Lettre 271 : Henri Justel à Pierre Bayle

• [Londres,] le 16/6 may [16]84
Monsieur
Vous avez tant de bonté pour moy, que j’espere que vous voudrez bien m’achepter un livre qui doit estre imprimé en Hollande qui a pour titre Histoire critique de la creance et des coutumes des peuples du Levant [1]. Je rendrai l’argent que vous en aurez donné et le port de la lettre que je vous écris au marchand à qui j’ay desja donné ce que vous aurez deboursé pour le livre que vous m’avez envoyé [2]. Vous me ferez plaisir de le donner à quelque ami qui passeroit en Angleterre. Mr Simon et un docteur de Sorbonne nommé Mr Du Boys doivent donner au premier jour un Apparatus biblicus bien ample et un jugem[en]t de toutes les editions de la Bible. Ce sera un in folio qu’un nommé Praslard doit imprimer [3]. Vous avez veu les Œuvres de Mr Bigot reimprimées depuis peu à Paris [i]. Le Traité des cometes se lit à la Cour et on en faict le cas qu’il merite [4]. Il y [a] une Academie à Dublin et un[e] autre à Oxfort qui travaillent à l’avancement des arts et des sciences et qui font des experiences dont ils feront part à celle de Londre [5]. Un habile homme doit donner l’Apicius De re culinaria  [6] : il pretend que les Romains scavoyent / fort bien ce qui est necessaire pour conserver la santé. Si vous avez besoin de quelque livre de ce pays[,] je pourrois vous l’envoyer. Obligez moy quand vous m’ecrirez de mettre vostre lettre qui me sera addressée dans une enveloppe sur laquelle vous mettrez ceste addresse[ :] à Monsieur Monsieur Cooke, Secretaire à Witheal à Londre[ ;] elle me sera rendue seurement. Je vous demande pardon de l’importunité que je vous donne et suis
Monsieur

Votre tres humble et tres obeissent serviteur

Justel

• A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ A Rotredam

Notes :

[1] Histoire critique de la créance et des coutumes des nations du Levant, par S. Moni (Francfort 1684, 12°). L’ouvrage est de Richard Simon, comme l’indique le pseudonyme transparent. Justel était fort lié à Richard Simon, qui l’appelait son « cher Caraïte ».

[2] Dans sa lettre du 4 janvier 1684 (Lettre 243), Justel avait demandé à Bayle de lui envoyer un exemplaire de L’Esprit de M. Arnaud ; il avait réitéré sa demande le 3 mars (Lettre 252). Apparement, Bayle lui avait envoyé le volume demandé.

[3] Jacob Du Bois, Disquisitiones criticæ de variis per diversa loca et tempora Bibliorum editionibus ; quibus accedunt castigationes unius theologici Parisiensis ad opusculum Vossii de Sibyllinis oraculis et ejusdem responsiones ad objectiones nuperæ criticæ sacræ (Londini 1684, 8°). Justel se trompait en croyant que l’ouvrage aurait pu être publié à Paris chez André Pralard. Voir P. Auvray, Richard Simon (1638-1712) : étude bio-bibliographique avec des textes inédits (Paris 1974), p.30, n.2 et Lettre 301, n.4.

[i] Palladii de vita S. Johannis Chrysostomi […] dialogus. Accedunt homilia S. Johan. Chrysostom. in laudem Diodori […] Acta Tarachi […] Omnia nunc primum græco-latina prodeunt, cura et studio Emerici Bigotii (Lutetiæ Parisiorum 1680, 4°). Initialement, Bigot avait joint à son édition de Pallade une épître de Chrysostome qui avait été découverte au siècle par le réformateur Pierre Martyr et utilisée contre l’antiquité prétendue de la transsubstantiation ; pendant longtemps, du côté romain, on avait contesté l’authenticité de cette épître, et les autorités françaises, ayant appris que Bigot avait prévu de l’éditer, ce texte fut retranché de la quasi-totalité des exemplaires du livre. Allix, toutefois, put trouver un exemplaire non mutilé et relata l’incident : Anastasii Sinaitæ anagogicarum contemplationum […] liber XII cui præmissa est Expostulatio de S. Johannis Chrysostomi epistola ad Cæsarium […] non ita pridem suppressa (Londini 1682, 4°). Finalement, ce texte de Bigot fut édité en 1687 par les soins de Basnage : Divi Chrysostomi epistola ad Cæsarium monachum juxta exemplar cl. v. Emerici Bigoti, cui adjunctæ sunt tres epistolicæ dissertationes (Roterodami 1687, 8°). Bayle relatera cette affaire, NRL, juin 1685, art. II, à l’occasion de la publication, selon un autre manuscrit, de l’épître de Jean Chrysostome dans les Varia sacra d’ Etienne Le Moine, puis, derechef, juin 1686, art. VII, et décembre 1686, art. V ; voir aussi novembre 1686, cat. i. Elle est aussi racontée par L.F. Doucette, Emery Bigot, seventeenth-century French humanist (Toronto 1970), p.60-74.

[4] Sur la réception des œuvres de Bayle en Angleterre, voir L.P. Courtines, Bayle’s relations with England and the English (New York 1938), G.C. Gibbs, « Huguenot contributions to the intellectual life of England, c.1680- c.1720, with some asides on the process of assimilation », in La Révocation de l’Edit de Nantes et les Provinces-Unies, 1685 (Amsterdam, Maarssen 1986), p.181-200, J. Champion, « “ Most truly ... a protestant” : reading Bayle in England », in Pierre Bayle dans la République des Lettres. Philosophie, religion, critique, dir. A. McKenna et G. Paganini (Paris 2004), p.503-526, et G. Paganini, « Hume, Bayle et les Dialogues concerning natural religion  », ibid., p.527-567.

[5] L’essor des sociétés savantes pour l’avancement des sciences fut un des phénomènes les plus remarquables de l’Europe du siècle. Voir M. Ornstein, The Role of Scientific Societies in the Seventeenth Century (Chicago 1928) ; H. Browne, Scientific organisations in seventeenth century France (Baltimore 1934) ; et A.R. Hall, From Galileo to Newton. The Rise of Modern Science (London 1963). Les origines de la Royal Society de Londres sont à trouver dans les activités au milieu du siècle de trois groupes : le cercle ou « collège invisible » du philanthrope allemand Samuel Hartlib, dont les préoccupations étaient plutôt techniques ; Gresham College à Londres, un club de mathématiciens, astronomes et physiciens, et la Philosophical Society d’Oxford formée de certains membres de Gresham College. On pouvait être membre de plus d’un de ces groupes. L’histoire de la réunion en novembre 1660 à Gresham College, où fut proposée la création de la Royal Society of London for the Improvement of Natural Knowledge, officiellement instituée en juillet 1662, est racontée par Thomas Sprat dans The History of the Royal Society (London 1667, 4° ; éd. J.I. Cope et H.W. Jones, St. Louis 1958). Les Philosophical Transactions de cette société commencèrent à être publiées à partir de 1665. La fondation en 1683 de la Dublin Philosophical Society pour la promotion de la philosophie naturelle et expérimentale eut lieu sous l’égide de William Molyneux (1656-1598), secrétaire et animateur, et de Sir William Petty (1623-1687), premier président, tous deux fellows de la Royal Society. Voir K.T. Hoppen, The Common Scientist in the 17th Century : A Study of the Dublin Philosophical Society 1683-1708 (London 1970).

[6] Apicius Cælius (voir son article dans le DHC). Il pourrait bien s’agir d’une édition projetée par Martin Lister. Quoi qu’il en soit, les choses traînèrent, puisqu’il n’y eut pas de nouvelle édition de cet auteur latin avant 1705 (avec un tirage très limité), puis en 1709 par Almeloveen, un ami de Bayle.

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