Lettre 248 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Rotterdam,] le lundi 29 de janvier 1684

Sans attendre votre réponse sur l’article de Mr Mesnard [1], mon cher Monsieur, voici un billet par lequel je vous recommande à lui. Vous n’en avez pas grand besoin, apparemment, néanmoins, en voici un. Ma dernière lettre vous a sans doute un peu chagriné puisque l’autre, beaucoup moins forte l’avoit déjà fait [2] ; j’en / suis fâché, je vous en assure, et je vous promets que désormais je ne parlerai plus de tout cela, et si je l’ai fait, croïez que c’est uniquement parce que j’ai crû qu’il y alloit de votre interêt encore plus que du mien.

Je vous rends grâces de vos souhaits et des louanges que vous me donnez avec profusion. / Continuez à l’égard des souhaits, mais non pas à l’égard des louanges. Je vous ai laissé faire jusques ici ; mais il est tems que je vous dise à vous aussi-bien qu’à tout autre, et même plus librement qu’à tout autre, qu’il faut supprimer tous éloges, et m’avertir seulement de tout ce que vous saurez qu’on trouve à dire dans mes ouvrages.

Le Mercure galant que vous m’envoïez par Roüen y sera jusqu’au printem[p]s pour le moins à cause des glaces, d’ailleurs comme je n’écris rien qui se rapporte aux affaires du Dauphiné [3], je l’attendrai patiemment. Je ne sai pas si Monsieur J[urieu] a dessein de faire quelque chose sur ce sujet. Je vous felicite des belles connoissances que vous faites ; je serai fort aise que vous me rendiez compte de celles que vous ferez à l’avenir, vous recommandant sur-tout de ne donner point à cela le tems que vous devez à vos disciples, afin que les parens ne puissent plus murmurer. Le talent que vous avez pour faire des connoissances et pour le monde me donne bien de la joie, et me fait croire que j’aurai plutôt besoin de vous que vous de moi ; je suis votre antipode à cet égard, je demeure des années entieres dans une ville sans connoître seulement les voisins, et j’aime extrèmement la retraite et la solitude ; c’est pour ceIa que je vous ai tant de fois écrit que je ne me sentois capable de rien, et sur-tout que j’étois mal propre à faire fortune, un talent comme le vôtre me serviroit de beaucoup.

Je suis bien aise des amitiez que vous recevez de M. Allix [4], je vous prie de lui en témoigner ma reconnoissance. Je sai entre nous qu’il est mal avec M. Claude, ainsi quand vous verrez ce dernier il ne faut pas faire paroître que vous aïez de grandes liaisons avec l’autre [5]. Je ne sai pas si vous avez des lettres de recommandation pour M. Baluze [6] (c’est ainsi qu’il faut dire et non pas de Baluse) ou si vous voulez l’aller voir de vous même, il est de difficile accès. Quand vous écrivez à M. Minutoli, faites-lui mille amitiés de ma part, il en use* le plus obligeamment du monde, je lui en ferai mes remerciemens. L’illustre M. Mesnage vous apprendra bien de jolies choses et savantes dans les Mercuriales comme les a appellées le Père Bouhours [7]. M. Lenfan m’a envoïé sa réponse à M. Brueys [8], je la ferai imprimer dès que le grand froid qu’il fait permettra aux imprimeurs de travailler, il y a de fort bonnes choses. La seconde réponse à ce même livre s’intitule, Le Prosélyte abusé ou fausses vûës de M. Brueys dans son Examen, etc. [9] on l’estime extrêmement, sachez le jugement que fait M. Janisson de l’ Examen des méthodes du Clergé [10] que je lui ai envoïé par Roüen ; il est difficile d’envoïer par là des livres, parce que les amis qu’on y a épuisent pour eux toute la commodité.

Vous direz s’il vous plaît à M. Allix que j’ai dit à M. Leers tout ce qu’il y avoit pour lui dans la lettre qu’il a écrite, et que l’on fera tout ce qu’il souhaite ; dites-lui aussi que dans le livre / de L’Esprit de M. Arnaud, on ne parle point du Pere Simon, si je m’en souviens bien. C’est contre le Pere Malebranche qu’il y a un chapitre plein de réflexions sur le Traité de la nature et de la grâce [11], mais on croit qu’il eut mieux valu ne point attaquer ce grand philosophe parce qu’il semble qu’on n’ait pas compris ce qu’il dit. Outre ce chapitre qui est de l’auteur de L’Esprit, etc. on a mis dans le livre une piece faite à Paris, et qui a couru en manuscrit sous le titre d’ « Avis à M. de la Reynie touchant la recherche, la poursuite et la punition des jansénistes » : cette pièce parle des Peres de l’Oratoire [12], et dit qu’il y a trois factions, celle des Malbranchistes qui sont plus attachés au Molinisme qu’au jansenisme, celle des Harléens ou Thomassinistes qui sont dévoüés à M. l’archevêque, et celle de Simoniens ou Libertins. C’est là qu’il est dit quelque chose contre le Pere Simon ; car on dit qu’il est sorti de l’Oratoire pour son Histoire critique ; qu’il a fait imprimer à Londres l’impertinente Vie du Pere Morin qu’il dit venir du P[ere] Amelotte, et qui ne tend qu’à troubler la religion et l’Etat, aussi-bien que ses autres ouvrages, tant ceux qu’il a publiés que ceux qu’il médite encore ; c’est tout ce qu’il y a dans le livre sur le P[ere] Simon.

Je crains que M. Leers ne perde ce que M. Dufour lui doit[.] [13] M. Jurieu et moi écrivons aujourd’hui pour cela à M. Turretin [14]. Je suis bien aise que vous aïez vû M. Spanheim [15]. (c’est ainsi qu’il faut dire et non pas de Spanheim par un Gasconisme dont il se faut défaire). M. Pugens [16] est à La Haye. Assurez de mes très-humbles services Monsieur et Mademoiselle de Malnau [17], ils m’ont toujours fait les plus grandes honnêtetés du monde et j’en conserve le souvenir avec une extrême reconnoissance. Je crois aussi bien que vous qu’il ne faut pas songer à dédier la Critique à son Excellence.

Saluez très-particulièrement M. Jan[içon] ; j’oubliai de lui répondre à l’article de l’ Abrégé du Concile de Trente [18]. Il est certain que l’ auteur de cet Abregé a mis par-ci par-là diverses réflexions de son crû, il n’y a point de doute qu’il n’ait omis des choses qu’il n’a pas jugées importantes et qui peut-être le paroissent à quelques lecteurs ; mais il est vrai en général qu’il y a très-peu de choses essentielles oubliées.

Si vous trouvez un livre de M. de Marolles intitulé, Les Tableaux du temple des Muses [19] in fol[io] bien relié et bien conditionné, et qu’on veuille le laisser pour un louis d’or, achetez-le, je vous rendrai l’argent et vous dirai comment il me le faudra envoïer. Informez-vous combien on vend les gazettes de l’an 1680 reliées en un volume.

On n’a rien ici de nouveau, et c’est un méchant païs pour les bons livres. Il n’y a dans toute la Hollande que M. Jurieu qui en fasse, ou peu s’en faut. Pour éviter les ports je ne vous écrirai pas aussi souvent que vous m’écrivez [20], car aussi bien n’ai-je presque point de nouveautés à vous apprendre.

Tout à vous.

Notes :

[1] Pierre avait posé une question à Joseph sur la libération de Jean Mesnard : voir Lettre 238, n.7.

[2] Il s’agit de la Lettre 213. Nous n’avons peut-être pas toutes les lettres de Pierre à son frère cadet, mais l’allusion à une lettre « beaucoup moins forte » pourrait tout de même concerner la Lettre 206 dans laquelle sont formulés quelques reproches.

[3] Voir Lettre 221, n.17, sur les troubles survenus, d’abord en Dauphiné, par suite de la tentative de célébrer les cultes réformés sur les masures des temples détruits. Ces troubles s’étendirent au Vivarais.

[4] Pierre Allix, le pasteur de Charenton.

[5] En dehors d’un possible conflit de personnes entre les deux collègues, Allix était bien loin de porter sur Pajon le jugement d’une sévérité enflammée qui était celui de Claude.

[6] Sur Etienne Baluze, l’ancien bibliothécaire de Colbert, que Bayle avait pu rencontrer chez Ménage, voir Lettre 93, n.23.

[7] Sur les réunions du mercredi chez Ménage, qualifiées de « mercuriales » par le Père Bouhours et auxquelles Bayle avait lui-même participé, voir Lettre 81, n.33 ; il y avait envoyé Joseph (voir Lettre 246, n.16). Rappelons que Bouhours et Ménage avaient été engagés dans une violente querelle de grammairiens entre 1672 et 1675 : voir A. McKenna, «  Ménage et Bouhours  », article cité Lettre 13, n.70. Sur la préparation d’une nouvelle édition de son commentaire sur Diogène Laërce, qui devait paraitre en 1692, voir R.G. Maber (éd.), Publishing in the Republic of Letters. The Ménage-Grævius-Wetstein Correspondence 1679-1692 (Amsterdam-New York 2005).

[8] Voir la Lettre 235, sur les Considérations générales.

[9] Daniel de Larroque, Le Prosélyte abusé, ou fausses vues de M. Brueys dans l’examen de la séparation des protestans (Rotterdam 1684, 12°) ; voir aussi NRL, mars 1684, cat. xii in corp.

[10] Jacques Basnage, Examen des méthodes proposées par Mrs de l’Assemblée du clergé de France en l’année 1682 (Cologne 1684, 12°) ; voir NRL, mars 1684, cat. vii.

[11] Il s’agit de la « Troisième observation », L’Esprit de M. Arnaud, i.73-99.

[12] L’Esprit de M. Arnaud, ii.433 : « Avis à M. de La Reynie » ; les divisions au sein de l’Oratoire sont mentionnées plus bas, p.450-451.

[13] Nous apprenons ici que le libraire genevois Du Four, menacé de faillite, comptait Leers parmi ses créanciers. Il est assez curieux que, du Refuge, en faveur de Leers, Jurieu et Bayle contactent un professeur de théologie : il s’agissait évidemment d’alerter les autorités politiques genevoises sur la nécessité de protéger la réputation de la République, en faisant, par exemple, des créanciers prioritaires de ceux qui étaient des étrangers.

[14] François Turrettini : voir Lettre 10, n.16. La lettre que lui adressèrent Bayle et Jurieu ne nous est pas parvenue.

[15] Ezéchiel Spanheim était alors à Paris, comme Résident de l’Electeur de Brandebourg. Il a laissé une Relation de la Cour de France : voir l’édition moderne procurée par E. Bourgeois et M. Richard (Paris 1973) et Lettre 13, n.15

[16] Nous n’avons pu identifier ce personnage.

[17] Lisez Malnoë : sur l’avocat Daniel de Malnoë et sa femme Emilie-Charlotte Drelincourt, voir Lettre 238, n.18.

[18] Sur cet ouvrage de Jurieu, voir Lettre 290, n.15.

[19] Michel de Marolles, Tableaux du temple des Muses, représentant les vertus et les vices sur les plus illustres fables de l’Antiquité (Paris 1655, folio) : on le voit, il ne s’agissait pas d’un ouvrage récent.

[20] Rappelons que ces frais incombaient au destinataire d’un envoi : Bayle cherchait à éviter à son frère des dépenses d’affranchissement.

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