Lettre 272 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Rotterdam,] le jeudi 18 de mai 1684
M[onsieu]r e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

Je croi qu’il seroit inutile de biaiser pour vous aprendre la nouvelle qui me donne sujet de vous ecrire aujourdhui, car vous ne la saurez que trop avant que cette lettre vous soit renduë. On l’a ecrite de Paris à Mr Dusson le samedi 13 du courant, et cette lettre ne sauroit partir de Paris que le samedi 27 de ce mois, voila 14 jours d’avance, ainsi je ne serai pas le premier annonciateur d’une si mauvaise nouvelle. Mais je ne suis que trop asseuré que je viendrai assez à tems pour vous trouver percé d’une plaie accablante et toute fraiche. Vous auriez besoin d’une consolation extraordinaire, m[on] t[res] c[her] et t[res] h[onoré] p[ere] pour soutenir une epreuve si violente, je ne doute pas que le bon Dieu ne vous la departe*, et à tous ceux qui pleurons la mort du cher Joseph [1]. Je suis trop affligé et trop consterné moi meme de cet accident funeste, pour pouvoir consoler les autres, neanmoins je puis dire que mon accablement ne me terrasseroit pas si j’etois le seul qui gemist pour la perte d’un si bon frere, mais quand je me represente l’etat où ce malheur vous reduira, quand je songe à la sensibilité* de mon frere [2], je deviens inconsolable. Prenons courage tous / et nous animons les uns et les autres à soutenir ce combat. Si Dieu nous appelloit au martyre en un meme jour et à la presence les uns des autres nous nous encouragerions mutuellement. Faisons la meme chose dans cette rencontre. Votre longue experience mon t[res] b[on] p[ere], vous a si fort apris le peu de fond qu’il faut faire sur les choses d’ici bas[,] combien tout est sujet à vanité, combien Dieu renverse les choses les mieux etablies, combien il sappe les fondemens de nos plaisirs temporels, et vous avez si souvent remontré aux fideles les raisons solides de suporter avec constance les afflictions, que j’espere que vous resisterez en bon chretien, et en homme de cœur dans sa grande vieillesse, à cette rude epreuve. Je supplie ce grand Dieu qui est l’unique source de la consolation de vous consoler lui meme, comme c’est sa seule providence qui trouve à propos de vous appeller à vous voir survivre au plus jeune de vos enfans.

Je ne sai encore aucunes particularitez de sa mort. Il m’ecrivoit fort regulierem[en]t de Paris, il me fit savoir dans un billet le 21 d’avril [3] qu’il se sentoit incommodé* de la migraine. Huit jours apres il eut encore soin de me faire ecrire qu’il etoit encore incommodé, mais qu’il esperoit d’etre bien tot gueri, et enfin Mr de Frejeville m’ecrivit le 12 de ce mois qu’il etoit decedé le mardi 9 à 4 heures du matin [4], et que Mr Mesnard [5] qui l’avoit assisté dans sa maladie m’ecriroit am / plement sur cela. Je n’ai point receu encore cette lettre. Des que je l’aurai receuë, je vous l’enverrai car je ne doute point qu’elle ne serve à votre consolation. J’ecris aujourdhui à Mr de Frejeville pour le prier de faire tenir cette lettre à Mr Dusson, et de faire un paquet des livres et des papiers du pauvre defunct, qu’il enverra à Toulouse et à Mrs Passet.

Qu’il est dur de perdre des personnes si cheres, et qui sont de si belle esperance. On m’en ecrivoit de par tout du bien, et il avoit le don de se faire des amis meme parmi le grand monde. Si Dieu nous l’avoit conservé, il se fust poussé asseurement. Mais il en faut toujours venir là que Dieu ne veut pas que nous soions heureux en ce monde. Pour moi je conte pour un si petit avantage la vie presente, que sincerement parlant de l’humeur dont je me trouve je voudrois que le sort fust plutot tombé sur moi que sur mon cadet. Je vous ferai part de tout ce qui me sera ecrit de Paris concernant • sa derniere maladie qui a eté une fievre continue tres violente. Au reste son sejour à Paris a eté cause que je ne me suis point donné l’honneur de vous ecrire depuis assez long tems, car comme j’apprennois par son moien l’etat de la famille, il vous aprenoit aussi le mien. Le pauvre garcon m’eust eté d’un grand usage à Paris pour me ramasser des nouvelles de livres, dont j’ai grand besoin pour composer tous les mois un Journal de / scavans, à quoi mes amis et sur tout Mr Jurieu m’ont conseillé de m’occuper [6]. Ce grand homme participe à notre perte autant qu’il lui est possible, et a pour toute la famille une amitié* particuliere. Je finis M[onsieu]r e[t] t[res] h[onoré] p[ere] en vous recommandant à la grace du bon Dieu, et en vous protesta[nt] que je suis plus sensible à l’accident funeste qui nous fait pleurer à cause de vous, qu’à cause de moi meme. Je suis votre tres humble &c.

 

Pour m[on] f[rere] [7]

Helas mon t[res] c[her] et tr[es] h[onoré] fr[ere] à quoi sommes nous reduits ! Il faut que nous enterrions celui qui selon le cours de nature devoit nous survivre. Je ne sai qui est plus à plaindre de vous ou de moi, vous qui l’avez connu lui meme, ou moi qui ne le connoissois que par ses lettres. Je lui trouvois mille bonnes qualitez, je me faisois une esperan[ce] de le voir un jour, m’en voila privé. Mais vous qui l’aviez veu long tems ne devez vous pas mieux connoitre ce que vous perdez. La conclusion c’est que nous avons tous deux sujet de pleurer et de nous affliger, mais il faut tacher que ce soit en bons chretiens qui adorent respectueusement la main qui les frappe. Levius fit patien[ti]a quidquid corrigere est nefas [8]. On • a beau se dire cela cent fois. Si Dieu n’y met la main on le dit en vain. Je le supplie de vous benir particulierem[en]t dans ce tems d’epreuve afin que vous soiez le soutien de notre bon pere, et celui de ma sœur votre chere femme, et de votre cher enfant. Je vou[s] embrasse tous et vous recommande à la grace du bon Die[u.]

Notes :

[1] Joseph avait été malade : voir Lettre 269. Il mourut le mardi 9 mai après cinq jours de maladie. C’est Philippe de Frégeville qui donna cette nouvelle à la famille Bayle, par l’intermédiaire de Salomon d’Usson et de Du Cassé de Pradals – comme nous l’apprendra la Lettre 275.

[2] Son frère aîné, Jacob Bayle.

[3] Nous n’avons pas cette lettre.

[4] Ces lettres ne nous sont pas parvenues.

[5] Jean Mesnard, un des pasteurs de Charenton.

[6] Les NRL.

[7] Jacob Bayle. Il adressa la Lettre 275 à Pierre avant de recevoir celle-ci.

[8] Horace, Odes ; I.xxiv.19-20 : « la résignation rend plus légers les maux qu’il n’est pas permis de guérir ».

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