Lettre 288 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

à R[otterdam] ce lundi 12 de juin 1684

M[onsieu]r E[t] T[res] C[her] F[rere], je ne doute pas que vous n’aiez veu la lettre que je vous ecrivis peu apres que j’eus receu la triste et deplorable* nouvelle de la mort de notre cher Joseph [1]. Je priai Mr de Frejeville de l’adresser à Mr Dusson afin qu’elle vous fust plutot rendue, vous y aurez veu le peu que je savois de particularitez touchant la maladie du pauvre defunct. Je receus[,] l’ ordinaire* d’après[,] une lettre de Mr Mesnard [2] qui me disoit en peu de mots que mon frere etoit mort en bon etat, et qu’etant allé dans la joie de son Seigneur [3], il nous laissoit dans un etat de misere sur la terre. Mademoiselle de Malnoë femme d’un avocat de mes amis, et fille de l’illustre Mr Drelincourt [4], la plus honnete, et la plus obligeante, et la plus spirituelle demoiselle qu’on puisse voir m’ecrivit en meme tems une lettre de consolation, et m’aprit l’amitié qu’elle avoit pour mon frere, le regret qu’elle avoit de sa mort, le desir qu’elle auroit eu de lui rendre des services dans sa maladie ; la raison qui l’avoit empechée de lui en rendre plutot, qui est que le laquais qu’elle envoioit tous les jours ches lui pour savoir comment il se portoit revenoit dire qu’il étoit toujours un peu incommodé, tant on traittoit la maladie de bagatelle. Cela m’a extremem[en]t chagriné, neanmoins j’ai seu qu’il n’est pas mort faute de medecins, car il en a eu pour le moins deux, et peut etre que leurs remedes ont eté l’instrument de sa mort. Mr Claude le fils que je vis dernièrem[en]t à La Haye me montra une lettre de Mr son pere qui parloit du defunt d’une maniere honorable, disant qu’il avoit un grand fond de pieté et de sagesse, et qu’il etoit mort d’une fievre pourprée [5]. Je n’avois pas oüi dire avant votre lettre que Mr Allix l’eust veu dans sa maladie, et je n’ai pas encore recu reponse de lui [6]. Je n’en suis pas tant surpris sachant l’aversion qu’il a pour ecrire des lettres.

Au reste j’ai toujours regardé l’affliction de mon pere comme le plus facheux* endroit de notre perte, je me le figure cruellement dechiré par cette mort de son cadet. Faites tous vos efforts pour le consoler et pour vous consoler vous memes [7]. Je voudrois bien etre à portée et de vous consoler et de recevoir vos douces consolations, mais tout ce que je puis faire c’est de vous assurer de la tendresse de mon amitié et pour vous et pour les votres que je regarderai toujours comme miens. C’est de quoi je vous asseure. Je fais mille vœux pour la conservation de N[otre] T[res] H[onoré] p[ere,] pour la votre et pour celle de votre chere epouse et enfant que j’embrasse de tout mon cœur.

J’ecrivis à Mr de Frejeville [8] qu’il vous envoiast par le messager de Thoulouse tous les ecrits qui se trouveroient apartenir au defunct, adressés au[x] s[ieu]rs Passet [9]. Si j’avois eu connoissance de la bague et de la montre, j’en aurois parlé, mais je supposai qu’en recommandant l’un, je recommandois tout ; il est vrai que j’eus dans l’esprit que peut etre faudroit il emploier ses hardes* pour paier des dettes. Le mal est que n’ayant pas eté logé chez Mr de Frejeville, on a raflé • peut etre tout ce qui en aura valu la peine des / qu’on l’aura veu en danger, je ne vois point que[,] si Mr de Frejeville ne s’en mele, personne soit en etat d’en tirer raison. Il faut attendre ce qu’il nous repondra et à vous, et à moi. Comme notre frere depensoit beaucoup eu egard à ses facultez*, je crains qu’il n’ait laissé quelques dettes, et que les frais de la maladie ne soient grands, car des le 24 d’avril il me fit ecrire qu’il avoit passé par les mains de plusieurs medecins, d’où il faut conclurre que quand on dit que sa maladie n’a duré que 5 jours, on entend un redoublement de fievre qui lui survint apres plusieurs jours d’ incommodité*. Je lui avois envoié 50 francs pour m’acheter quelques livres ; il m’avoit ecrit peu de jours avant que de tomber malade qu’il les feroit partir bien tot. Cependant je n’en ai apris aucune nouvelle, et je crains fort que cela ne soit perdu. C’est peu de chose en comparaison de la perte d’un si bon frere. Il m’ecrivoit ponctuellement et m’eust eté d’un grand usage pour les Nouvelles de la republique des lettres ; les mois de mars et d’avril par où j’ai commencé se debitent, je vous en envoie un exemplaire adressé à Mr Brassard à Montauban. Mr Ferrand [10] les porte lui meme à Bourdeaux où il doit aller par le p[remi]er bon vent.

Il ne faut pas que je finisse sans vous avertir que le pauvre defunct a laissé quelques dettes à Geneve. Je pense qu’il a laissé des billets d’obligation à Mr Minutoli et à Mr Turretin pour pres de deux cens ecus [11]. Ne voiant pas que Mr Turretin le marchand [12] lui voulust faire credit sans une promesse que je rembourserois la somme en Hollande, il mit dans son billet que je paierois cela [13][ ;] peu apres Mr Turretin tira sur moi une lettre de change pour l’acquit de mon frere. J’ecrivis au professeur pour le prier de se contenter de l’interet jusques à ce que j’eusse fait savoir à mon pere l’engagement de son fils, et il a eu la bonté de surseoir la poursuite du remboursement que son frere demandoit. Joseph m’ecrivit peu avant sa maladie qu’il avoit envoié les interets pour un an audit Mr Turretin. Pour Mr Minutoli, je pense qu’il ne demanda des interets qu’apres un certain tems ; il ne m’en a point encore ecrit. Je ne fais pas difficulté de meler la nouvelle de cette affaire parmi notre deuil, car peut etre le defunct ne vous en avoit il jamais ecrit. Voiez M[on] T[res] C[her] F[rere] combien il faut songer à acquitter le mort. S’il eust vecu il eust eu necessairement quelque chose dans le patrimoine en depit de tous les creanciers, il faut que cette portion qui ne lui pouvoit pas echaper serve à payer Mrs Turretin et Minutoli. Je vous prie donc de chercher les expediens necessaires pour cela. Je voudrois de tout mon cœur avoir les facultez* necessaires pour vous epargner ce soin, mais je suis dans une aridité qui ne me fournit que le necessaire dans une frugalité la plus philosophique du monde, et je n’ai aucun des talens qu’il faut avoir pour amasser des ecus.

Je vous recommande encore un coup à la grace du bon Dieu. Mr et Mad le Jur[ieu] vous assurent toujours de leur amitié, ils ont fort regretté mon frere, et fort contribué à me consoler, Mad le du Moulin leur mere [14] y a fort contribué aussi, elle est dans leur maison. Son autre fille s’est mariée depuis peu avec Mr Basnage le ministre [15]. Tout à vous

Mon adresse est ches Mr Vanderhorst, sur le Lewenhaven.

 

Notes :

[1] Voir Lettres 272 et 275.

[2] Jacob avait informé Jean Mesnard, le pasteur de Charenton, de la mort de Joseph : voir Lettre 275, p..

[3] Expression inspirée de Matthieu 25, 21.

[4] Sur Charles Drelincourt, voir Lettre 11, n.5 ; son gendre, l’avocat Daniel de Malnoë avait épousé Emilie-Charlotte Drelincourt : voir Lettre 238, n.18. Bayle avait pu faire la connaissance de certains membres de sa famille par l’intermédiaire de Jacques Du Rondel, qui était apparenté aux Drelincourt et qui s’était marié à Sedan en 1670, où il était régent de rhétorique à l’académie protestante depuis 1664 : voir Lettre 121, n.3.

[5] Sur Isaac Claude, voir Lettre 279, n.1. Dans sa lettre du 12 mai 1684, Jean Claude avait écrit à son fils : « Le pauvre mons. Du Pérat frere de monsieur Bayle vient de mourir d’une maladie fort contagieuse c’est-à-dire d’un pourpre fort envenimé. C’estoit un tres-honneste et brave jeune homme qui avoit un bon naturel et beaucoup d’etude, et plusieurs bonnes qualitéz, sur tout bien de la piété et de la crainte de Dieu. Je vous prie d’assurer monsieur son frere que j’en ay eû beaucoup d’affliction, et que je prie Dieu qu’il l’en veuille consoler. » (Leyde, BPL 292, II, 12). Concernant les avis divergents à propos de Joseph Bayle, voir E. Labrousse, Pierre Bayle, i.187, n.66.

[6] Si Pierre Allix adressa une lettre à Bayle à l’occasion de la mort de son frère, elle ne nous est pas parvenue ; celle du 27 juillet 1684, Lettre 306, ne comporte qu’un commentaire sur les NRL.

[7] Jacob Bayle et sa femme, Marie Brassard.

[8] Nous n’avons pas cette lettre.

[9] Les Passet, commerçants à Montauban.

[10] M. Ferrand, marchand à Rotterdam, chez qui Bayle logeait quai des Gueldres, était originaire de Bordeaux, où son grand-père, Daniel Ferrand, avait été pasteur : voir Lettre 195, n.12.

[11] Sur ces dettes de Joseph auprès de Minutoli et de Bénédict Turrettini, voir respectivement Lettres 289, p. et 295, p..

[12] Monsieur Turrettini « le marchand » est le banquier Bénédict (1631-1707), frère du professeur de théologie. Ce riche négociant était le propriétaire du domaine de Turrettini à Satigny.

[13] Ce que Bayle précise ici éclaire la Lettre 238, n.10 : on voit que Joseph Bayle s’était servi du crédit dont jouissait son frère à Genève, sans avoir obtenu préalablement l’accord de ce dernier. Bayle s’en expliquera aussi dans sa lettre du 2 octobre 1684.

[14] Marie de Marbais, veuve de Cyrus Du Moulin.

[15] Au moment du mariage des deux jeunes gens, Suzanne Du Moulin était enceinte. Les fiançailles avaient été bénies en mars à Cantorbéry : voir G. Cerny, Theology, politics and letters at the crossroads of European civilization : Jacques Basnage and the Baylean Huguenot refugees in the Dutch Republic (Dordrecht 1987), p.33-34.

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