Lettre 246 : Joseph Bayle à Jacob Bayle

Paris le 16 de l’an 1684

Je receus hier seulement votre lettre du 30 du passé [1] et celle de Mr de Lar[ivière] p[our] Mr Daillé [2] et pour moy. Je connoy deja ce Mr co[mm]e vous l’aurés veu par ma derniere, de meme que quantité d’autres gens. Vous pourrés dire à ma tante de Ros [3] qu’elle ne se mette pas en peine de m’escrire. J’auray un soin particulier de son affaire. Je n’ay pas peu voir Mr de Baluze [4], mais je le verray incessament. J’ay veu Mr Salvat [5] qui m’a fait cent amitiés, c’est un des plus galans ho[mm]es du monde. Il m’a promis de faire escrire Mr et Mad. la mareschalle de Duras [6] p[ou]r mon cousin Gaston qui aura infailliblement une / lieutenance ou une compagnie au plutot [7]. Mais il faudra p[ou]r cela l’ayder[.] Il s’employera aussi Mr de Monfort p[ou]r l’affaire de ma tante de Ros [8]. Il m’a asseuré que Mr de S[ain]t Valentin est mort à Argenteuil, fort aymé et estimé de Mr de Lorge [9]. Il n’avoit pas un sol, c’est l’ordinaire des garde[s] du corps. Mr de S[ain]t Germain est sur le meme pied, mais il a un patron qui le poussera un jour[ :] c’est Mr le marquis de Loumagne qui est extremement bien en cour, et un seigneur fort sage et du premier merite. Je n’ay pas peu lui faire la reverence encore, mais je le feray sans faute. J’ay inter nos [10] assés de talent pour faire des connoissances, j’en ay d’un et d’autre sexe, d’une et d’autre religion des plus considerables. Mr Salvat s’etonne de ce que Mrs de La Boul / bene et de Ros n’ont rien fait que s’accoquiner au paÿs, et surtout les premiers, qui sont fort miserable[s.] [11] Celui qui fut tué avec Mr Dalmanny etoit un fort galand ho[mm]e fort aymé des generaux, et qui etoit en passe de faire fortune [12]. Mr de La Ferté de Miramont est icy, Mr de Monfort lui a fait trouver en Angleterre un establissement fort considerable, il s’y en va. Il n’a point voulu changer de religion, et Mr de Monfort l’en estime mille fois plus. Il est vray qu’elle est un obstacle à la fortune, mais si on resiste on en est plus consideré des gens du 1 er air. Je vous envoye la condamna[ti]on de la C[ritique] g[enerale] d[u] c[alvinisme] afin qu’elle soit dans n[ot]re f[amille] pour un monument eternel [13]. J’en ay envoyé à Mr le c[omte] d[e] D[ohna] et autres curieux, j’ay pris les 6 derniers exempl[aires.] On / asseure la mort du pape [14]. J’ay eté aux conferences de Mr Menage et autres, et en ay receu cent honnetetés [15]. Je m’appelle Du Peyrat [16], adressés ainsy vos lettres, tantot à Mr de Frejeville [17], tantot à M le Goulon au bout du Pont Neuf sur le quay de l’Echolle proche la Samaritaine, c’est une jeune vefve de grand esprit et de grand merite, chez qui mes echol[liers] [18] sont et ont eté toujours. La Lettre des c[ometes] me fut confisquée à Lyon[,] il y a un an que je vous l’envoyois, cell[e] de la 2. edition est icy en 2 vol[umes.] [19] Je crains que mes livres et mes hardes auront eté confisqués à Lyon, je n’en ay point des nouvelles, dés que j’en auray je prieray S[on] E[xcellence] d’ecrire à Mr l’arch[eveque] [20] p[ou]r cela. Mr le Burggrave [21] a eu en present de Mr l’Electeur de Br[andebourg] apres son retour de Hongrie son • portrait enrichy de diamens, c’est un ho[mm]e de beaucoup de pieté et de grand merite, c’est ce qu’on m’ecrit de Geneve[.]

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue. Nous identifions le destinataire de la présente lettre de Joseph comme étant Jacob Bayle puisqu’elle s’adresse à un membre de la famille qui n’est ni Pierre ni Jean, ce qu’on peut déduire du ton familier. La Lettre 250 de Jacob y répond.

[2] Il s’agit ici du pasteur Adrien Daillé : voir Lettre 48, n.6. L’identification de Falentin de La Rivière est une conjecture plausible.

[3] « ma tante de Ros », Anne Baluze, épouse de François Ros de Bruguière, oncle maternel des frères Bayle : voir vol.i, Introduction, p.xxi.

[4] Sur Etienne Baluze, bibliothécaire de Colbert et professeur au Collège royal, frère de Mme Ros de Bruguière (voir la note précédente), voir Lettre 93, n.23.

[5]

Joseph Bayle cite le nom de plusieurs personnages éminents dans le monde des huguenots parisiens à l’époque de la Révocation : M. Salvat, M. de Saint-Valentin, garde du corps du duc de Lorges, M. de Saint-Germain, garde du corps du marquis de Loumagne (ou Lomagne), M. de La Ferté-Miramont, M. de Montfort. Nous n’avons su les identifier plus précisément ; ils ne figurent pas dans l’ouvrage de Douen, La Révocation de l’Edit de Nantes à Paris. Pinard évoque un Pierre de Montfort, maréchal de camp en 1652, chevalier de l’ordre de Saint-Michel en 1665 et lieutenant au gouvernement de Guise, mort en 1688 (Pinard, Chronologie historique militaire, vi.385), mais rien ne permet d’assurer qu’il s’agisse de la personne désignée par Joseph.

[6] Jacques Henri de Durfort (1625-1704), duc de Duras en 1668, était devenu maréchal de France en 1675. Neveu de Turenne, il semble avoir abjuré le protestantisme peu après son oncle. Mais on voit ici combien une abjuration restait sans effet sur les habitudes d’un grand seigneur, protecteur de ses coreligionnaires et qui ne cessait de le rester. Il avait épousé, en 1668, Marguerite-Félice de Levis, fille du duc de Ventadour, dont il eut cinq enfants.

[7] Gaston de Bruguière, cousin germain des frères Bayle, n’allait guère faire une belle carrière militaire.

[8] Nous ignorons tout de cette affaire et l’identité de M. de Monfort. Celui-ci est assimilé par Joseph aux « gens du premier air » admirateurs de la persévérance des huguenots qui résistent à la tentation de l’abjuration.

[9] Guy Aldonce, duc de Lorges Quintin, maréchal de France en 1676, frère du duc de Duras.

[10] « entre nous ».

[11] Nous ignorons de qui il s’agit ici. Il se peut qu’il s’agisse d’une affaire concernant le cousin des frères Bayle, Ros de Bruguière.

[12] Sur la mort de M. d’Almanny dans la bataille autour de Strasbourg, voir Lettre 163, n.22. Dans le rapport sur cette bataille, il est affirmé que M. de Bissy, qui accompagnait M. d’Almanny, « a été plus heureux » et a échappé à la mort : voir Mercure galant, novembre 1678, p.299. Nous ne saurions donc identifier le « fort galand homme » désigné ici par Joseph.

[13] Joseph avait pu se procurer un exemplaire de l’arrêté de La Reynie condamnant la Critique générale.

[14] Fausse nouvelle : Innocent XI ne mourut qu’en 1689.

[15] Pierre Bayle connaissait bien les « mercuriales » de Ménage et y avait certainement envoyé son frère cadet : voir Lettre 193, n.4.

[16] Sur ce pseudonyme de Joseph, voir Lettre 222, n.5.

[17] Sur Philippe de Frégeville, voir Lettre 134, n.27, et la note suivante

[18] Les élèves de Joseph furent, semble-t-il, d’une part, les f ils de Salomon d’Usson, venus à Paris sous la surveillance de leur oncle, François d’Usson de Bonrepos : voir Lettres 134, n.27, et 221, n.11 ; d’autre part, Joseph avait la charge d’autres enfants. Il semble que ceux-ci aient été les enfants de Philippe de Frégeville, fils de Louis Don de Frégeville, le cousin de Salomon d’Usson (voir Lettres 134, n.27). Enfin, dans sa lettre du 6 mars 1684 (Lettre 253) adressée à Salomon d’Usson, Joseph signale que M. de Saint-Martin d’Usson, cousin de Salomon, est venu à Paris « voir ses enfans » : ceux-ci figuraient apparemment aussi parmi les élèves de Joseph.

[19] Ce témoignage montre que les Pensées diverses étaient en vente en France, ou du moins à Paris.

[20] Depuis 1654, l’archevêque de Lyon était Camille de Neufville de Villeroy (1606-1693), frère cadet de Nicolas, l’ancien gouverneur de Louis XIV. Le comte de Dohna était d’une assez grande famille pour que son protestantisme ne fût pas un obstacle à ses pouvoirs de recommandation auprès des gens de sa classe sociale.

[21] Le « Burggrave » est l’ancien élève de Bayle, Alexandre de Dohna-Schlobitten, fils aîné du comte Frédéric de Dohna.

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