Lettre 242 : Louise Elle-Ferdinand, épouse Rou à Pierre Bayle

De La Haÿe ce 3 Janvier [16]84

Il est vray Monsieur que j’avois envie de vous ecrire et de vous remercier tres humblement du petit livre que vous nous avez envoyé [1]. Je l’ay leu avec bien du plaisir, il ne falloit pas etre sorciere ni fort fine p[ou]r en deviner l’auteur et ainsy, Monsieur gardez vos loüanges pour une autre fois, s’il vous plaist aussy bien que les railleries que vous me faittes en suitte sur mes sentimens en detail tant sur le petit livre que sur vos ouvrages à vous méme. En verité Monsieur vous autres grands critiques croyez, parce que vous ètes les plus habilles gens du monde, que vous pouvez vous moquer de tout le reste, sans épargner / les plus foibles. Moy qui vous admire quand vous raillez sy bien Mr Maimbourg ne vous admirerois point quand cela iroit droit à des pauvres femmes.

Pour revenir au Proselite [2], nos beaux esprits de La Haÿe ne le goutent pas autrement ; ils dises [3] que tout l’ouvrage est remply du peché originel de l’auteur ; de peur de les offencer je n’ay osé demander ce que cela vouloit dire ; sy vous le savez Monsieur vous me ferez la grace de me le mander* [4]. J’ecriray à l’ auteur pour le féliciter dès que je trouveray une voye ; en attendant Monsieur sy vous luy ecrivez ayez la bonté de le complimenter pour moy. Je suis bien ayse qu’il ayt choisi cette matiere pour se faire imprimer / je tien qu’il ne pouvoit mieux faire. Je trouve bien de l’esprit dans tout l’ouvrage. Il y en a meme à vous l’avoir dedié. Il me semble qu’il paroit bien du savoir et de la lecture p[ou]r un homme sy jeune mais je ne songe pas Monsieur que c’est à vous à luy donner sur cela de solides loüanges. Quand il ne fera plus sy froit nous aurons l’honneur de vous voir et d’en dire d’avantage. Mr Jurieu nous prescha sy bien il y a huit jours [5], que nous ne pour[r]ons nous passer de l’aller entendre dès qui degellera.

Je suis, Monsieur

Votre tres humble servante

ROU

Mr Rou vous assure de ces respects et luy et moy vous suplions de trouver bon que nous presentions icy les notres à Mr et M lle Jurieu et à M lle Du Moulin[.] / Je ne scay point de nouvelles dont je puisse vous faire part ; elle[s] roule[nt] ycy toute[s] presque sur Mr le Grand Prieur [6] qui fait force intrigues. Mais ces bagatelle[s] sont meilleures à conter qu’à ecrir[e.]

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur en philosophie/et en histoire/ A Roterdam

Notes :

[1] Jean Rou avait épousé, le 1 er décembre 1669, Louise Elle-Ferdinand, fille de Pierre Elle-Ferdinand et nièce du peintre Louis Elle-Ferdinand ; son cousin, Louis Elle-Ferdinand le jeune avait peint le portrait de Bayle qu’il envoya à sa mère, mais qui n’arriva au Carla qu’après la mort de celle-ci : voir Lettre 35, n.2, et Lettre 87, n.2. Le couple Rou avait été séparé quand Jean Rou était parti pour la Hollande en 1680, mais, grâce à Montausier, par une faveur exceptionnelle, sa femme put venir le rejoindre en 1683 avec deux jeunes enfants. Comme il apparaît au paragraphe suivant (voir n.2), le petit livre envoyé par Bayle était Le Prosélyte abusé de Larroque.

[2] Le Prosélyte abusé ou fausses vues de M. Brueys dans l’examen de la séparation des protestants (Rotterdam 1684, 12°), ouvrage anonyme dont Daniel de Larroque était l’auteur.

[3] Cette faute d’orthographe ne doit pas empêcher d’admirer dans l’ensemble l’exceptionnelle correction de l’orthographe de la présente lettre : même cultivées, les femmes du siècle écrivaient souvent phonétiquement.

[4] Il est difficile d’interpréter cette formule : le ton badin de la lettre semble exclure qu’elle corresponde à une critique de fond, portant par exemple sur l’orthodoxie calviniste du jeune auteur.

[5] Jurieu avait été invité à prêcher à La Haye.

[6] Grand Prieur de l’ordre de Malte est un titre prestigieux du clergé catholique français. A cette date, il était porté, depuis 1678, par Philippe de Vendôme (1655-1727), modèle du Théagène vicieux de La Bruyère, mais c’est probablement le titre ronflant de la charge, plutôt que la qualité de « malhonnête homme jusque dans la moelle des os » (selon Saint-Simon, xiii.289), qui donna vogue au surnom. Il semble s’agir ici d’un sobriquet donné par les réfugiés et les Wallons de La Haye à l’un d’entre eux, probablement un pasteur qui se donnait de l’importance.

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