Lettre 234 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

[Rouen, octobre-novembre 1683]
A Monsieur ***/ professeur en philosophie/ et en histoire/ à Rotterdam.

Il s’est fait, Monsieur, une grande métamorphose en ma personne, depuis que je ne me suis donné l’honneur de vous écrire : car d’un homme fort paresseux, je suis devenu si diligent, que d’un ordinaire* à l’autre vous m’allez trouver auteur, puisqu’il plaist ainsi à mes amis. Je voudrois bien vous dire comme cela s’est fait : mais mon esprit et ma main sont si fatiguez, l’un pour avoir conceu trop promptement l’ouvrage que je vous envoye [1], et l’autre pour / l’avoir écrit de mesme, que je n’ai presque plus la force ni de penser, ni de tenir la plume. Vous rirez sans doute, de ce que cet ouvrage n’étant ni fort gros, ni fort rafiné, il a néanmoins fait chez moi une si grande dissipation d’esprits [2]. Mais il faut que vous sachiez, s’il vous plaist, que chacun n’enfante pas avec tant de facilité que vous, et que nôtre Minerve et la vôtre sont toutes différentes. Pensez, je vous prie, Monsieur, que je suis un novice ; que je n’avois jamais voulu savoir comme on fait un livre, quoi que sans vanité, il y ait des autheurs en ma race [3] ; et que mesme ayant fait vœu de n’estre de ma vie de leur confrairie, j’avois négligé tout ce qui pouvoit m’aider à y entrer. Il m’arriva neanmoins que voyant le livre de l’ Examen [4], je me dis à moi-mesme : je ne sai si je répondrois bien à ce livre. Je voulus essayer mes forces ; / je m’appliquai à ce que j’avois entrepris ; je trouvai qu’en moins de quatre ou cinq jours, j’avois neuf ou dix feuilles d’écriture. Cela me surprit, et me fit croire qu’en m’attachant un peu, je pourrois executer ce que j’avois projetté. Je recommençai mon travail pour y donner une autre forme : je resvai*, j’écrivis une semaine, deux semaines, trois semaines ; et enfin je reconnus, que j’estois presque arrivé au bout de la carriere. Je redoublai mes efforts ; et je fis tant que je l’atteignis. En vérité, Monsieur, voilà tout comme j’ai fait. Je m’imagine que vous vous y prenez bien d’une autre maniere ; et qu’en homme qui se possède, vous envisagez d’abord vos matieres ; qu’en commençant, vous savez où vous devez finir, et que d’un seul point de vûë, vous découvrez tous les païs que vous voulez parcourir. C’est agir en maistre, et je ne le / suis pas. Pour revenir à mon histoire, il faut que je vous dise, que je n’ai point dormi toute la nuit passée ; parce qu’étant sur le point de me mettre entre les mains de l’imprimeur, j’ai commencé à faire reflexion sur tous les chagrins où un auteur est sujet. Tous ceux qui ont eu une fâcheuse* destinée se sont présentez à mon esprit : je croi mesme que pour en grossir la foule, je m’en figurois qui n’ont jamais esté. Il me sembloit que je les entendois me conter toutes les infortunes qui suivent l’impression, et qu’ils me disoient à son sujet, ce que Tibulle disoit au sujet de l’amour,

Quid tibi vis, insane ? meos sentire furores ?

Infelix ! Properas ultima nosse mala [5].

Raillerie à part, Monsieur, et /
pour vous rendre conte sincerement de ce que j’ai fait, je n’avois point dessein de répondre à Mr Brueys. Je m’imaginois fort bien, que son livre ne demeureroit pas sans replique : et quand mesme on eust dû n’y point répondre, je n’avois point envie de le faire pour d’autres. Aussi vous puis-je protester, que je ne voulois que voir comment je deffendrois ma religion, en cas que je sois jamais appellé à cela. Si j’avois crû travailler pour le public, j’aurois pris d’autres mesures, j’aurois tourné mes phrases, châtié mon stile, et fait autrement que je n’ai fait. J’aurois même évité encore avec plus de soin, les termes qui choquent Mrs de l’Eglise romaine, quoi qu’il soit fort difficile de trouver d’autres expressions pour signifier ce qu’on veut dire. Et bien que je ne croye pas avoir rien dit d’offençant à Monsieur de Meaux [6], pour qui j’ai beaucoup de / vénération, et à Mr Brueys, dont j’estime l’esprit et la politesse ; j’aurois pourtant retouché divers endroits de mon ouvrage, afin que rien ne les y pût choquer, mesme en apparence. Mais enfin, je ne saurois me résoudre à le transcrire encore une fois ; et puis que deux ou trois personnes me conseillent de le donner au public tel qu’il est, je le lui abandonne. J’avoüe pourtant, Monsieur, que je le fais avec quelque regret, depuis que vous m’avez appris que Mr Jurieu en faisoit imprimer un sur la mesme matiere [7] ; car avec son esprit et son savoir, il n’aura rien obmis d’essentiel à dire contre le livre de l’ Examen. Ainsi mon travail semble assez inutile. Cette derniere raison m’auroit obligé à le supprimer entierement, sans* que je sai que je n’ai point marché par les mesmes voyes que cet illustre autheur. J’en ai suivi une plus proportionnée à / mes forces, et par laquelle je peux pourtant faire voir, que les raisons de Mr de Meaux et de Mr Brueys ne sont pas assez fortes, pour obliger un protestant à se faire catholique romain. Il est vray que je ne me suis la plus-part du tems attaché à combattre l’ Examen, que par Bellarmin [8]. Mais outre qu’il dit presque en tous les endroits que j’ai citez de lui, que son sentiment est le sentiment de son Eglise ; c’est d’ailleurs que je suis persuadé, qu’il est aussi croyable en fait de religion, que Mr de Meaux. Or si l’on a pour l’un la mesme deference que pour l’autre, on demeurera en suspens entre les deux opinions, jusqu’à ce qu’on sache quelle est la meilleure et la plus conforme au concile de Trente : ce qui renverse entierement les livres de l’ Exposition et de l’ Examen. Je m’apperçois, Monsieur, qu’insensiblement ma lettre à la forme / d’une préface, et peut-estre même d’une epistre dédicatoire. Si vous voulez, Monsieur, qu’elle en soit une, j’y consens ; il ne faudra plus que vous y loüer, et l’epistre sera dans les formes. Je ne répugne point à la formalité ; car je vous assûre, que personne ne prêche vos loüanges plus volontiers que moi. D’autres parleroient sans doute mieux que moi de vostre esprit, de la beauté et de la délicatesse de vos ouvrages : mais pour [ce qui est] de vôtre cœur, je me charge, s’il leur plaist, d’en parler : je le ferai mieux qu’eux, parce que je me suis plus attaché à le connoistre, dans l’envie que j’eus de vous faire un de mes amis. Vostre modestie ne voudra jamais que j’en parle ; he bien, soit. Suffit seulement de dire, qu’on ne le connoist point sans vous estimer, et que je ne suis plus à vous qu’à personne du monde, que parce que je croi que vous méritez plus que qui que ce soit, d’avoir de veritables amis. Je suis,
Monsieur,

vostre tres-humble et tres-obeïssant serviteur,

D[aniel de] L[arroque]

Notes :

[1] Il s’agit évidemment du Prosélyte abusé.

[2] Entendez, d’esprits vitaux ou animaux, terme de la physiologie de l’époque, ici au sens de forces, d’énergie intellectuelle.

[3] Le père de Daniel de Larroque, le pasteur Mathieu de Larroque, avait publié d’assez nombreux ouvrages. Dans la première livraison des NRL (cat. xii), Bayle mentionnera Le Prosélyte abusé dans une notice consacrée aux Considérations générales sur le livre de M. Brueys de J. Lenfant (voir Lettre 235). L’article V de ces Nouvelles de mars 1684 contient un éloge de Mathieu de Larroque par Jacques Basnage avec des précisions bibliographiques.

[4] Sur Brueys et son Examen, voir Lettre 224, n.18.

[5] La citation est tirée non de Tibulle, mais de Properce, Elégies , I.v.1-2 : « Que veux-tu, insensé ? éprouver mes fureurs ? Tu t’empresses de connaître les maux ultimes. » Le texte porte meæ sentire furores : « éprouver les fureurs de mon amie ».

[6] Bossuet, évêque de Meaux.

[7] Jurieu, Suite du Préservatif : voir Lettre 221, n.23.

[8] Daniel de Larroque fait allusion à ses études de théologie, dans lesquelles la controverse avait occupé une bonne place et le souvenir de ses lectures du cardinal Bellarmin (1542-1621), fameux controversiste jésuite, était encore tout frais.

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