Lettre 262 : Pierre Salbert de Marcilly à Pierre Bayle

à Paramaribo sur la rivière de Surinam le 20 avril 1684
Monsieur
Je [1] n’ay que le tems de vous écrire ce billet pour vous assûrer de mes tres-humbles services. Je m’estois proposé de vous faire une longue lettre, et de vous informer de l’estat de ce païs, des mœurs de nos Indiens, de leurs sentimens touchant la divinité et • l’immortalité de l’ame, et de plusieurs autres choses de cette nature, sur lesquelles vous me témoignastes en vous quittant, que vous seriez fort aise d’étre eclaircy par un homme digne de foy. Je lisois même hyer dans votre belle et savante Lettre sur la comete un endroit • par lequel il paroit que l’on n’a pas encore de relation bien exacte sur cette matiere [2]. Ce ne sera pas pour aujourd’huy que je satisferay votre curiosité, mais dans peu, je le feray pleinement s’il plaît à Dieu, et j’espere vous apprendre des particularitez assez dignes d’estre sceües, en attendant que je • puisse m’acquitter de ma promesse, je me donne l’honneur de vous • tracer quelques lignes fort à la haste, • ayant à écrire aujourd’huy une vingtaine de lettres par le vaisseau qui part demain, et qui ne devoit partir que dans quinze jours. Cela m’a extremement chagriné, car je me faisois un grand plaisir de vous entretenir un peu amplement et à loisir. Tout ce que je peux faire cette fois cy, c’est de / vous demander la continuation de votre amitié, et de vous dire que personne ne vous estime ni ne vous ayme tant que moy. Je vous conjure de respondre à mes sentimens, et de m’escrire ; une lettre de vous est capable de me donner six mois de plaisir. J’en juge par la Critique generale et par la Lettre sur la comete, qui font ma plus agreable lecture, et que je lis et relis incessamment. Je vous remercie encore de la • seconde edition de ce dernier livre que vous eustes la bonté de m’envoyer à Amsterdam quelques jours avant mon depart [3] ; mais comme il n’estoit pas achevé d’estre imprimé, et par consequent qu’il y manque plusieurs cahiers, je prends la liberté de vous en demander • encore un exemplaire ; et si vous ou l’illustre Mr Jurieu avez fait quelque chose depuis •, ayez la • bonté de me l’envoyer ; • lorsque je suis parti, on me dit que Mr Jurieu alloit faire reimprimer l’ Apologie pour la morale des Reformez contre le renversement de la morale &c. avec des augnentations considerables [4]. Aprez • avoir fait icy mes tres humbles compliments à Mr Jurieu, je le prieray sans façon de me faire present de son / livre. • Ce sera une œuvre de charité de fournir une si utile et si salutaire lecture à un homme qui vit sans société raisonnable, et au milieu des mauvais exemples. Une demi-douzaine de livres comme ceux dont je vous parle m’occuperoient honnestement, et agreablement tout ensemble.

Mandez moy s’il vous plaît des nouvelles de la Republique des Lettres ; et si le Pere Hardouïn a achevé son travail sur • l’ Histoire de Pline [5]. Je voudrois bien savoir aussi si Mr Huet a fait une critique des ouvrages de Mr Des-Preaux, comme il l’en a menacé [6]. Si j’avois un conseil à donner à Mr Huet, ce seroit de ne point entrer [en lice] contre un homme qui aura toujours les ri[eurs] et les beaux esprits de la Cour de son • costé, tandis que • lui abbé Huet, quelque raison qu’il puisse avoir, sera • traitté de pedant avec toutte son erudition.

Adieu mon cher Monsieur. Assurez vous que vous aurez de mes nouvelles bientost ; et que je vous feray part de quelque remarque qui meritera peut estre d’entrer dans une troisième edition • de la Lettre sur la comete. Je vous embrasse de tout mon cœur et suis tout à vous. Si vous m’envoyez quelques livres, mettez les entre les mains de Mr de Bethon [7] • ou de Mr Rou [8]. Je suis vostre tres humble et tres obeïssant serviteur[.]

  Marsilly

Ayez la bonté aussi de m’envoyer vos theses ; et de me mander si vous ferez imprimer vos remarques[,] augmentation ou supplement sur Sleïdan [9].

Quand vous écrivez à nostre ami Mr Fétizon [10], faittes lui mille baisemains de ma part, s’il vous plaît.

 

• A Monsieur/ Monsieur Bayle Professeur/ en Philosophie/ A Rotterdam

Notes :

[1] Pierre Salbert de Marcilly (ou Marsilly) semble avoir été en Hollande plusieurs années avant la Révocation. Nous ignorons à quel titre il alla à Surinam en 1683, mais, vraisemblablement, il était déjà à cette date au service des Etats généraux. En 1686, il fut nommé lieutenant-colonel dans leur armée (voir Bulletin de la Commission de l’Histoire des Eglises wallonnes, IVe série, i.23, – qui corrige Haag, ix.232). En 1688, il était en garnison à Maastricht, où il résida à diverses reprises et où il était lié avec Du Rondel. C’est probablement son fils qui fut naturalisé Anglais en 1713 ( Publications of the Huguenot Society, 17 (1923), p.117).

[2] Il s’agit sans doute du passage qui deviendra, dans les Pensées diverses, le chapitre 129 : « Je croi qu’en attendant une relation bien fidelle des mœurs, des lois et des coutûmes de ces peuples que l’on dit qui ne professent aucune religion, on peut assurer que les idolâtres ont fait en matiere de crimes, tout ce qu’auroient seu faire les athées. » Dans la CPD, §13, Bayle fera état des objections soulevées par Fabricius dans sa dissertation intitulée Apologeticus pro genere humano contra calumniam atheismi publié dans Opera (Heidelbergæ [1682 ?], 4°).

[3] La lettre de Bayle accompagnant cet exemplaire des Pensées diverses ne nous est pas parvenue. Marcilly était donc parti en août 1683, car les Pensées diverses portent un achevé d’imprimer du 2 septembre 1683.

[4] Cette édition prit le titre de Justification de la morale des Réformés contre les accusations de M. Arnauld (La Haye 1685, 8°) en deux volumes, dont le premier reproduit le texte de l’ Apologie pour la morale… de 1675.

[5] Jean Hardouin, S.J. (1646-1729). Son édition de Pline in usum Delphini n’allait paraître que l’année suivante : C. Plinii Secundi historiæ naturalis libri XXXVII, quos interpretatione et notis illustravit J.H. (Parisiis 1685, 4°, 5 vol.) : voir C. Volpilhac-Auger, La Collection Ad usum Delphini, p.68.

[6] Voir L. Tolmer, Pierre-Daniel Huet (1630-1721), humaniste-physicien (Bayeux 1949), p.302-303 : l’amitié de Huet pour Chapelain suffit à expliquer son hostilité envers le satirique, qui avait trempé (avec Racine et Furetière) dans la composition du Chapelain decoeffé (Paris 1665, 8°) et de sa suite, La Métamorphose de la perruque de Chapelain en comète, qui circula sous forme de manuscrit et fut publiée pour la première fois dans l’édition des Œuvres de Boileau établie par Brossette (Genève 1716, 4°). Les menaces proférées par Huet contre Boileau semblent avoir été orales et n’avoir pas eu de suite : voir G.L. van Roosbroeck, Chapelain décoiffé : a battle of parodies (New York 1932).

[7] Marcilly désigne peut-être Bertou ou Berthoud : voir Lettre 261, n.5. Il s’agit évidemment de quelqu’un qui se trouvait au service des Etats et qui connaissait le mouvement des navires vers la Guyane hollandaise.

[8] Jean Rou, devenu historiographe de Guillaume III : voir Lettre 209, n.5.

[9] Nous trouvons ici, indirectement, un renseignement sur la matière des cours professés par Bayle à Rotterdam. Il semble, en effet, hautement probable qu’un de ses cours avait porté sur Jean Sleidan (1506-1556), historien luthérien, dont le De statu religionis et reipublicæ Carolo quinto Cæsare commentarii (Argentorati 1555, folio) connut de nombreuses réimpressions. Les thèses connues, soutenues sous la direction de Bayle à l’Ecole Illustre de Rotterdam, portent sur la définition cartésienne de l’espace : voir Lettre 195, n.6.

[10] Sur Daniel Fétizon, voir Lettre 173, n.2.

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