Lettre 236 : C. Du Plessis à Jacques Du Rondel

[Maastricht, novembre 1683]

Je [1] vous suis sensiblement* obligé Monsieur du livre que vous m’envoyés [2], et encor plus des choses obligeantes • que monsieur Le Baile dit pour moy dans sa lettre [3], je dois vous en remercier parce que vous avés eu la bonté • de luy parler de moy comme de votre ami. Je voudrois avoir assés de delicatesse* d’esprit pour estre bon juge de ses ouvrages, car je vous avoüe que je suis charmé de la maniere agreable dont il escrit, ayés la bonté je vous en suplie de le remercier quand vous luy escrirés de la bonne opinion qu’il a de moy et de l’assurer de mes services. Je vous envoye ce que l’on a fourni pour moy à Sedan et vous prie de me mander si vous n’avés rien fourny icy pour le port de la derniere boette. Je suis Monsieur vostre fort obeissant serviteur[.] M[m]e Du Plessis en dit autant à M lle Du Rondel [4] et à vous[.]

• Voila un billet de l’archichiragre Mr Du Plessis [5]. Je vous envoye une lettre de Mr de S[aint] Maurice [6], et vous supplie, mon cher Monsieur, de ne point oublier le spinosiste [7] et le compére Patin [8]. Ce soir, part vostre lettre pour Sedan. Le potier d’estain [9] m’a manqué, mais Mr d[e] S[aint] Maur[ice] me marque une / autre adresse. Je m’en serviray. Adieu, mon tres cher Monsieur. J’ay si froid que je ne scaurois écrire, soit par l’intromission des corps tetrahedriques [10], ou par le repos forcé de mes doigts. L’eau est drosle en ce temps cy ; elle n’a qu’à se tenir en repos, la voila aussi tost glace, qui s’eleve au dessus du goulet de la bouteille, et la casse en suite par le milieu. Ma cave est aujourd’huy est une des plus belles choses de la ville. Tous les esprits architectoniques du demogorgon [11], se sont arrestez à l’entrée, et ont dépeint* sur la porte, les plus belles fleurs que j’aye jamais veus : c’est l’ admiration* de tout le monde. Si j’eusse pu deviner cela, j’aurois enterré plusieurs animaux, afin d’en voir la mignature sur cette porte, et prouver par expérience, la conjecture de Borelli [12].

Vostre pacquet pour Mrs de S[aint] Mau[rice] et Fetis[on] [13] est parti

 

Notes :

[1] Gigas conjecture, p.674, lettre XVI, n.7, qu’il s’agit ici de Nicolas Du Plessis Rambouillet, mais on sait que celui-ci se trouvait encore à Paris lors de la Révocation et qu’il fut alors embastillé. S’appuyant sur les lettres du 3 juin et du 8 juillet 1684, qui nous apprennent qu’il s’agit d’un homme d’épée, donc, vraisemblablement, d’un officier au service des Etats en garnison à Maastricht, qui, en hiver, pouvait facilement faire des séjours à Rotterdam, E. Labrousse propose l’identification avec C. Du Plessis, inhumé à Maastricht le 30 juin 1704 : Inventaire p.357-358.

[2] Les Pensées diverses.

[3] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[4] Jacques Du Rondel avait épousé Madeleine Hamal, à Sedan, en 1670. Nous ignorons le nom de la femme de Du Plessis, car nous n’avons su identifier avec précision ce personnage.

[5] Archichiragre signifie « violemment attaqué dans les mains par la goutte » : il s’agit de Du Plessis : voir note critique f.

[6] A cette date Jacques Alpée de Saint-Maurice était encore pasteur à Sedan. Après la Révocation, comme tant d’autres Sedanais, il se réfugia à Maastricht, où il fut, jusqu’à sa mort, pasteur et professeur de théologie. Sa lettre à Bayle ne nous est pas parvenue.

[7] Il avait été question de ce spinoziste antérieurement : voir Lettre 232, n.7.

[8] Il est vraisemblablement fait allusion ici à Charles Patin, numismate, fils du médecin Guy Patin : sur lui, voir Lettre 85, n.3.

[9] Nous apprendrons dans la lettre du 15 novembre 1684, qu’il s’agit ici d’un Sedanais, potier d’étain de son métier, nommé Des Bans.

[10] Du Rondel fait allusion en plaisantant à la glace qui se forme par temps de gelée. On notera l’apparition précoce du mot « tétraédrique », qui, d’après les dictionnaires modernes, ne serait apparu que vers 1842. A l’époque où écrivait Du Rondel, le monde savant de l’Europe portait un intérêt croissant aux cristaux et à leurs formes géométriques.

[11] Du Démiurge, autrement dit, de l’auteur de la Nature.

[12] Giovanni-Alfonso Borelli (1608-1678), physiologiste italien, membre de l’Accademia del Cimento à Florence. Nous ignorons de quelle conjecture il s’agit ici, et d’ailleurs on voit mal comment la burlesque expérience imaginée par Du Rondel pourrait correspondre aux recherches et aux hypothèses mécanistes de Borelli dans ses Theoricæ mediceorum planetarum ex causis physicis deductæ (Florentiæ 1666, 4°) et son De motu animalium (Romæ 1680-1681, 4°, 2 vol.).

[13] Sur Jacques Alpée de Saint-Maurice, voir Lettre 114, n.9. Daniel Fétizon, naguère pasteur dans la région de Sedan, était alors en Brandebourg : voir Lettres 173, n.2, et 211. Le courrier pour la région de Berlin passait probablement par les possessions prussiennes en Rhénanie, et, avec la guerre, c’est par là aussi qu’on pouvait faire parvenir un paquet à Sedan depuis Maastricht.

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