Lettre 283 : Pierre Cureau de La Chambre à Père Ange de La Brosse

A Paris ce 3e juin 1684

De Mr l’Abbé de La Chambre [1] à Mr Ange de La • B[rosse] [2]

Bien m’en prend Monsieur [3] que vous ayez affaire de moy sans cela je n’aurois jamais eü de vos nouvelles[.] Je vous le pardonne à condition que vous en userez* d’une autre sorte à la venir. Vous verrez par la letre cy incluse que je me suis acquité de la commission que vous m’avez donné[e.] Je me ferai toujours un tres grand plaisir de vous etre utile en quelque chose.

Je ne vous conseille point de vous facher contre Monsieur Bail quelque chose qu’il ait pû ecrire contre vous [4]. Il faut que l’honneste home en vous l’emporte par dessus l’autheur, il ne m’â pas plus epargné que les autres m’ayant mis en de beaux draps blancs dans sa critique [5][,] cependant je ne sçaurois m’empecher de l’estimer et de l’aimer beaucoup car il m’â fait passer / de bons momens. Il faut avouer que sa manière d’ecrire vive et point languissante plaist extremement et qu’il est d’ailleurs bien instruit des affaires du monde et de la litterature, ce qui me fait souhaitter avec passion de voir ce qu’il â ecrit depuis peu touchant la connoissance des livres nouveaux. Faites donc vos efforts pour nous l’envoyer au plutost par quelque voye d’amy[,] si vous n’en avez pas en main[,] Mr de S[aint-]D[idier] [6] notre intime vous en fournira et je vous payerai avec usure ce que vous aurez deboursé[.] Vous devriez prendre à tache de me rendre compte de ce qu’il y aura de plus curieux en Hollande en matiere de livres[,] vous pouriez faire cela en vous jouant et vous n’y perdriez pas votre tems[,] mais vous autres Messieurs les grans voyageurs • rarement etes vous de bonne amitié et à force de voir le monde l’on s’en degoute et l’on ne pense plus qu’â soy. Ne soyez point de cette humeur là je vous / en conjure et sur tout n’allez point tenir votre gravité avec Mr Bail[,] tachez de faire connoissance avec luy c’est un home d’un bon commerce*. J’ay eté charmé de son livre contre les cometes. L’on dit qu’il y â une seconde edition plus ample que la premiere [7][,] faites la moy avoir je vous prie et generalement tout ce que cet excellent autheur publiera[.] S’il continue de la sorte qu’il â commencé c’est un homme qui ira loin et qui fera parler de luy. Je vous permets si vous pouvez vous resoudre à le voir de l’entretenir des bons sentimens que je vous temoigne avoir pour luy et que je luy pardonne de tout mon cœur de m’avoir mis en paralelle avec Mr M [8]. J’ay fait rendre vos lettres à leurs addresses[,] aimez moy toujours un peu.

Mr [Bernier] [9] vâ venir diner avec moy[,] ce ne sera pas sans bien parler de vous, Adieu mon tres cher Monsieur[,] je suis tout à vous du meilleur cœur du monde. Quelque feu que fasse paroitre notre amy je l’empecherai d’éclatter[.] / Il est facheux de voir d’honnetes gens aux prises. Il est vray qu’il m’â assuré avoir eté maltraitté et qu’on luy reproche des choses qu’on pourroit se passer de dire principalement n’en ayant point eté attaqué ny prez ny loin.

 

Notes :

[1] Pierre Cureau de La Chambre (1640-1693), filleul du chancelier Séguier, curé de Saint-Barthélemy, membre de l’Académie française depuis 1670 ; il fréquentait le cercle de Gilles Ménage : voir R. Kerviler, Marin et Pierre Cureau de La Chambre (Le Mans 1877), et F. Wild, « Nouveau public, nouveaux savoirs à la fin du siècle : les Nouvelles de la république des lettres et le Dictionnaire de Bayle », in La Transmission du savoir dans l’Europe des et siècles, dir. M. Roig Miranda (Paris 2000), p.501-514.

[2] Le Père Ange de La Brosse (1636-1697) (nom de religion : Ange de Saint-Joseph), carme déchaussé, missionnaire et orientaliste, qui vécut au Levant de 1664 à 1679 ; par la suite, il desservit la paroisse catholique d’Amsterdam, où il surveillait l’impression de ses travaux de philologie : voir ci-dessous n.4.

[3] Ce « Monsieur » ne peut s’adresser au Père Ange de La Brosse ; conformément aux arguments proposés dans la note critique « b » de la présente lettre, nous pensons que ce premier paragraphe du texte s’adresse à Pierre Bayle.

[4] Dans les NRL de mars 1684, art. VII, Bayle a présenté le Gazophilacium linguae Persarum, triplici linguarum clavi italicae, latinae, gallicae ; nec non specialibus praeceptis ejusdem linguae reseratum (Amstelodami 1684, folio) – Trésor de la langue persane expliquée en italien, en latin et en français – du P. de La Brosse. L’article se termine sur la réflexion suivante, non dénuée d’humour : « La plus longue des digressions est sur le mot de musulman. Le Pere Ange de S. Joseph soûtient, contre l’auteur de la Critique générale de l’Histoire du calvinisme, qu’un bon chretien ne doit pas donner ce titre glorieux à un Infidele, ni se donner les titres injurieux que les sectateurs de Mahomet donnent aux chretiens. Peu de gens peuvent se vanter, comme l’auteur de la Critique générale, d’avoir été réfutez en quatre langues dans un dictionnaire, et jamais peut-être la langue persane n’avoit servi à répondre à une pareille Critique. »

[5] Dans la Critique générale de l’Histoire du calvinisme, lettre XIX, Bayle raille Maimbourg d’avoir fait l’éloge de Louis I er de Bourbon, mais de n’avoir pas dit le moindre mot de son petit-fils le Grand Condé : « Je voi bien ce que c’est. Mr Maimbourg a craint d’irriter le ministere. Autrement il eût parlé de Mr le Prince d’aussi loin que Mr l’abbé de La Chambre a parlé du roi dans le Panegyrique de St Louïs prononcé depuis peu de mois dans la maison professe des jésuites. Une bonne partie de ce discours de piété et de cet acte de religion n’est qu’un éloge de notre monarque. » Pierre Cureau de la Chambre, qualifié de « l’un des plus illustres péripatéticiens de ce siecle », fait l’objet d’un commentaire favorable de Bayle à propos de l’âme des bêtes ( NRL mars 1684, art. II).

[6] M. de Saint-Didier, intime ami de l’abbé Pierre Cureau de La Chambre et du Père Ange de La Brosse, résidant probablement à Amsterdam, nous reste inconnu.

[7] La deuxième édition de la Lettre à M.L.A.D.C., Docteur de Sorbonne, où il est prouvé […] que les comètes ne sont point le présage d’aucun malheur […] (Cologne [Rotterdam] 1682, 12°) avait paru, toujours chez Reinier Leers, sous le titre Pensées diverses écrites à un Docteur de Sorbonne, à l’occasion de la comète qui parut au mois de décembre 1680 (Rotterdam 1683, 12°).

[8] Voir ci-dessus n.5.

[9] Sur François Bernier, voir Lettre 101, n.30, et Bernier et les gassendistes, dir. S. Murr, n° spécial de Corpus, 20-21 (1992), ainsi que S. Murr, « Le politique “au Mogol” selon Bernier : appareil conceptuel, rhétorique stratégique, philosophie morale », Purusartha, Revue du Centre d’études indiennes, 13 (1991), p.239-311, et « Bernier et Gassendi : une filiation déviationniste ? », in Gassendi et l’Europe (Paris 1997), p.71-114.

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