elle les eust trouvez dignes de sa cholere dans l’etat où ils sont, mais si on avoit dessein de reussir, on ne devoit point attaquer des gens qui ont toujours passé pour maitres en l’art de se vanger, et de perdre leurs ennemis.

Vous pouvez presentement decouvrir / sans peine, pourquoy le Parlement qui est le juge ordinaire des usurpations des papes, qui sans estre infaillible a le pouvoir de decider un des points les plus importans de la religion, ayant d’abord esté ordonné pour juge des derniers differens ne l’a plus esté dans la suite. Vous voyez pourquoy l’autorité du pape qui est le chef de l’Eglise a esté soumise à celle d’un petit nombre de prelats assemblés à Paris, pourquoy dans la suite on a encore changé de juge et par une retribution fort prompte le jugement de Mrs les prelats a esté soumis à celuy des docteurs de Sorbonne [16], et enfin pourquoy on n’a presque point executé les resolutions qu’on avoit prises dans toutes ces assemblées. Il y a d’autres circonstances considerables que je ne scay pas assez exactement, on dit qu’entre Mrs les prelats qu’on avoit choisis, il y en avoit un dont la qualité la plus considerable est d’estre le meilleur sauteur de France, mais peut estre n’a-t-on fait cette raillerie, qu’aprez avoir lû dans l’ Histoire du concile / de Trente [17], qu’un des evesques italiens qui y assista etoit l’homme du monde qui couroit le mieux la poste. Pour la Sorbonne quoy qu’on fust assuré de la pluralité des voix, on pretend que la liberté des suffrages n’y estoit pas entiere, et un docteur de la faculté ayant opiné fort long temps pour le pape, comme le landemain on le prioit de conclurre son avis, il repondit magister vetat, ce nouveau langage ne plut pas, car on doit dire facultas vetat, facultas iubet [18]. On parle aussy d’une dispute qui y fut soutenue avec beaucoup de chaleur, un docteur fatigué des longs discours que chaque particulier faisoit commença son avis par ce vers,

semper ego auditor tantùm numquam ne reponam ?
 [19]
dit Horace. Le docteur Boileau [20] soutint que ce vers estoit de Juvenal, chacun eut ses amis, et ses partisans, et la dispute ne peut estre terminée qu’aprez avoir aporté le livre. Ce qui me paroist de plus extraordinaire, c’est qu’on ait retably la reputation de Mr Richer [21]. La faculté ayant /
esté obligée de se servir de ses ecrits et de suivre ses sentimens, et ses livres qu’on avoit defendus, se vendant publiquement, vous serez peut estre surpris d’apprendre qu’à la fin d’un tome de ces Vindiciæ doctrinæ majorum  [22] on ait osé inserer les notes de quelques theologiens de Paris qui traitent d’heresies la doctrine des jesuites sur la question du pape et leur sentiment de dogme pestiferé et pernicieux à l’Eglise, tellement qu’on doit l’avoir en horreur. Ils condamnent la temerité qu’on a euë de dire dans un livre imprimé aux depens du Roy, et dans sa maison, que Boniface 8 avoit justement excommunié Philippe le Bel [23], ils se plaignent aussy d’une censure qu’on avoit faite depuis peu sur le serment de fidelité, que les Anglois catholiques romains sont obligés de prester, et qui estoit aprouvé par soixante docteurs de Sorbonne ; parce qu’en effect il n’y a rien de plus propre à soulever les sujets contre leur prince, et à remplir un royaume de trouble et de guerre civile, que cette censure, j’ay crû d’abord / que cela ne faisoit aucun tort aux P[eres] jesuites parce qu’ils avoient abandonné ces sentimens, de la mesme maniere qu’un crime ne fait plus de honte quand on s’en est relevé par une sincere repentance ; mais j’apprends que les jesuites de Clermont en Auvergne, malgré les decisions du clergé, confirmées par la Sorbonne ne laissent pas de suivre leurs anciennes opinions, et que n’ayant pu violenter plus long temps leur conscience, ils ont fait soutenir des theses qui reduisent les expressions de l’assemblée du clergé à rien, et où sous des termes ambigus on etablit la 1ere doctrine qu’ils avoient suivie, vous ne serez pas faché d’avoir ces theses. Theses theologicæ circa judicium fidei et potestatem papæ.

I. Ad fideles Ecclesiæ cathol[icæ] in genere, pertinet de rebus fidei judicare consentiendo, eorumque judicium est infallibile, cum consentiunt unanimiter.

II. Ad doctores Ecclesiæ cath[olicæ] in particulari, pertinet de rebus fidei judicare instruendo, eorumque judicium est infallilibile, cùm unanimiter consentiunt.

III. Ad prælatos Ecclesiæ cathol[icæ] pertinet specialiter, de rebus fidei judicare jus dicendo, eorumque judicium est infallibile, cùm in generali concilio, maximam in partem consentiunt, saltem posito quod accedat sufficiens papæ approbatio.

IV. Ad summum Ecclesiæ cath[olicæ] pastorem, seu papam, pertinet de rebus fidei judicare. Ultimo definiendo, seu ultimam / sententiam ferendo, ejusque judicium est infallibile, cùm ex cathedra loquitur, saltem posito quod non desit sufficiens Ecclesiæ consensus.

V. Clerus gallicanus per primam propositionem ex quatuor nuper decisis non intendit diminuere autoritatem specialem Ecclesiæ in reges et principes christianos.

VI. Per secundam propositionem non intendit labefactare primatum monarchicum papæ in Ecclesiam.

VII. Per tertiam propositionem non intendit etiam auferre papæ supremam potestatem dispensandi in canonibus et legibus quibuscunque ecclesiasticis. /

VIII. Per quartam non intendit denegare papæ quamcumque infallibilitatem in definiendis fidei quæstionibus.

Claromonti

Apud patres Societ[atis] Jesu

Die 26 jun[ii] 1683 [24] Voilà Monsieur, quelle estoit cette assemblée qui avoit donné tant de frayeur au pape, aux jesuites, et particulierement aux protestants qui croioient que l’avertissement pastoral n’avoit esté inventé qu’afin de detruire tout d’un coup tous nos temples, nous chasser entierement de France, ou obliger les foibles par le defaut d’exercice, à changer promptement de religion[.] Aprez vous avoir parlé de cette assemblée qui avoit projetté notre ruine, il est juste de vous entretenir des reponces que nous avons faites aux actes qu’elle a publiés et particulierement de celle que vous avez entre les mains. On doit estre content / des ecrits qui ont paru sur cette matiere ; on a fort bien remarqué que la douceur de ces Mrs estoit feinte puisque leurs actions estoient opposées à leurs paroles. Comme un empereur voulut que le Senat romain le remerciast de sa clemence, parce qu’il n’avoit pas fait etrangler sa belle fille Agrippine, et qu’on en dediat un present d’or à Juppiter [25], ces Mrs croient que nous devons estre contents quelque chose qu’ils facent et rendre à Dieu de grandes actions de graces de leur charité pourveu qu’ils ne nous ostent pas la vie. La Reponce apologetique [26] est d’un stile pur et les raisons de notre separation y sont fort nettement exprimées. Les Considerations [27] me paroissent un ouvrage excellent, les idées de cet autheur sont toujours grandes, ses raisonnemens solides, ses expressions fortes, il dit tout ce qu’on peut dire sans violer le respect qu’on doit à Mrs les prelats, on dit que cet ouvrage est la cause du retour de Mr Nicolle à Paris [28], et des sollicitations qu’on a faites à Mr Arnaud de quitter le lieu de / son exil ; on n’a trouvé personne dans ces societez florissantes qui pust repondre solidement à ce petit ouvrage. Du moins on assure qu’il a esté le pretexte des conferences que le Mr Tomassin a deues pour le retour de ces Mrs, ce qui n’est pas moins glorieux à l’autheur salutem ex inimicis nostris [29]. Ces Mrs nous seront redevables de leur reconciliation si elle se fait.

C’est un malheur pour nous que l’autheur des Considerations n’ait pas repondu aux Methodes [30], Mr Burnet docteur anglois l’a fait fort nettement [31], je n’ay pas assez le goust de la langue angloise et je ne connoy pas assez la force des termes, pour sçavoir s’il n’a point parlé un peu trop fortement contre le synode de Dordrect [32], mais il me semble qu’on trouve dans cette reponce les principales solutions qu’on donne ordinairement aux Methodes. Et s’il les avoit assez etendues pour servir à l’intelligence de tout le monde, on ne pourroit rien y desirer, je ne vous parle point des Dialogues sur les matieres du temps, l’ autheur est de vos amis [33], / l’ouvrage est entre vos mains, et vous pouvez juger par vous mesme de la maniere delicate dont il a traité cette matiere. Notre amy avoit peur qu’un lecteur content ou fatigué de tant d’ecrits sur un meme sujet n’eust de la peine à jetter les yeux sur le sien, et cette maxime de s[ain]t Hierome, se representant incessamment à son esprit, suffecit mihi cum auditore et lectore pauperculo in angulo monasterii susurrare, « Je suis content pourveu que je face mes prieres dans le coin d’un temple avec un lecteur et quelques auditeurs » [34] ; il a eu beaucoup de peine à se determiner comme vous l’avez sceu, mais enfin il vous rend le maitre de son ouvrage ; j’avoue que je suis de votre sentiment, jamais il ne fut plus necessaire de faire des livres, et c’est aujourd[’]huy qu’on peut dire avec s[ain]t Augustin utile est plures libros à pluribus fieri diverso stilo, sed non diversa fide etiam de quæstionibus iisdem ut ad plurimos res ipsa perveniat, ad alios sic, ad alios verò sic [35][.]

Il auroit esté à souhaiter que ceux qui ont vecu pendant le / calme se fussent plus attachés aux ouvrages de devotion, qui touchent le cœur et qui le purifient, mais ceux qui vivent dans l’affliction doivent afermir les peuples contre les tentations. On doit se prevaloir de la curiosité qui est aujourd’huy si grande pour les matieres de religion, instruire les catholiques romains qui commencent à lire nos ecrits, et jetter des semences de verité dans leur cœur, ils sont presentement à la porte de Loth sans la voir, et sans la trouver, mais peut etre qu’un ange avancera sa main pour en faire entrer plusieurs [36]. Il faut aussi mettre les notres dans la neccessité de pecher contre le S[ain]t Esprit s’ils abandonnent notre religion [37] ; quoy qu’on face plusieurs livres sur un mesme sujet, ils ne sont pas inutiles non seulement à cause de la difference des idées et des manieres de traiter les questions, mais parce qu’on a de la peine à les repandre dans la France. Vous scavez ce qu’on a fait à un homme de merite pour avoir fait entrer des livres qui defendoient la religion / catholique. Deux jeunes gentils hommes estant de retour chez eux aprez avoir servy le Roy, on les a arretés prisonniers privés de tout commerce, interrogés comme des criminels, on a rendu la liberté à l’ainé à condition qu’il ne parleroit jamais du sujet pour lequel on l’avoit arresté et on soupçonne que l’amitié de Mr Le Noir [38] avec leur pere a fait tout leur crime, ayant peut etre aidé à repandre quelques uns de ses ecrits, nos livres ne sont pas traités plus favorablement, vous avez veu l’arrest rendu contre cette Critique generale qui n’a esté lue de personne qu’avec admiration [39], et c’est sans doute pour la mesme raison que des reponces qui ont esté faites aux Methodes et à l’ Avertissement pastoral, par de scavans hommes de Mets, d’Orleans et de Geneve [40], n’ont point encore paru, ou ne sont point parvenues jusques à nous. Au fond l’ecrit que vous avez entre les mains a quelque chose de particulier, on y entre dans le fonds des questions que ces Mrs nous proposent, et on appuie / les reponces par des raisonnemens qui m’ont paru solides, ainsy cette reponce a l’avantage d’estre complette, c’est pourquoy Monsieur, si vous continués dans la resolution que vous m’avez marquée plusieurs fois je vous reponds pour mon amy [41] qu’il ne s’opposera plus à l’impression. Il s’est contenté de mettre un extrait des Methodes parce que comme elles sont entre les mains de tout le monde, il a cru qu’il seroit inutile d’en grossir son m[anu]s[crit] et je croy qu’il faudra faire la mesme chose dans l’impression qu’on en faira [42]. Vous en aurez toute la peine Monsieur, mais je vous assure de toute la recognoissance de mon amy et il auroit mis votre nom à la teste avec une lettre pour vous la temoigner plus publiquement, mais cela n’est plus du bel usage et il ne veut pas estre cognu [43], je suis

Monsieur

votre

Notes :

[1] Depuis 1675, le conseil de conscience (qui établissait la « feuille des bénéfices », nominations du haut clergé qui revenaient à la couronne, et demandait ensuite l’investiture de Rome) ne comptait auprès du roi que l’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, et le confesseur, le Père François d’Aix de La Chaize : voir J. Orcibal, Louis XIV contre Innocent XI (Paris 1949), p.54-59. Selon Orcibal, Harlay jouait un rôle essentiel dans les décisions générales de politique ecclésiastique, tandis que le confesseur inspirait complètement la feuille des bénéfices.

[2] François Harlay de Champvallon : voir Lettre 11, n.57. Basnage fait ici discrètement allusion à L’Evêque de Cour de Jean Le Noir : voir ci-dessous, n.38.

[3] François d’Aix de La Chaize (1624-1709), entré dans la Compagnie de Jésus en 1657, devint confesseur de Louis XIV en 1675 et le demeura jusqu’en janvier 1709, quelques jours avant de mourir : voir G. Guitton, S.J., Le Père de La Chaize, confesseur de Louis XIV (Paris 1958, 2 vol.).

[4] Sur l’assemblée extraordinaire du clergé de 1682, il existe une vaste littérature : voir, en particulier, A.-G. Martimort, Le Gallicanisme de Bossuet (Paris 1953), J. Orcibal, Louis XIV contre Innocent XI (Paris 1949) et P. Blet, Le Clergé du Grand Siècle en ses assemblées (1615-1715) (Paris 1995), p.283-337.

[5] Le concile œcuménique de Lyon siégea en 1274.

[6] L’infaillibilité papale, dans certaines conditions, ne cessa d’être une « opinion » qu’au concile de Vatican I en 1869-1870. Jusque-là, il était licite pour un théologien catholique de la contester, ce que faisait la minorité gallicane.

[7] On sait, en effet, que les jésuites font un vœu d’obéissance au Saint-Siège, qui leur est particulier.

[8] Allusion au Père Maimbourg, qui était né en 1610, et qui avait été exclu de la Compagnie de Jésus : voir Lettre 177, n.3.

[9] Basnage résume ici les fameux « Quatre articles » rédigés par Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, Bossuet, évêque de Meaux, et Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims. Voir leur texte, dans G. Deregnaucourt et D. Poton, La Vie religieuse en France aux , et siècles (Paris 1994), p.170, et le commentaire de P. Blet, Le Clergé du Grand Siècle, p.309-324.

[10] François de Maucroix (1619-1708), chanoine de Reims et ami de La Fontaine, était l’un des secrétaires de l’Assemblée et un latiniste renommé. Le texte latin de l’ Avertissement et des Méthodes connut vite une traduction officielle, sur un mot de laquelle les protestants ergotèrent, mais dont on n’a pas lieu de contester sérieusement l’exactitude.

[11] Saint-Optat, évêque de Milève (vers 315-vers 370), est l’auteur d’un traité De schismate Donatistorum , et on s’était mis en France à comparer constamment les réformés aux donatistes. L’exsufflation – action de chasser en soufflant – est une méthode d’exorcisme. Les donatistes rebaptisaient les catholiques avec un tel rite. Comme le fait observer Jean Claude ( Considérations, p.116), la comparaison est injustifiée, car les protestants ne rebaptisent pas et n’usent pas de l’exorcisme de l’exsufflation dans leur sacrement de baptême.

[12] A savoir, la morale enseignée par certains casuistes de la Compagnie de Jésus, mise au pilori par les jansénistes et par beaucoup d’autres.

[13] Allusion malicieuse à la vie scandaleuse de l’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, qui présidait l’Assemblée du clergé ; les mœurs relâchées du prélat avaient été vigoureusement dénoncées par les jansénistes, qui les avaient ainsi portées à la connaissance du grand public.

[14] Georges Szelepcsemyi de Pohroncz, primat de Hongrie, censura la Déclaration du clergé de France le 24 octobre 1682 ; le pape Innocent XI ne voulut pas s’abaisser à entrer lui-même en lice.

[15] Les textes concernant les protestants ont été rédigés à la hâte dans les toutes dernières sessions, d’où cet oubli un peu étrange. Le roi ordonna aux intendants de faire lire le texte de l’Avertissement, démarche qui ne laissait planer aucun doute sur l’hostilité de la couronne à l’égard des minoritaires ; l’intendant ou son délégué était accompagné de l’évêque ou d’un délégué de celui-ci. Dans la France entière, les pasteurs s’inspirèrent de la Réponse de Claude lors de la signification de l’Avertissement à Charenton, réponse à la fois habile et ferme, qui refuse la présence d’un ecclésiastique catholique, mais s’incline respectueusement devant celle d’un représentant du roi.

[16] Le 19 mai 1683, après deux mois et demi de délibérations, la Sorbonne condamna la censure de l’ archevêque de Strigonie. Le 23 juin, le Parlement de Paris supprima le décret de l’archevêque.

[17] Nouvelle allusion aux égarements de Harlay de Champvallon, à l’exemple de Paolo Sarpi, Histoire du Concile de Trente, qui relevait volontiers les arrière-pensées politiques et personnelles des prélats ayant participé au concile. Sur la première édition de cet ouvrage de Sarpi (Londres 1619), voir Lettre 13 (et n.80) ; Bayle y fait aussi allusion à la traduction de Diodati, parue pour la première fois à Genève en 1621 ; celle d’ Amelot de La Houssaye parut à Amsterdam en 1683. Dans la présente lettre, Basnage désigne un passage du livre II, où Sarpi harponne Robert Venant (ou Venance), Ecossais, archevêque d’Armagh en Irlande, « qui bien qu’il eût la vüe basse étoit le meilleur homme-de-poste de son tems... ». Dans sa traduction (1736), Le Courayer annote : « Son nom étoit Vaucop. [...] Ce fut lui, selon Waraus, qui introduisit le premier les jésuites en Irlande. La raillerie que fait de lui Fra-Paolo, en le louant de bien courir la poste, et qu’il a tirée de Sleidan, vient apparemment du nombre de voyages qu’il fit en Allemagne, en France, et ailleurs, pour exécuter différentes commissions, dont il fut chargé par les Papes » (éd. B. Dompnier et M. Viallon, p.268).

[18] « Le Maître l’interdit », au lieu des formules traditionnelles : « la Faculté l’interdit, la Faculté l’ordonne ».

[19] La citation est tirée non pas d’ Horace, mais de Juvénal, Satires , i.1 : « Quoi ! Dois-je être auditeur seulement, ne devant jamais répondre ? »

[20] Jacques Boileau (1635-1716), docteur de Sorbonne, frère aîné du poète.

[21] Edmond Richer (1559-1631), docteur de Sorbonne, défenseur des « libertés gallicanes », avait été obligé de rétracter ses opinions concernant l’autorité suprême qu’il attribuait au concile général – et non au pape – et l’indépendance absolue du pouvoir civil.

[22] Edmond Richer, Vindiciæ doctrinæ majorum scholæ Parisiensis, seu constans et perpetua scolæ Parisiensis doctrina de authoritate et infallibilitate Ecclesiæ in rebus fidei et morum, contra defensores monarchiæ universalis et absolutæ curiæ romanæ (Coloniæ 1683, 4°). Cette publication, un demi-siècle après la mort de l’auteur, est significative. Le JS avait rendu compte de son Historia conciliorum generalium [...] (Coloniæ 1680-1681, 4°, 2 vol.) le 14 septembre 1682.

[23] Le violent conflit entre Boniface VIII, pape de 1294 et 1303, et Philippe le Bel eut lieu en 1302-1303 ; le pape fulmina la bulle Unam sanctam et le représentant du roi de France, Guillaume de Nogaret, bouscula brutalement le pontife à Anagni. Le pape mourut peu après.

[24] Voir en appendice à cette lettre la traduction des thèses théologiques concernant la décision en matière de foi et le pouvoir du Pape.

[25] Voir Suétone, Les Douze Césars, « Tibère », liii. Bayle reprendra les termes de Basnage dans La France toute catholique, éd. E. Labrousse, p.42.

[26] [ M.-A. de La Bastide], Réponse apologétique à messieurs du clergé de France sur les actes de leur Assemblée de 1682 (Amsterdam 1683, 12°).

[27] [ J. Claude], Considérations sur les lettres circulaires de l’Assemblée du clergé de France de 1682 (La Haye 1683, 12°) ; le pasteur de Charenton qualifie de « lettres circulaires » (le pluriel est un latinisme) l’ Avertissement pastoral ou Monitoire de Louis XIV publié à la suite des Méthodes, adressé aux évêques et aux intendants et les chargeant de faire conjointement signifier l’ Avertissement aux communautés réformées.

[28] Sur le retour de Nicole à Paris, voir Lettre 222, n.2, et sur l’exil d’ Antoine Arnauld, Lettre 186, n.24.

[29] Sur Louis Thomassin, voir Lettre 186, n.28 : « c’est de nos ennemis que vient le salut », autrement dit, les jansénistes voient leur situation devenir plus facile parce que, chez les autorités politiques, le souci de harasser les réformés prévaut sur toute autre préoccupation. Dans la lettre de Basnage, on lit bien « le Mr Tomassin » au lieu de « le Père Tomassin », et « deues » au lieu de « données ».

[30] Les Méthodes de conversion ajoutées à l’ Avertissement n’innovaient en rien et les auteurs réformés les avaient déjà abondamment contestées, aussi Claude ne jugea-t-il pas nécessaire de leur donner une réplique explicite. Basnage s’en chargea donc dans son Examen des méthodes, proposées par m[essieu]rs de l’Assemblée du Clergé de France, en l’année 1682 pour la réunion des protestans avec l’Eglise romaine (Cologne [Rotterdam] 1684, 12°).

[31] Sur cet ouvrage de Gilbert Burnet, voir Lettre 221, n.45.

[32] Anglican et latitudinaire, Burnet était théologiquement loin de l’orthodoxie calviniste qui avait triomphé à Dordrecht.

[33] Jean Tronchin Du Breuil (1641-1721) travailla quelque temps sous les ordres de Colbert, refusa de se convertir au catholicisme, vendit ses parts de la Ferme générale et gagna la Hollande, peut-être dès 1682 et au plus tard en 1683. On cite ses Dialogues sur les matières du temps concernant la religion (Amsterdam 1683, 12°) ; Tronchin Du Breuil obtint le privilège de la Gazette française d’Amsterdam en 1691 et la rédigea jusqu’à sa mort.

[34] Voir saint Jérôme, Lettres, 112. Ce sont les derniers mots d’une très longue lettre adressée à saint Augustin.

[35] Voir saint Augustin, De la Trinité, i.3 : « Il est utile que plusieurs écrivent plusieurs livres qui diffèrent par leur style mais non par leur foi, et cela sur les mêmes questions, afin que la matière elle-même soit communiquée aux uns d’une façon, aux autres d’une autre. » Le texte de saint Augustin porte autem au lieu de vero.

[36] Genèse 19,1.

[37] Voir Mat. 12, 31-32 ; Marc 3, 29, et Luc 12, 10. Ces versets allaient causer une pathétique détresse aux « nouveaux catholiques » – huguenots qui avaient abjuré superficiellement – parce qu’ils craignaient d’avoir commis par là le péché contre le Saint-Esprit, comme l’affirme Basnage ici.

[38] Sur Jean Le Noir, pamphlétaire janséniste, voir Lettres 89, n.40, et 155, n.20. Il avait fait paraître L’Evêque de Cour, anonyme, en 1674 in-4° ; l’ouvrage reparut corrigé et augmenté (Cologne 1682, 12°) et visait au premier chef l’ archevêque de Paris.

[39] Basnage savait que Bayle était l’auteur de la Critique générale ; sur les sanctions prises en France contre ce livre, voir Lettre 219, n.13.

[40] Allusion à David Ancillon, qui composa une Réponse à l’Avertissement pastoral, aux Lettres circulaires et aux Méthodes que le clergé adressa aux réformés de France en l’année 1682. Charles Ancillon, Mélange critique de littérature recueillie des conversations de feu M. Ancillon, avec un Discours sur sa vie et ses dernières heures (Basle 1698, 12°, 3 vol.), iii.258-259 et 321-322, relate que son père avait envoyé le manuscrit de cet ouvrage à Genève, à François Turrettini, mais ne précise pas si le paquet s’est perdu ou si l’ouvrage n’a pas trouvé d’imprimeur à Genève. Claude Pajon, Remarques sur l’Avertissement pastoral, avec une relation de ce qui se passa au consistoire d’Orléans, assemblé à Bionne, quand il fut signifié ; une Lettre de l’auteur à Messieurs du clergé de France et une Réponse à quelques difficultés que l’on fait ordinairement aux Protestants (Amsterdam 1685, 12°). Le « savant Genevois » est apparemment le jeune Bénédict Pictet, auteur des Entretiens de Philandre et d’Evariste (Genève 1683, 12°). Notons que l’énumération faite ici par Basnage n’est pas exhaustive.

[41] Il s’agit de Basnage lui-même, qui feint d’envoyer à Bayle le manuscrit d’un ami commun : ces fictions conventionnelles ne trompaient plus grand monde. Pour le titre complet de son ouvrage, qui est notre source pour le texte de cette lettre, voir n.30.

[42] Dans son ouvrage, Basnage cite au fur et à mesure un extrait des Méthodes avant d’en réfuter le principe.

[43] Basnage atteste ici la fréquence du recours à l’anonymat au sein des milieux lettrés, anonymat rarement impénétrable pour les gens informés et que les auteurs levaient volontiers pour leurs amis, quand cela ne les mettait pas en danger par rapport aux autorités politiques : pour les écrivains huguenots, l’anonymat était devenue une prudence élémentaire.

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