Lettre 256 : Joseph Bayle à Jacob Bayle

de Paris le 26 mars 1684

J’escris à Mr Dusson M[onsieu]r e[t] t[res] c[her] f[rere], et je lui envoye le deslogement de la moitié de la compagnie qui est à Bonnac que Mr Dusson colonel du regiment de Touraine a obtenu [1][.] J’ay escrit à Mr Charpentier premier commis de Mr de Louvoys [2], apres luy avoir rendu visite avec Mr Dusson, de vouloir exempter Le Carla de logement et pour le present et pour l’avenir[.] Le regiment de Condé partira p[ou]r aller en Catalogne le 15 du mois prochain, c’est ce que je puis vous asseurer. Le Roy partira le 10 pour [a]ller en Flandre avec une armée de 60 m[ille] ho[mmes.] Mr le colonel Dusson est un fort galand ho[mm]e[.] Il a eu la bonté de s’informer de m[on] p[ere] de nous et de n[ot]re famille fort exactem[en]t de mesme que du Carla[,] des Mrs et dames qui y sont pr[e]sentem[en]t[,] de feu ma magnane, des d[emoisel]les de Siuras et autres, et m’a prié de vous asseurer tous de son souvenir [3]. Il est en passe d’une grande fortune, mais il faut du temps. J’ay eté promener avec luy souvent dans son carrosse. Il est fort familier, et ayant des grandes ouvertures de cœur, nullem[en]t bigot, mais de sa reli[gion] parce qu’il y trouve sa fortune co[mm]e les autres. Mr de Bonrepeaux [4] quoy que tres honnete, est un peu plus serieux, et se donne de plus grand air*[.] / 

 

Je receus il y a quelque temps v[ot]re pacquet [5] dont je vous remercie de tout mon cœur : il faut s’escrire à l’avenir de moix en moix seulement et se communiquer [t]out ce que l’on aura appris pendant cet intervalle de diverses sorte[s] de choses, d’affaires, de nouvelles du monde en general, paÿs, et familles en particulier, des nouvelles de litterateure et autres telles si point* en y a. Mon cousin de Naudis m’a escrit ces jours passés [6] et me dit que vous vous portés tous fort bien. Nous chang[e]ons dans 3 ou 4 jours de cartier* et je vous envoye p[ou]r cela l’adresse, vous pourrés aussi adresser vos lettres à Mr de Frejeville. Mr Alix songe à eslever fort m[on] f[rere] aupres ou de S[on] A[ltesse] Mgr le pr[ince] d’Or[ange] ou bien aupres de S[on] A[ltesse] E[lecteur] de Brandebourg [7] et p[ou]r cela il m’a dit qu’il feroit fort bien d’aller joindre Mr le comte burggrave de Do[h]na [8], ambassadeur de Sa dite A[ltesse] E[lecteur] de Bran[debourg] aupres de S[a] M[ajesté] L[ouis] pour etre son secretaire d’ambassade. Car aussi [ce] jeune seig[neu]r n’entend pas encore assés bien les grandes negotiations et les intherets des princes. Car autrem[en]t je vous le dis nettement, il croupira à Rotter[dam] dans l’obscurité et dans la pedanterie et mourra de faim.

On impr[ime] à Amsterdam le Mercure savant [9] qui est à peu près co[mm]e le Merc[ure] galand. On y drape* un peu l’auth[eur] du Journal de Paris, celuy du Mer[cure] gal[ant] et le gazettier. On empechera qu’il n’entre en France. S[on] E[xcellence] a eu des attaques de goute. Mr le c[omte] de Fer[rassières] me doit envoyer une lettre de change de 500 l[ivres] t[ournois] p[ou]r lui faire des empletes. Mr le pr[ince] d’Ora[nge] va etre fait generalissime des troupes d’Espagne. La ville d’Amsterdam a consenti à la levée des 16 mil[le] ho[mm]es et voyla S[on] A[ltesse] contente [10]. / 

Nous celebrerons vendr[edi] prochain un jeune. Le samed[i] suivant le catechisme se fera. Le dim[anche] la s[ainte] Cene. Et le lundy on prechera p[ou]r acti[on] de graces, si bien qu’il faudra aller 4 jours de suite à Charanton. Je vo[us] envoye une lettre de Mr Banage. Quoy qu’il dise du projet de l’ Hist[oire] de la Refor[me] de Mr de Bèle il n’y auroit rien de mieux entendu*. Et si vous aviés du loisir vous feriés bien d’y travailler [11]. Je salue m[on] p[ere] ma belle sœur et tout le reste de la parenté, et fais mille vœux p[ou]r votre fils : nous avons sujet de benir Die[u] de ce qu’il est si bien fait, si gaillard, et si vigoureux[.] Je vous envoye le madr[igal] que M le de Do[h]na voulut que je misse sur le Mercure extraor[dinaire] [12].

 

• A Monsieur/ Monsieur Bayle fils f[idele] m[inistre]/ d[u] s[aint] E[vangile]/ Au Carla

Notes :

[1] Le destinataire de la lettre évoquée par Joseph est Salomon d’Usson ; le colonel était un d’ Usson, sieur de Saint-Martin. Les logements de troupes étaient lourds pour les populations qui les supportaient et la noblesse locale jouait son rôle traditionnel de protecteur en tentant de les éviter ou au moins de les abréger. A la présente date, de tels logements s’appesantissaient volontiers sur les cantons protestants, mais on voit ici un d’Usson converti au catholicisme aider de son mieux un cousin demeuré réformé...

[2] Nous n’avons pas cette lettre adressée au commis de François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois (1641-1691), ministre et secrétaire d’Etat.

[3] « feu ma magnane » désigne la grand-mère maternelle des frères Bayle, Paule de Langloy, épouse de Michel Bruguière : voir Lettres 113, n.13, et 135, n.16. Sur les Siuras ou Sivras, membres de la famille ou amis des Bayle au Carla, nous ne savons rien.

[4] François d’Usson, sieur de Bonrepos (ou Bonrepaux), oncle des élèves de Joseph : voir Lettre 128, n.31.

[5] La dernière lettre de Jacob à Joseph est la Lettre 250.

[6] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[7] Bayle résistera aux tentatives amicales d’ Allix : voir Lettre 260, p..

[8] Il s’agit ici de l’aîné des anciens élèves de Bayle, Alexandre de Dohna-Schlobitten : voir Lettre 23, n.2 ; sur sa nomination auprès de l’ Electeur de Brandebourg, voir Lettre 246, p.23 et n.22, et Lettre 260, p., et n.30.

[9] Ce périodique, qui ne connut que deux fascicules (janvier et février 1684) était imprimé par Desbordes, à Amsterdam, mais son rédacteur principal résidait en France : il s’agit de Nicolas de Blégny (1646-1722), chirurgien et médecin parisien, qui avait pour collaborateur à Amsterdam un autre médecin originaire de Niort et alors protestant, Abraham Gaultier (vers 1650-1720), qui devait revenir en France et abjurer. Sur ces deux hommes, voir Parité de la vie et de la mort. La « Réponse » du médecin Gaultier, éd. O. Bloch (Paris 1993), p.39-62, et Dictionnaire des journaux, p.883-884, Dictionnaire des journalistes, s.v. et S. Matton, Trois médecins philosophes du siècle (Paris 2004), p.175-202. Le Mercure savant connut un succès mitigé et Desbordes en arrêta la publication sous son titre initial, la poursuivant sous la forme des NRL, avec Bayle pour rédacteur.

[10] Depuis fin août 1683, la France était en guerre avec l’Espagne ; à l’agression française en Flandre répondit, le 26 octobre, une déclaration de guerre formelle de l’Espagne. Les Provinces-Unies demeuraient neutres, et l’empereur, en conflit avec la Turquie, n’était pas en mesure d’aider l’Espagne. La politique de Louis XIV devait rencontrer un succès passager quelques mois plus tard, le 15 août 1684, à Ratisbonne, où l’Espagne et l’empereur signaient une trêve de vingt ans avec la France, pendant laquelle la France conservait ses récentes conquêtes. La nouvelle apportée ici par Joseph Bayle n’est qu’un racontar sans fondement.

[11] La lettre de Basnage ne nous est pas parvenue. Faut-il comprendre que Jacob (ou même Pierre) aurait songé à une réédition ou à un commentaire de l’ Histoire ecclésiastique des Eglises réformées au royaume de France, compilation par ordre chronologique de documents, initialement imprimée à Genève en 1580 ?

[12] Voir Mercure galant, juillet 1683 (Lyon 1683), p.251, le madrigal sur l’énigme du Tapis. « Mlle de Dohna » désigne l’une des trois filles de Frédéric, comte de Dohna : Amélie, Louise-Antoinette ou Henriette-Ursula.

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