Lettre 269 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Rotterdam,] ce lundi 8 de mai 1684

Je suis fort en peine à votre sujet mon tres-cher f[rere]. L’excuse que vous apportates le • vendredi 21 d’avril, disant qu’une petite migraine vous empechoit de m’ecrire plus au long ne devoit pas ce semble m’inquieter, moi qui sens toutes les sepmaines ce mal, et qui en suis gueri au bout de 24 heures, cependant je ne sai par quel pressentiment secret, je soupconnai que c’etoit pour vous le commencem[en]t d’une maladie considerable, je le craignis, j’en fus allarmé, et je vis 8 jours apres que mes alarmes n’etoient pas sans fondem[en]t puis que la lettre que je receus de vous etoit presque toute d’une autre main que de la votre [1]. J’en examinai fort tristement le contenu. Je vis que vous aviez ecrit le lundi 24 une demie page, et que vous aviez eté à Charenton le jour precedent, neanmoins vous aviez le vendredi 28 deja passé par les mains de plusieurs remedes sans que votre mal fut cessé, je ne saurois vous exprimer les reflexions tristes qui me vinrent dans l’esprit. J’etois dans l’embarras de mon demenagement le jour que je receus cette lettre [2], et le transport de mes livres avec la peine de les ranger tous m’a si fort occupé que je ne pus vous ecrire l’ ordinaire* suivant, mon papier et mon ecritoire etant sous un monceau de livres. Je prie le bon Dieu d’etre votre medecin et de benir les remedes dont vous vous servirez. Ne negligez rien pour recouvrer votre santé, mais sur tout prenez garde de ne pas user de remedes suspects, et mal preparez qui font mourir plus de gens qu’ils n’en guerissent, et priez quelque ami (si vous n’avez pas la force d’ecrire une ligne ou deux) de m’apprendre l’etat où vous serez. Ne me deguisez point la chose ; si j’ai sujet d’etre affligé je veux le savoir.

Je vous remercie de tout mon cœur du soin que vous avez pris de m’envoier les Journaux [3][ ;] il suffira desormais de les envoier 2 à deux, car je ne suis pas pressé pour les miens de voir si promptement ceux de Paris. Je continue de remarquer que nos amis de dela* ont concu le plan que nous avons fait autrement qu’il • ne faloit le concevoir. Je voi qu’ils croient que l’on y parlera des affaires de la paix et de la guerre, comme on fait dans le Mercure galant, mais ce n’est point du tout notre dessein, nous voulons nous renfermer dans les bornes des journaux d’Allemagne et de France etc. et laisser aux gazetiers et au Mercure galant le soin d’aprendre les nouvelles courantes. Je vous ai deja dit aussi que l’ouvrage ne pouvoit pas pren / dre les airs et la demarche des 27 lettres [4], il faut s’attacher à bien faire connoitre les livres dont on parle, aller serré, parler en historien, et si on y mele quelque raillerie, il faut que ce soit fort sobrement, car autrement on se mettroit sur le pied de nos gazetiers qui se sont decriez par toute l’Europe, et qui dans le fond ne le sont pas selon leur merite.

J’ai leu les 3 tomes du Mercure galant de cette année, et j’ai veu qu’il se fait une grande affaire de refuter les lardons, et qu’il le fait assez mal [5]. Votre ami [6] a eu raison de le mepriser, ce qu’il dit est pitoiable, et • je ne sai ce qu’il a fait de l’esprit qui paroit dans le tour agreable qu’il donne à une petite historiette. C’est son fort, et celui de flater le Roi, mais pour refuter les gazetiers de Hollande il n’y entend rien. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’en ce pais ci on ne fait aucun cas ni des gazetes ni des lardons, et qu’on en regarde les auteurs comme des gens qui vivent de cela, et qui pour avoir du pain glosent et medisent avec la derniere indiscretion, et quelquefois sans aucune sorte de jugement.

Tout ce qu’il y a ici de gens sensez admirent le phlegme et la moderation de la France qui semble demander la paix et la vouloir extorquer à force d[e] se rendre facile, pendant que l’Espagne ne songe qu’à ruïner toute l’Eu[rope] [7].

On a raison de souhaitter que nos Nouvelles viennent tous les 15 jours, mais comme elles sont trop grosses pour etre envoiées par la poste, peu de gens les feroient venir tous les 15 jours, ainsi apres avoir tout pesé on s’est resolu de ne les donner que tous les mois en livret de cent pages ou environ. Le retardement seroit dur si la chose se faisoit comme on se la figure, c’est à dire si c’etoit des nouvelles de politique, mais comme ce n’en seront point, on ne s’impatientera pas d’attendre quelquefois 3 mois. En effet on ne pourra en faire tenir en France que par la voie des vaisseaux, qui quelque fois attendent le bon vent deux ou 3 mois. Les Nouvelles du mois de mars sont achevées d’imprimer, mais le libraire ne les debite pas encore je ne sai pourquoi. Il ne m’en a pas seulement envoié un exemplaire. Il imprime cependant celles d’avril. Si vous saviez la peine qu’on a de faire tenir des livres vous ne murmureriez pas de n’avoir ni les Pensées diverses ni les 27 lettres [8], ne vous impatientez pas, vous les aurez avec le tems. Je voudrois savoir si les 4 exemplaires du XX [9] vous ont eté envoiez. Je n’ai point des nouvelles des livres que vous m’avez achetez, et je ne sai s’ils sont partis de Paris. Mais ce n’est point là mon inquietude. Votre maladie est ce qui m’inquiete. Guerissez au nom de Dieu mon cher fr[ère] je vous recommande à sa s[ain]te grace et suis plus qu’à moi meme votre etc.

On ne vous a pas bien informé quand on vous a dit que Mr de Fe[r]ras[sières] avoit une compagnie, et qu’il seroit ayde de camp. Vous l’en avez felicité, mais c’est une pure chimere [10][.] Voici un billet que Mr Jurieu vous ecrit [11].

L’academie de Franeker en Frise m’a elu pour professeur en philosophie [12] ; je n’ai pas encore receu la lettre de vocation. On ne me conseille pas d’y aller [13], parce que l’air y est fort mauvais, que l’humeur des gens y est rude, que personne n’y parle francois, que ce n’est qu’un petit lieu separé pour ainsi dire du reste de la Hollande, et degarni de nouvelles, et que d’ailleurs les gages y sont tres mediocres. On ne donne que 300 francs plus qu’ici. Ce n’est pas la peine de quitter une ville belle et florissante, où on a des connoissances toutes faites, et où on trouve tant de Francois, ou parlant francois, qu’à peine sent t’on qu’on est etranger. Outre qu’en allant en Frise il faudroit renoncer au journal [14], ce qui seroit fort prejudiciable du coté de la reputation ; apres le bruit qui s’en est deja repandu. La reponse de Mr L’Enfant est imprimée depuis plus de 2 mois [15]. Mr Jur[ieu] travaille aux Prejugés legitimes contre l’Eglise romaine, et l’ouvrage est tantot achevé de composer [16]. Il paroit depuis peu un libelle intitulé l’ Histoire des promesses illusoires de la France depuis la paix des Pyrenées [17].

La lettre que vous m’avez envoiée touchant le livre intitulé Lux in tenebris (c’est ainsi qu’est le titre et non pas Lux ex tenebris) est toute pleine de faussetez [18]. Il n’y a presque rien dans les propheties de tout ce dont parle ladite lettre. Vous m’avez envoié une liste de choses qu’il faudroit avoir entre lesquelles vous avez mis le projet de Mr de S[aint-] Romain [19]. Je ne sai ce que c’est, et le voudrois savoir. Quant au Mercure francois je l’ai presque tout. Et pour les gazetes je seroi bien aise de savoir lors que Dieu vous aura redonné la santé ce que vous aurez conclu avec Mr Milhau [20], et combien il en a de tomes. J’ai les 3 premiers volumes savoir • 1631, 32 et 33 j’ai aussi celles de l’année passée 1683, ainsi ne les achetez point, • il faudra voir si les tomes de Mr Milhau sont complets[.]

 

• A Monsieur/ Monsieur du Peirat ches Mademoiselle/ Goulon derriere les Grands Augustins/ au bout de la rue de Savoie/ A Paris

Notes :

[1] Les lettres de Joseph sont perdues. Sa maladie était, en effet, très grave : voir Lettre 272.

[2] L’ancienne adresse de Bayle est indiquée dans la Lettre 195 du mois de décembre 1681 (voir n.12) : « chez M. Ferrand, op Geldreskai (quai des Gueldres), à Rotterdam » ; en 1683, Caze d’Harmonville adresse sa lettre à Bayle « in de win hawe » (quai au Vin), et il utilise de nouveau cette adresse dans la Lettre 247 du 22 janvier 1684 ; la nouvelle adresse de Bayle est apparemment celle utilisée par Jacob dans la Lettre 275 du 23 mai 1684 : « chez M. de Beaumont sur le Niew Hawe (sur le quai Neuf) » ; enfin, dans une déclaration notariée du 26 septembre 1685, Bayle indiquera qu’il habite depuis « début 1684 » à l’adresse qu’il donne dans sa lettre à son frère Jacob du 12 juin 1684 (Lettre 288) : « chez M. van der Horst, sur le Lewenhaven ». Voir H.C. Hazewinkel, « Pierre Bayle à Rotterdam », dans Pierre Bayle, le philosophe de Rotterdam. Etudes et documents, dir. P. Dibon (Amsterdam, Paris 1959), p.26.

[3] A savoir, le JS.

[4] Les NRL ne doivent pas adopter la forme épistolaire de la Critique générale.

[5] Sur les lardons, voir Lettre 260, n.3 et 4. Le Mercure galant se mit à les réfuter avec prolixité : voir janvier 1684, p.272-311 ; février 1684, p.274-352 ; mars 1684, p.280-341. Cette étrange tactique, probablement suggérée officieusement à Donneau de Visé, amalgamait des auteurs assez différents ( Saint-Glein, Chavigny de La Bretonnière, Crosnier) et, comme elle les citait, ne faisait qu’apporter de la publicité aux gazetiers de Hollande.

[6] Nous ne saurions identifier cet ami de Joseph qui a exprimé son dédain pour les réfutations des lardons proposées par Donneau de Visé dans le Mercure galant.

[7] C’est vraisemblablement par précaution, pour le cas où sa lettre tomberait dans des mains étrangères, que Bayle souscrit si caricaturalement à la position française officielle.

[8] Les Pensées diverses, 2e édition de la Lettre sur la comète, et les vingt-sept lettres de la Critique générale de l’Histoire du calvinisme de Mr Maimbourg.

[9] L’ouvrage dont Bayle cache le titre pourrait bien être celui de Jurieu, L’Esprit de M. Arnaud, ce qui expliquerait pourquoi la Lettre 265 (de Jurieu à Joseph Bayle) aurait été incluse dans la présente lettre : Joseph Bayle aurait servi d’intermédiaire pour faire passer l’ouvrage interdit, par exemple à des pasteurs de Charenton et à Janiçon.

[10] Sur Dohna Ferrassières et ses frasques, voir Lettres 260 et 261.

[11] Lettre 265.

[12] Sur l’invitation de Bayle à l’Université de Franeker, voir Lettre 267.

[13] Jurieu déconseillait à Bayle d’accepter le poste à Franeker : voir Lettre 265, n.2.

[14] C’est-à-dire renoncer à la rédaction des NRL, qui exigeait un réseau de correspondants étendu et efficace et des relations étroites avec les libraires-imprimeurs.

[15] Les Considérations générales : voir Lettre 235, n.3.

[16] Les Préjugez légitimes contre le papisme allaient être publiés l’année suivante (Amsterdam 1685, 4°). Il s’agit d’une réponse aux Préjugez légitimes contre le calvinisme que Pierre Nicole avait fait paraître longtemps auparavant, en 1671.

[17] Histoire des promesses illusoires depuis la Paix des Pyrénées (Cologne 1684, 12°) ; cet ouvrage anonyme est l’œuvre de Gatien de Courtilz de Sandras. Voir aussi W.P.C. Knuttel, Catalogus van de pamflettenverzameling berustende in de Koninklijke Bibliotheek (Utrecht 1978), n°11948, p.321, où l’on trouve une traduction en néerlandais de ce pamphlet.

[18] Cette rectification de titre montre que Bayle se réfère à l’édition procurée par J.-A. Comenius, Lux in tenebris, hoc est prophetiæ donum quo Deus ecclesiam evangelicam (in regno Bohemiæ et incorporatis provinciis) […] paterne solari dignatus est submissis de statu ecclesiæ in terris, præsente et mox futuro, per Christophorum Cotterum, Silesium, Christina Poniatoviam Bohemiam et Nicolaum Drabicium, Moravium, revelationibus vere divinis, ab anno 1616 usque ad annum 1656 continuatis ([Amsterdam] 1657, 4°), tandis que son frère mentionnait Lux e tenebris, noviis radiis aucta, hoc est solemnissimæ divinæ revelationes in usum seculi nostri factæ I Christophora Cottero […] ab anno 1616 ad 1624, II Christinæ Poniatoviæ […] annis 1627, 1628, 1629, III Nicolao Drabicio […] ab anno 1638 ad 1664 […] (s.l. 1665, 4°). Voir DHC, article « Kotterus » et, en particulier, rem. A. Bayle écrit ici en savant bibliographe, sans avoir encore compris que des prophéties bien oubliées un temps étaient redevenus d’actualité à cause de l’avancée turque sur Vienne en 1683 ; Rocolles, Vienne deux fois assiégée par les Turcs en 1529 et 1683, et heureusement délivrée, avec des réflexions historiques sur la maison d’Autriche et sur la puissance ottomane (Leyde 1684, 12°) est un livre recensé dans les NRL d’avril 1684, art. V. Rocolles mentionne hostilement Drabicius. Par la suite, ce sera une pomme de discorde entre Jurieu et Bayle que l’appréciation de la valeur à accorder à des prophéties que le théologien finit par estimer divinement inspirées. C’est la tradition chiliaste de certains courants du taborisme qui ressurgit un siècle plus tard chez des Frères de l’Unité ou Frères moraves.

[19] Sur M. de Saint-Romain, voir Lettre 165, p.152 et n.4 : il s’agit sans doute de son « projet » de partir en Angleterre.

[20] Sur ces volumes de la Gazette proposés par M. Milhau, voir Lettre 261, n.22.

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