Lettre 237 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, novembre 1683]

Si derniérement ceux qui s’en allerent à Sedan eussent voulu se charger du pacquet de Mr Perou [1] ou de Mr Servas [2], ce seroit une affaire faite. Au lieu qu’à présent à cause de l’interruption du commerce [3]* ; je ne scay quand ni à qui je le pourray donner. Je le garderay jusqu’à nouvel ordre, et ne manqueray pas, à qui me présentera un mot de vostre sainte et sacrée pate, de le rendre tel que vous me l’avez envoyé. Je vous remercie, mon cher Monsieur, de vos belles theses [4]. Je les trouve tres bien écrites, et fort philosophes ; mais un peu trop pour moy. Il y a deux ou trois choses, que je n’entends absolument point. C’est ma faute sans doute*. J’ay achevé de lire vostre dissertation, où je ne trouve rien à dire, sinon à ce que vous tachez de prouver de Lucrece [5]. C’est, selon moy, le plus haut exemple de vertu et en mesme temps du plus grand malheur, qui puisse arriver à une femme. Il faudroit estre de leur sexe, ou avoir meilleur opinion de leur honnestet[é] que [v]ous paroissez n’en avoir, pour sçavoir la confusion et le desordre, où est un esprit en semblables rencontres. Je les conçois pour moy assez vivement ; parce que depuis que je suis au monde, je suis toujours avec / les gens de la vieille Rome, et me suis à peu près, sur les conversations des Seneques, formé des idées de leur vertu. J’avois barboüillé trois ou quatre pages sur ce sujet : mais comme apres les avoir leuës, j’ay creû que tout ce que [je] vous y disois, pouvoit vous avoir passé par l’esprit, je les ay laissées avec mes autres paperaces, luter avec la poussiére et les vers. J’ay leû depuis quelque temps, Figueroa [6] : j’y ay appris de quoy vous foudroyer sur ces argumens que vous me faisiez toujours de la nature des pluyes, qui auroient diminué les montagnes, si le monde etoit de toute éternité. Il a veû des montagnes qui se grossissent à force de pluyes. Quand je dis que j’ay appris ; c’est à dire un exemple fameux ; car vous ne vouliez point croire les exemp[l]es que je vous citois. Adieu, mon cher Monsieur.

Dites moy un peu, s’il vous plaist, si on pourroit trouver chez vous, La Logique et La Morale de L’Esclache [7] en tables et avec les discours. Je suis obligé, comme vous sçavez ou comme vous ne scavez pas, d’enseigner les fondemens ou une indroduction à la logique, et il me semble que ces livres là que j’ay eûs autrefois, pourroient m’ayder.

Qu’est ce que les Dialogues de J[anus] Nicius Erythræus  [8], et l’ Histoire de Loüis treize de Gramondus [9] ? / 

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Roterdam

Notes :

[1] Sur Isaac Pérou, voir Lettres 112, n.8, et 119, n.22.

[2] Nous ignorons qui était ce Servas (ou Serval : également un patronyme protestant), habitant certainement à Sedan ou aux environs.

[3] Le 26 octobre 1683, l’Espagne avait déclaré la guerre à la France, après que des armées françaises furent entrées dans les Flandres espagnoles et eurent ravagé la contrée. Guillaume d’Orange envoya des troupes au marquis de Grana, gouverneur des Pays-Bas espagnols. Tout cet épisode s’acheva le 15 août 1684 par la signature d’une trêve de vingt ans entre Louis XIV, l’Empereur et le roi d’Espagne, Charles II, à Ratisbonne (en allemand : Regensburg). Louis XIV y avait trouvé moyen d’élargir encore le traité de Nimègue à son profit.

[4] Sur les thèses de Bayle, voir Lettre 232, n.6.

[5] PD clxxx.

[6] Garcia de Silva y Figueroa avait résidé en Perse comme ambassadeur du roi d’Espagne. Le récit de son expérience fut traduit en français par Wicquefort : L’Ambassade de D. Garcias [ sic] de Silva Figueroa en Perse, contenant la politique de ce grand Empire, les mœurs du roy schach Abbas et une relation exacte de tous les lieux de Perse et des Indes où cet ambassadeur a esté l’espace de huit années qu’il y a demeuré, traduit de l’espagnol […] (Paris 1667, 4°). L’édition espagnole a fait l’objet d’une édition moderne : Comentarios de D. García de Silva y Figueroa de la Embajada que de parte del rey de España Don Felipe III hizo al rey Xa Abas de Persia (Madrid 1905).

[7] Le cours de philosophie de Louis de Lesclache (1620 ?-1671) était déjà ancien : La Philosophie expliquée en tables (Lyon 1651-1656, 4°, 5 vol.) ; La Philosophie morale divisée en quatre parties (Paris 1655, 4°), ou encore l’ Abrégé de philosophie en tables (Paris 1662, 4°). Bien que traditionaliste en philosophie, Lesclache préconisait une réforme de l’orthographe française.

[8] Janus Nicius Erythræus (Gianvittorio Rossi) (1577-1647), philologue qui bénéficia de la protection du cardinal Fabio Chigi (futur pape Alexandre VII). La première édition des Dialogi d’ Erythræus fut procurée par Gabriel Naudé (Parisiis 1642, 8°) ; elle contenait douze dialogues ; la seconde édition (Coloniæ Ubiorum [probablement Amsterdam] 1645, 8°) contient dix-sept dialogues.

[9] Le président d’une Chambre du parlement de Toulouse, Gabriel-Barthélemy de Gramond (parfois, à tort, Grammont) (?-1654), très faible continuateur de J.-A. de Thou, avait publié Historiarum Galliæ ab excessu Henrici IV libri XVIII (Tolosæ 1643, folio).

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