[Franeker, le 23 mai 1684]

Au très célèbre Bayle Joannes Vander Waeÿen envoie mille compliments.

J’ai bien reçu votre lettre [1] qui témoigne de votre candeur. Elle a rendu le désir de vous voir ici beaucoup plus intense. Suffenus ne plaît jamais aux prudents, Modestus leur plaît extrêmement [2]. Les conditions de la charge sont très honorables et même assez brillantes. Traitement de 700 florins carolus augmenté de 150 en remplacement d’un privilège d’autrefois par lequel les professeurs étaient exempts de tout cens fiscal ; à laquelle somme il faut ajouter un minimum de 150 florins que les professeurs reçoivent individuellement de leurs promotions. Je n’ajoute pas ici ce que les professeurs de philosophie peuvent gagner en faisant des collèges* : ce minerval-là n’est pas négligeable. Surtout étant donné l’augmentation du nombre des étudiants que votre présence accroîtra davantage [3].

Vous vous plaignez de deux choses : de l’insuffisance du personnel et ensuite de ce que le travail qui correspond à vos forces est déjà rempli. Vous n’aurez pas à vous soucier outre mesure de la première difficulté quand vous aurez réfléchi que, d’abord, les exercices publics ne sont pas aussi considérables que vous les représente une attention trop fixe et trop intense portée sur votre faiblesse. En faisant un calcul juste, à peine le tiers de l’année sera accaparé par des leçons de textes, illustre collègue. Des semaines individuelles étant retranchées, en dehors des jours du dimanche, du mercredi, du samedi, restent quatre, mais en temps d’été où brille le soleil de la canicule, huit ; aux Calendes de mai, une ; vers la fête de Pâques, trois ; autant à l’époque de la Pentecôte ; et quand la brume fait règne impitoyable, ne brisant pas la glace, nous nous abstenons de tout commentaire de textes, de sorte que cet hiver 14 semaines se sont écoulées sans conférences publiques, pour ne pas parler de solennités. Il y a le Recteur Magnificus à initier, des professeurs à instituer, des disputes à tenir pour l’acquisition des lauriers du doctorat. Vous voyez que notre tâche n’est pas excessivement lourde. Ajoutez que ce que vous avez composé depuis longtemps et commenté là-bas pourrait être réutilisé et plairait à ceux qui l’écouteraient une seconde fois. Les cours privés ne présentent pas beaucoup de difficulté à un homme très compétent en matière de philosophie. Il ne serait pas particulièrement difficile d’expliquer les principes de Descartes, ou d’autres tirés des abrégés de physique, et d’ouvrages du même genre.

Vous aurez des collègues très unis, tout esprit de parti étant exclus, ce qui est propre et particulier à l’académie de Franeker, où règne l’amour de cette paix qui doit subsister entre gens de bien. Ici la diversité de vues est permise sans que l’amitié en souffre. La correspondance avec Franeker ne sera pas effectuée avec plus de dépense ou de difficulté qu’avec Rotterdam ; plutôt aurez-vous ainsi d’autres collègues externes qui ne seront pas inutiles pour l’avancement de votre ouvrage, car le projet que vous caressez profite de la fréquentation quotidienne de professeurs de diverses disciplines. Vous ne serez pas très éloigné des presses d’Amsterdam ; certains jours il y a un service de navette entre nous et les Amstellodamois, de sorte que l’autre difficulté que vous soulevez semble enlevée. Et comme en un cas douteux il est sage de ne pas tenir les conseils des prudents pour rien, si jusqu’ici vous hésitez peut-être, écoutez le très distingué Paets lui-même, et donnez votre approbation au voeu le plus chaleureux de toute la société académique. Comparaissez devant le principal, qui vous promet une grande faveur, et ne refusez pas avec un tel acharnement à un ami et, si vous le voulez, à un collègue, qui demande avec instance les capacités que vous possédez. D’habitude les députés des Etats de Frise ne répondent guère aux dilatoires, de sorte que vous devriez écrire, si cela semble dans votre intérêt ou plutôt dans celui de l’honneur public.

Prospérez dans le Seigneur et aimez-moi chaleureusement, moi qui vous aime, vous, votre vertu et votre érudition. A Franeker le 13 mai 1684.

Notes :

[1] Lettre 273.

[2] Suffenus, un poète médiocre mais prétentieux, avait été ridiculisé par Catulle, 14,19 ; 22,1. « Modestus » doit être compris dans son sens littéral.

[3] Van der Waeyen devait être au courant des difficultés financières de Bayle et des conditions matérielles difficiles de son professorat à l’Ecole Illustre de Rotterdam.

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