Lettre 259 : Jacques Lenfant à Louis Tronchin

[Heidelberg, mars ou avril 1684]
Monsieur et tres honoré Pere,

Monsieur Baile [1] étoit encore icy, lorsque j’ay reçû la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire. Il a dit que c’etoit son frere et non pas lui qui s’etoit revolté, et qui avoit fait toutes les fourberies dont vous parlez à M. Fabrice et à moi. Il a poussé l’effronterie jusqu’à écrire à M. Turretin pour lui demander s’il n’etoit pas vray qu’il eût reçû de lui des lettres de recommandation pour Merle. Mais enfin on a connu que ce n’etoit qu’un stratagême pour gagner tems. Il a comblé icy en se retirant la mesure de ses mensonges et de ses fourberies au prejudice de bien des gens [2]. Je vous suis infiniment obligé de bons avis qu’il vous plaît de me donner, je les prens en bonne part, et j’en profite. Mon humeur n’est point d’aller vîte en besogne. Je sais examiner et suspendre mon jugement. La religion reformée est à mon gré la plus pure de tout le christianisme. Et quoique dans la speculation il puisse avoir des choses que je ne trouve ni evidentes ni clairement revelées, cependant on ne me verra point, s’il plaît à Dieu, blesser la charité par aucun éclat.

Si l’on vouloit tolerer parmi nous les sectaires, je les trouverois ridicules de vouloir faire bande à part. Nous avons là dessus M. Fabrice [3] et moi des conversations frequentes •. Et nous convenons de bien des choses. Je n’oublie pas dans ces conversations à faire mention de vôtre netteté et de vôtre / desinteressement. Je vous envoye les theses de M. Mieg [4] dont vous m’avez parlé. Elles ne regardent pas precisément les questions de la grace. Mais seulement la consolation que l’on peut recevoir dans l’une et dans l’autre opinion. Au moins il me semble que M. Mieg s’en est ainsi expliqué avec moi. Car je n’ay pas encore leu les theses. Je serai bien aise d’en savoir vôtre sentiment, quand vous les aurez luës. Pour moi j’ay toujours trouvé que la grace particuliere s’accorde infiniment mieux avec le systeme de reformez. Cependant je crois la grace universelle, quoique ce systeme ne se soutienne pas parce que je trouve cette opinion de la grace universelle beaucoup plus conforme au genie de la religion et de l’Ecriture, à l’idée de la divinité, et à la raison. Or quand une fois on a connu clairement et distinctement une verité tous les inconveniens du monde ne doivent pas y faire renoncer, parce qu’il n’y a point d’inconvenient qui puisse prescrire contre une verité. Nous avons tous l’esprit fini et nous ne connoissons pas tous les rapports des choses, ainsi les inconveniens que nous trouvons à une verité clairement connuë ne doi[ven]t pas nous rebuter. Un esprit infini n’y en trouveroit pas. Voila pourquoi je me tiens à la grace universelles [ sic] quoique selon cette opinion le systeme soit  [5]. Et par cette raison que nôtre esprit est fini on a tort d’imputer les consequences qui pourroient naître de cette doctrine. M. Mieg vous baise les mains. C’est un fort habile homme à mon gré.

Je prens la liberté de vous prier, Monsieur, d’accepter un exemplaire d’un petit livre intitulé Considerations generales sur le livre de M. Brueys [6]. J’ay voulu exercer ma plume sur le livre de ce nouveau converti. Je soumets le tout à vôtre jugement et vous en demande vos charitables avis. Monsieur / Buisson m’a recommandé icy un nommé M. Dulonguard, qu’il dit être un proselyte [7]. Vous m’obligerez de m’en faire le portrait, afin de n’agir pas pour lui sans connoissance, et de n’etre pas trompé comme on l’est souvent icy[.]

Je suis avec beaucoup de respec[t]

Monsieur mon tres honoré Pere

J’assûre de mes respecs toute vôtre famille, et en particulier Mademoiselle vôtre fille ma commerre [8]. Avec votre permission. Pardonnez moi mon incivilité de vous envoyer cet exemplaire non relié, je ne puis jouir d’aucun relieur, et ne veux pas perdre l’occasion

Votre tres humble et tres obeissant serviteur
Lenfant

Notes :

[1] Il s’agit ici de Joseph Bayle, dont nous avons vu (Lettre 215) qu’il était venu à Paris par une voie indirecte : en accompagnant Dohna Ferrassières, qui repartait en Hollande. Joseph Bayle avait donc revu Jacques Lenfant à Heidelberg et s’était visiblement assez mal tiré des enquêtes dont Tronchin ou d’autres Genevois avaient chargé Lenfant. Joseph aurait essayé de tout rejeter sur son frère Pierre, mais il ne convainquit pas Lenfant.

[2] Les frasques de Joseph semblent avoir été surtout des dettes, mais peut-être aussi s’était-il forgé des lettres de recommandation. Nous ignorons qui était Merle.

[3] Johann Ludwig Fabricius était l’ami et le protecteur de Lenfant à Francfort. Il avait publié, sous le pseudonyme de Janus Alexander Ferrarius, moine augustin, un ouvrage de controverse : Euclides catholicus, sive Demonstratio Romanæ fidei ex primis, certis et evidentibus principiis, mathematicâ methodo et connexis continuâ serie propositionibus deducta, ad Reverendissimos viros Adrianum et Petrum de Wallemberg (Londini 1676, 4° ; Parisiis s.d., 4°), qu’on trouve encore dans ses Opera omnia quibus præmittitur Historia vitæ et obitus eiusdem autore Joh. Henrico Heidegger (Tiguri 1698, 4°), opuscule xxx. Voir aussi, Le Clerc, Epistolario, i.190, 191n.

[4] Johann Friedrich Mieg, professeur de théologie à l’Université de Heidelberg et auteur de nombreux écrits exégétiques sur l’Ancien et le Nouveau Testament. A cette même époque, le 13 juillet 1684, Lenfant écrivait à Le Clerc que Mieg était un professeur de théologie « eruditissimum, accuratissimum, candidissimum et moderatissimum » : Le Clerc, Epistolario, i.189. Il semble être ici question des thèses auxquelles Mieg a présidé, publiées sous le titre : Dissertatio theologica ordinaria de fundamento fidei justificantis, quatenus illud per doctrinam Reformatorum de morte et merito Christi nequaquam labefactatur quam […] præside Joh. Friderico Miegio […] suscipit Jo. Gottfr. Kuhn (Heidelberga 1680, 4°, 16 pages).

[5] « impénétrable ».

[6] Cet envoi permet de dater la présente lettre avec une bonne approximation : voir Lettres 238, n.19, et 251, n.5.

[7] Buisson était assurément un Genevois. Nous ignorons qui était Dulonguard.

[8] Lenfant avait donc été parrain d’un enfant dont la fille de Tronchin était la marraine.

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