Lettre 29 : Pierre Bayle à Jacques Basnage

[A Coppet, le 28 décembre 1672]

En deussiés vous enrager, mon cher Mons r il faut que vous lisiez une lettre toute pleine de pedanterie, et toute parsemée de lieux communs. Vous vous en passeriez bien, je m’asseure. Mais que voulez vous, on ne peut pas etre toujours traitté ou selon sa fantaisie ou selon son merite : et ce n’est pas la premiere fois qu’on a dementi le proverbe similes habent labra lactucas [1], qui fut si veritable lors que Crassus [2] qui en sa vie n’avoit jamais ri[,] perdit enfin sa gravité voyant un ane manger goulument des chardons.

Pour couper court, il faut que je vous communique les pensées qui me sont venues en lisant les ouvrages de m[essieu]rs Costar et Girac [3]. Et comme je ne saurois leur donner ce beau tour que vous demandés je suis persuadé que je ne vous ferai pas un grand regale. Je tacherai pour le moins de ne faire pas des digressions inutiles ou des exordes trop diffus. C’est pourquoi je vous dirai d’abord qu’il me semble que Mr Costar s’est mis en campagne sans sujet et que Mr de Girac ne luy avoit pas donné lieu de faire cette equippée qu’il a faitte [4]. Et certes jugés un peu si c’est fort blesser la reputation d’un homme que de dire dans une lettre qu’on ecrit à un ami ce que nous trouvons à reprendre en quelque ouvrage. Mr de Girac n’a pourtant rien fait autre chose, car la lettre qu’il avoit envoyée à Mr de Balzac pour satisfaire l’envie que ce prince de l’eloquence françoise temoignoit avoir d’etre informé du jugement qu’il faisoit des œuvres de Mr de Voiture, cette lettre, dis je, n’avoit eté faitte que pour la satisfaction particuliere d’un amy, si bien qu’encore qu’on n’y approuvat pas absolument toutes les imaginations de Mr de Voiture ; sa gloire ne laissoit pas pourtant de demeurer en son entier par la raison qu’on n’en faisoit pas une censure publique. Quelle tyrannie ne seroit ce pas dans l’empire des muses, si on n’avoit pas la liberté de s’ecrire dans des lettres familieres ce que l’on pense de telle ou de telle chose ? Nous connoissons vous et moi des gens qui feroient banqueroute* au Parnasse si on y etablissoit une contrainte si injuste. A la bonne heure si on se contentoit d’interdire l’impression à la critique (quoi que cela meme sentiroit mal le genie republicain et independant du bel esprit) mais qu’on veuille assujettir les gens à n’oser pas écrire le degout qu’ils ont pour une chose, c’est ce qui ne se peut ni ne se doit endurer en façon quelconque [5]. Si bien que Mr Costar n’a eu aucune raison de trouver etrange que Mr de Girac ait ecrit à un sien ami ce qui luy sembloit des ouvrages de Mr de Voiture et encore moins de publier une apologie fort etudiée pour un homme qu’on ne savoit pas qui eut eté attaqué. Une si grande delicatesse* m’a toujours eté suspecte, et j’ay de la peine à croire que la seule consideration de Voiture ait mis la plume à la main à Mr Costar. Qu’est-ce donc qui l’a rendu apologiste ? Le voulés vous savoir Mr ? Il avoit de belles pensées dans ses recueils, et d’asses bons materiaux pour composer un gros livre

Quo pulmo animæ prælargus anhelet,

Persius [6]

et il ne manquoit qu’une occasion de les etaler. A votre avis n’y en a t’il pas là de reste pour obliger un homme à composer, si seulement il entend dire qu’en conversation on a censuré les fantaisies de son ami ? J’ai oui dire à des gens qui en avoient senti quelque chose, qu’il n’est rien de plus chargeant* que l’envie de se faire imprimer, et que dès le moment qu’on a les matieres toutes pretes on se fait un pretexte de batir, si on ne le trouve pas tout fait. Et certes il est bien facheux* de n’avoir aucun ennemi quand on a sur pié de grandes armées, et on fait alors volontiers une querelle d’Allemand à ceux qui ne veulent rien moins que se battre. Je me souviens à ce propos de cet homme dont parle Martial qui pour avoir lieu de montrer les riches ornemens de son lit, feignoit d’etre malade, s’imaginant que cette maladie de commande luy attireroit une foule de visites par le moyen desquelles sa magnificence viendroit à etre cognue
Zoilus ægrotat, faciunt hanc stragula febrem

Si fuerit sanus, coccina quid facient [7] ?

Encore aujourdhuy il y a des dames qui font les indisposées afin d’etre veües en deshabiller,* où elles s’imaginent avoir fort bonne grace. Mr Costar en a eté presque logé là. Car afin d’avoir un beau jour de deployer ses marchandises, et de nous faire part de la recolte de plusieurs années d’etude, il a fait semblant d’avoir receu en la personne de son ami un coup qui luy cuisoit extremement. Mais savez vous bien qu’il luy en a pris comme à cet autre dont parle le meme poete que j’ay cité. C’etoit un homme qui pour se dispenser de faire la cour aus grands fit semblant d’avoir la goutte et pour mieux couvrir son jeu se fit oindre et envelopper les jambes. Qu’arriva t’il ? Il devint effectivem[en]t goutteux
Tantum cura potest et ars doloris

Desiit fingere Cœlius podagram [8] .

Mr Costar a eu le meme succez. Il a tant fait mine d’avoir eté choqué par Mr de Girac qu’enfin il s’est trouvé blessé tout de bon. Et voila ce qu’on y gagne d’etre si sensible. On se fait des affaires que l’on auroit peu eviter fort honnetement. Car si Mr Costar eut laissé à Mr de Girac la liberté d’ecrire à ses amis ce qu’il jugeoit des Lettres de Mr de Voiture, et s’il en eut pretendu cause d’ ignorance* comme il l’eut pu faire sans violer l’amitié ; l’offence[,] si tant est qu’il y en eut[,] demeurant dans le cabinet d’un homme fort equitable ; il auroit epargné à Mr de Voiture cette diminution de gloire que la connoissance de nos beveues nous apporte, et il se seroit epargné à luy meme le deplaisir de se voir convaincu de plusieurs meprises. En effet il y a apparence que Mr de Girac auroit laissé en repos les ouvrages de Mr Costar, s’il n’eut pas mené tant de vacarmes, et qu’il se fut abstenu de ce second examen des œuvres de Mr de Voiture [9] qui luy a decouvert tant de nouvelles foiblesses dans cet autheur si poly.

Qu’on en dise ce qu’on voudra Mr, je tiens que c’est un grand mal pour un livre qui est fort estimé, que de subir la censure d’un critique savant et delicat*. Et de quelques maximes que les autheurs critiqués se munissent, on ne me fera jamais croire qu’ils n’ont receu aucun echec dans les attaques qu’il leur a falu essuyer. Ils ont beau dire que l’envie n’attaque que les grandes choses, que les censeurs ne s’en prenent qu’aux ouvrages les mieux applaudis, que c’est la marque d’un bon livre quand on s’amuse à le critiquer et choses semblables ; les habiles gens voyent bien que ce sont toutes consolations qu’ils cerchent à leur malheur, manque de meilleur remede : Et il est certain que comme la reputation d’une femme vertueuse ne se releve jamais si parfaittem[en]t des blessures de la calomnie qu’elle n’en porte toujours la cicatrice ; un savant homme qui essuye la censure d’un ennemi redoutable ne tire jamais si bien son epingle du jeu qu’il n’y laisse quelque chose. N’est il pas vray Mr que les meilleurs livres sont ceux qui ont le moins de fautes, et qu’il ne faut pas pretendre[,] dans la foiblesse où est encore notre raison[,] d’en trouver qui n’en ayent point du tout. Or cela etant ainsi je vous laisse à penser si c’est rendre un bon office à un autheur que d’examiner severem[en]t et impitoyablement les productions de son esprit. Je croi pouvoir asseurer que quand un habile homme le fait il decouvre bien de mauvaises choses, et qu’il va à une chasse, pour me servir des termes de Mons r Costar, d’où il ne revient jamais à faux. Il met en evidence de mechantes pensées qui se cachoient parmi les bonnes, et fait faire restitution de quantité de larcins secrets, de sorte qu’on diroit que c’est un Hercule qui assomme le geant Cacus dans ses plus epaisses tenebres

Panditur extemplo forib[us] domus atra revulsis

Abstractæque boves abjuratæque rapinæ

Cœlo ostenduntur pedibusque informe cadaver

Protrahitur [10] .

Virg[ilius] Æn[eidos], viii

Apres tout il faut faire cette reflexion que comme c’est une marque que la vertu est montée au plus haut degré lorsque l’envie et la calomnie la respectent et n’osent ni ne peuvent rien dire contr’elle ; il faut tout de meme qu’un livre soit extraordinairement bon lors que la critique n’a rien trouvé à dire contre luy. Heureux donc ceux avec qui la satyre n’a jamais osé se frotter, et pour me servir d’un terme d’ Ausone
De queis mentiri fama veretur [11] .
Je sai bien ce qu’on allegue que les contestations qui se forment à l’occasion d’un livre lui acquierent du bruit et le tirent de l’obscurité où il auroit croupi sans cela. J’en tombe d’accord. Mais je dis en meme tems que ce bruit et cette grande reputation ne servent qu’à rendre davantage publiques les beveües d’un homme ; ce qui n’est pas ce me semble un bonheur aussi grand que l’on diroit bien, car il vaudroit mieux n’etre pas connu, que de ne l’etre que pour encourir la censure, præstat, dit Ciceron, non intelligi orationem quam reprehendi ( De orat[ore] [12] 2). Et pour confirmer la chose par un example, qui doute que la censure du Cid faitte par Mr de Scudery [13], et le jugement de l’Academie donné en consequence [14], n’ait fait parler de cette piece à petits et à grands*. Neantmoins il est fort vrai que Mr de Corneille n’a pas eu grand sujet de s’aplaudir de ce grand bruit que faisoit son Cid, parce que plus on en parloit, et plus aussi on touchoit les enormes defauts que Mr de Scuderi et l’Academie y remarquerent, de sorte qu’il ne pouvoit rien arriver de pis à cette fameuse tragi comedie que d’etre examinée si exactement, puis que cela fut cause que le vulgaire qui n’auroit jamais soupçonné qu’elle pechat contre les reigles, vint à le savoir. Et pour n’aller pas si loin, vous Mr qui avés leu Les Entretiens d’Eugene et d’Ariste, croyés vous en bonne foy que les Sentimens de Cleanthe [15] leur ayent fait du bien. Vous etes trop habile homme pour le croire. De tout cecy je conclus que le procedé de Mr Costar est fort blamable d’avoir par sa trop grande delicatesse rendu publique la censure qu’on avoit faitte en secret de son ami, et de s’etre attiré à luy meme un furieux antagoniste sur les bras qui asseurem[en]t luy a relevé* des fautes qui n’auroient jamais eté peut etre connues sans cette affaire.

Apres ce que je viens de dire, qui ne croiroit Mr que je suis tout pour Mr de Girac. Vous allés voir pourtant que je le controllerai sur 4 ou 5 articles et que je tacherai de montrer qu’il n’a pas la raison de son coté. Le premier regarde ce que Mr Costar a avancé que les poetes grecs ont donné à Jupiter l’epithete de chassant les nuées et ramenant la serenité [16]. Mr de Girac nie cela et condamne son a[d]versaire de peu de familiarité avec ces poetes, soutenant que cette epithete est donnée au vent de bize, et que Jupiter est toujours celuy qui assemble et qui produit les nuées et qui en couvre la terre et la mer [17]. Je luy accorde que Jupiter est fort souvent appellé νεΘεληγερéτηV, ou bien νεΘεληγερéτα [18] (que le vulgaire des grammairiens croit etre un vocatif mis pour le nominatif au lieu que c’est le nominatif meme comme l’ont prouvé les plus doctes) c’est à dire assemblant les nuées, mais il ne s’ensuit pas de là qu’il ne puisse aussi etre surnommé chassant les nues, d’autant plus que selon la théologie des payens, un dieu ne defaisoit pas l’ouvrage d’un autre dieu

Neque enim licet irrita cuiquam

Facta Dei fecisse Deo [19]

Ovid[ius] Met[amorphoseon] iii

d’où resulte qu’il n’ appartenoit* proprement qu’à celuy qui avoit assemblé les nuées de les dissiper. Aussi voyons nous dans Horace que le meme Jupiter qui rameine les hyvers est celui qui les eloigne
Informes hyemes reducit

Jupiter, idem

Summovet [20] .

l.ii Od[arum] 10

Je ne sai si je me trompe, mais il me semble fort que la principale raison pourquoi ce dieu a eté appellé l’amasseur des nues est parce que c’est à luy qu’apartient le droit de lancer le tonnerre. En effet c’est du milieu des nues que la foudre a accoutumé de partir. Car pour ces tonnerres qui grondent dans un air serain ausquels Horace attribue sa conversion, ou ce sont des prodiges qui ne tirent point à consequence, ou comme l’estime Mr Le Febvre c’est une pure fantaisie du poete qui se veut moquer agreablement de la superstition du peuple
Namque Diespiter

Igni corusco nubila dividens

Plerumque per purum tonantes

Egit equos volucremque currum [21] .

l.i Od[arum] 34

Or si c’est pour cette raison que Jupiter est appellé nefelhgere/thj, et si ce titre est une dependance de celuy de terpike/raunoj [22] qui luy est tant donné par les poetes ; quel inconvenient y a t’il qu’apres que l’humeur foudroyante a passé à ce maitre dieu, il dissipe les nues et redonne à l’air sa premiere serenité ? Car vous n’ignorés pas Mr que cette humeur luy passe bien tot et que pour une heure qu’il a la demangeaison de lancer la foudre il demeure des 6 et 7 mois sans etre tenté de fulminer les mechans. Jusques là que Lucien [23] luy reproche que sur ses vieux jours il est devenu si insensible et si paresseux, qu’encore qu’il y ait sur la terre des parjures et des impies, il demeure pourtant les bras croisez. Je remarque meme que dans le feu de sa jeunesse, il n’a foudroyé que des gens qui avoient porté leur audace à un point que c’etoit tout hazarder que de les laisser impunis. Et quel moyen je vous prie de souffrir un Æsculape [24] qui se meloit de changer les destinées et de ressusciter les morts, qui est un droit des dieux le plus essentiel et le plus inalienable, et duquel ils se sont servis si rarem[en]t que les poetes n’ont pas craint de prononcer sans restriction qu’il n’y avoit plus de retour à la vie dés qu’une fois on en avoit eté privé

A0ndro\j de\ yuxh\ pa/lin e0lqei=n ou1te leisth\

Ou1q’ e9leth/, e0pei\ a1r ken a0mei/yetai e3rkoj o0do/ntwn.

Homer[us] Iliad[is] l.9 [25]

C’est pourtant ce qu’Esculape vouloit dementir, s’ emancipant* à des choses où les dieux meme ne se dispensoient* que dans des rencontres tout à fait extraordinaires

Tum pater omnipotens aliquem indignatus ab umbris

Mortalem infernis ad lumina surgere vitae

Ipse repertorem medicinæ talis et artis

Fulmine phœbigenam stygias detrusit ad undas [26] .

Virgil[ius] Æn[eidos] l.vii

Salmonée n’avoit guere mieux menagé les droits de Jupiter puis qu’il avoit usurpé le tonnerre et la foudre qui sont son principal apannage, et qu’il tranchoit* du dieu par tout son pays
Quatuor hic invectus equis et lampada quassans

Per Graïum populos mediæque per Elidis urbem

Ibat ovans, Divumque sibi poscebat honores

Demens ! qui nimbos et non imitabile fulmen

Ære et cornipedum cursu simularet equorum.

At Pater omnipotens densa inter nubila telum

Contorsit (non ille faces nec fumea taedis

Lumina), præcipitemque immani turbine adegit [27] .

id[em] Æneid[os], l.vi

Pour Capanée il etoit si fier et il temoignoit un mepris des dieux si enorme, qu’il ne faloit pas etre fort mal endurant pour se resoudre à le punir. Voyez un peu comme il parle :
Ades o mihi dextera tantum

Tu præsens bellis et inevitabile numen

Te voco, te solam superum contemptor adoro [28] .

Stat[ius] Theb[aidis] l.iii.9

Et les Titans que n’avoient ils pas fait contre les dieux ? Se proposoient ils moins que de les chasser du ciel ignominieusem[en]t ? Il est certain que Jupiter eut eté plus stupide qu’une pierre s’il n’eut braqué alors toute son artillerie, car il y faisoit bien chaud et il y alloit de tout et on en etoit venu jusqu’à l’escalade,
Scimus ut impios

Titanas immanemque turmam

Fulmine sustulerit caduco,

Magnum illa terrorem intulerat Jovi

Fidens juventus horrida bracchiis,

Fratresque tendentes opaco

Pelion imposuisse Olympo [29] .

Horat[ius] l.iii Od[arum] 4

Je ne dis rien de Phaëton [30] parce que tout le monde sait que Jupiter le sacrifia à la conservation de tout l’univers. Enfin parcourez toutes les fables[,] vous trouverez que Jupiter ne s’est servi de la foudre que dans les maladies desesperées et comme à son corps deffendant, si bien qu’on peut dire que puis qu’il n’a pas toujours besoin des nues pour faire eclater son tonnerre, il peut bien s’occuper à les chasser aussi bien qu’à les assembler. Vous me direz peut etre que ce n’est pas le seul usage que Jupiter tire des nues et qu’il peut les assembler pour donner de la pluye à la terre luy que les poetes latins ont appellé pluvieux, pluvio supplicat herba Jovi, Ovid[ius] [31]. Je veux que cela soit, n’ai je pas toujours ma raison bonne ? Puis qu’il est vrai qu’il ne pleut pas toujours et qu’il n’est pas meme necessaire qu’il le face
Non semper imbres nubibus hispidos

Manant in agros.

Hora[tius] l.ii Od[arum] 9 [32]

J’ajoute que s’il est vrai que Jupiter se serve des nuées pour faire gronder le tonnerre dans les airs et faire descendre la pluye sur la terre, il se sert de la serenité pour d’autres choses, carc’est un dieu à mettre tout en usage. Il s’en sert pour augmenter le froid comme le temoigne ce malheureux amant qui passoit les nuits à la porte de sa maitresse, et qui se plaignoit ainsi de sa dureté
Audis quo strepitu janua, quo nemus

Inter pulcra situm tecta remugiat

Ventis, et positas ut glaciet nives

Puro numine Jupiter [33][?]

id[em] l.iii Od[arum] 10

Mais voici un passage de Virgile mille fois plus fort que tout ce que j’ay allegué jusques icy car il porte expressement que Jupiter calme les tempetes et rassereine les cieux
Olli subridens hominum sator atque Deorum,

Vultu quo cœlum tempestatesque serenat

Oscula libavit gnatæ [34].

Virgil[ius] Æneid[os] i

Quant à ce que Mr de Girac remarque que l’epithete qui est en question est donnée au vent de bize, je dis que cela n’empeche pas que Jupiter ne l’aye pareillem[en]t, et il ne faut pas etre fort versé dans la lecture des poetes pour savoir qu’un meme surnom est donné à plusieurs dieux. Joint que comme on ne laisse pas d’appeller Jupiter l’amasseur des nues, encore que cet office soit donné constam[men]t au vent de midy, rien n’empeche que Jupiter ne soit appellé celuy qui chasse les nues, encore que cela apartienne proprement au vent Borée. De fait quand ce dieu voulut envoyer le deluge sur la terre
Genus mortale sub undis

Perdere et ex omni nimbos demittere cœlo [35]

Ovid[ius] Met[amorphoseon] l.i

il se servit du vent de midy pour amasser les nues, tout de meme que quand il le voulut faire cesser, il se servit du vent Aquilon pour leur donner la chasse. Ecoutez un peu Ovide quand il decrit l’ appareil* du deluge :
Protinus Æoliis Aquilonem claudit in antris

Et quæcunque fugant invectas flamina nubes :

Emittitque Notum. Madidis Notus evolat alis

Terribilem picea tectus caligine vultum

Barba gravis nimbis, canis fluit unda capillis

Fronte sedent nebulæ, rorant pennæque sinusque.

Utque manu latè pendentia nubila pressit,

Fit fragor, et densi fundunt[u]r ab æthere nimbi [36].

id[em] l.iii

Mais quand il fut question d’arreter les eaux, voicy ce que le meme poete dit de Jupiter :
Nubila disjecit, nimbisque Aquilone remotis,

Et cœlo terras ostendit et ætherea terris [37].

ib[idem]

Voilà Mr tout ce que je puis dire sur cet article. Il faut demeurer d’accord que je laisse toute entiere la difficulté car s’agissant d’un fait, je ne fais autre chose que raisonner sur le droit [38], si bien que Mr de Girac me pourroit reprocher que je peche ignoratione elenchi [39] ; puisqu’il n’est pas question de savoir si Jupiter a veritablem[en]t chassé les nues dans le sentiment des poetes ; mais si les poetes grecs luy ont donné ordinairement le surnom de chassant les nuées et ramenant la serenité. Or tandis qu’on ne prouvera pas cela par de bons passages des poetes grecs Mr de Girac aura la victoire[,] quand bien on se tueroit à force de raisonnemens. J’avouë la dette, mais je ne saurois parer ce coup dans l’etat où je suis, sans livres et sans recueils. Si j’etois en pays de bibliotheques, je me ferois fort de montrer à Mr de Girac ce qu’il n’a pas veu dans les poetes grecs ; mais comme je me pique de quelqu’exactitude dans mes citations et que ma memoire n’est pas assés bonne pour me bien fournir les circonstances d’un passage, il faut que je remette à une autrefois la preuve de ce que Mr Costar a avancé. Lors que je pourrai vous consulter de vive voix, vous Mr qui etes une bibliotheque vivante [40], ou au deffaut d’un repertoire si asseuré lors que j’aurai l’occasion de feuilleter les livres de nos amis de Geneve, je ne voudrois pas jurer que je n’acheve ce que je ne fais qu’ebaucher presentement.

La seconde chose en quoi je ne m’accorde pas avec Mr de Girac roule sur les comparaisons. Car Mr Costar ayant dit que le panegyrique de la carpe [41] n’est pas moins admirable en son espece que celuy d’ Isocrate [42] qui fut le travail de 10 ans entiers et qu’il fut autant de tems à achever qu’Alexandre en employa à la conquete de toute l’Asie ; Mr Costar, dis je, ayant dit toutes ces choses, son adversaire se recrie[colon] O la belle comparaison d’une carpe à un orateur celebre, et de ce meme orateur au plus grand prince qui fut jamais ! Il remarque aussi que c’est par l’authorité du rheteur Longinus qu’il blame la comparaison d’ Isocrate avec Alexandre [43]. Si je me sentois asses de forces pour malmener un aussi habile homme que Mr de Girac, je ne l’epargnerois pas le moins du monde en faveur de cet Ancien de l’autorité de qui il se targue. Car comme vous savez fort bien, je ne suis guere malade Dieu mercy, de cette grande prevention qu’on a pour l’Antiquité [44], et je me moque fort de ce Prætextatus de Macrobe qui entendant blamer quelques vieux mots, s’ecria avec un sourcil digne d’un Caton, bona verba, queso, ne insolenter parentis artium antiquitatis reverentiam verberemus [45] ( Macrob[ius] Saturnal[ium] L.i c.5). Je dis donc qu’il n’y a Longin qui tienne et que je ne respecte pas plus la pensée qu’on emprunte de luy que si elle venoit du propre fons de Mr de Girac. Ce n’est pas que je n’estime infiniment Longin et qu’il n’ait dit cent belles choses qui meritent que quand il luy arrive de se tromper, on le deffende par les memes paroles que Ciceron a deffendu les Socrates et les Aristippes,

Magnis ille ac divinis bonis hanc licentiam assecutus est [46] .

Cicer[o] Offic[iorum] l.i.

Mais c’est que j’apporte cette modification à la maxime du prince de l’eloquence [47] qu’il ne faut pas adopter les beveües des grandes hommes à cause des excellentes choses qu’ils ont dites, ni les degrader du rang où ces excellentes choses les ont fait monter à cause de quelques petites fautes qui leur sont echappées par hazard.
Quas aut incuria fudit

Aut humana parum cavit natura [48] .

Hor[atius] De art[e] poet[ica]

C’est pourtant ce que peu de personnes observent.

Pour revenir à nos comparaisons, dites moi je vous prie Mr, n’etes vous pas pret de demander à Longinus ce qu’il avoit fait de son esprit et de son jugement lors qu’il a blamé la comparaison d’Isocrate avec Alexandre ? Et quoi, y a t’il rien de plus propre à donner une haute idée de la diligence et de la promptitude de ce grand prince que cette comparaison ? Et n’est ce pas ce que l’on cherche dans les comparaisons que de rendre plus sensible la grandeur ou la petitesse d’une chose[?] Si bien qu’un sujet est d’autant plus propre à etre comparé à un autre que plus il augmente l’idée que nous avons de cet autre là. Ainsi pour bien faire connoitre la rapidité des victoires d’Alexandre, il faloit les opposer à la lenteur d’un faiseur de panegyriques. Car il est impossible de considerer d’un coté les obstacles qui arretent les conquerans, les incommodités* de la guerre, le prodigieux nombre d’ennemis qu’Alexandre a eu à combattre, et la vaste etendue des pays qu’il a subjugués ; et de l’autre la facilité qu’il y a d’ecrire un discours qui se peut reciter tout entier dans moins de 2 heures ; qu’on ne se figure une vitesse incroyable dans le conquerant si l’on songe qu’il n’a point donné plus d’années à ses conquetes que le rhetoricien à son panegyrique. Un autre conquerant qui n’auroit pas subjugué en 20 années autant de provinces qu’Alexandre en dix n’auroit pas fourni une comparaison d’un si grand effet qu’Isocrate, à cause de l’immense et presqu’infinie disproportion qu’il y a entre ecrire un eloge et gagner des batailles. Et cela est si vrai qu’il n’y a point de lieu commun dont les loueurs modernes se servent plus frequemm[en]t pour encenser le roy de France que de dire qu’ils ne peuvent pas suivre la rapidité de ses conquetes. Ils s’excusent de leur silence sur ce que Sa Majesté va si vite que les Muses sont contraintes de luy laisser prendre le devant. Pegase tout ailé qu’il est proteste par la bouche de Mr Pelisson [49] qu’enfin il a trouvé qui le surpasse en vitesse, et qu’apres avoir surmonté à la course les Achilles, les Cesars et les Alexandres, il ne peut aucunem[en]t suivre Louys 14. Un autre se plaint que ses Muses avec toute leur diligence sont plus de tems à batir un sonnet que le Roy à gagner une province [50]. Un autre qui a deja chanté le passage du Rhyn à Tolhus s’excusant de chanter la conquete de la Hollande, sur ce que les noms des villes qui se sont rendues au Roy sont trop rudes pour les pouvoir rimer, ajoute cette 2. raison

Encore si tes exploits moins grands et moins rapides

Laissoient prendre courage à nos Muses timides,

Peut etre avec le tems à force d’y rever,

Par quelque coup de l’art nous pourrions nous sauver.

Mais dès qu’on veut tenter cette vaste carriere

Pegase s’effarouche et recule en arriere.

Mon Apollon s’etonne et Nimegue est à toy

Que ma Muse est encore au camp devant Orsoi [51].

Il n’est pas jusques au gazetier qui ne fasse sa declaration publique [52] qu’il luy est force* de prendre de l’avantage c’est à dire, de parler par avance des conquetes du Roy afin de le pouvoir atteindre en quelque sorte dans ses expeditions. Je n’examine pas s’il y a de la flaterie dans ces pensées. Je dis seulement que dans ce siecle où on ne croit pas etre moins delicat que dans celui de Longinus ; les plus habiles loüeurs ne font pas difficulté de comparer Louys XIV avec un faiseur d’odes et de madrigaux, avec un poete et un panegyriste. D’où je conclus qu’on ne fait pas tort aux grands princes de les comparer aus poetes : au meme sens qu’Isocrate a eté comparé à Alexandre, qui est justement ce qu’il a pleu à Longinus et à Mr de Girac de trouver absurde. Pour moi bien loin de croire qu’il soit honteux à un conquerant d’etre comparé à un panegyriste, je tiens qu’on ne sauroit dire sans une hyperbole insuportable qu’il est moins de tems à gagner de provinces qu’un autheur à l’en loüer, et que sa diligence à vaincre va plus vite que la plume et l’imagination d’un poete :

Currant verba licet manus est velocior illis,

Nondum lingua suum dextra peregit opus [53].

Comme disoit Martial de certains copistes à abbreviations qui ecrivoient plus vite qu’on ne leur dictoit. Mais je m’etonne que notre rhetoricien qui s’est avisé de censurer la comparaison d’un panegyrique à la conquete d’Asie, n’ait en meme tems condamné tant de passages d’ Homere et de Virgile où on compare les heros à des taureaux, à des vents et à des rochers, et à cent autres choses de cette nature, jusques là meme qu’Ajax est comparé dans l’ Iliade à un ane [54]. Cela fait voir qu’il n’y a qu’heur et malheur au monde et que nous adorons quelquefois les fautes dans le meme tems que nous condamnons ce qui ne l’est point
Dat veniam corvis vexat censura columbas [55].
Peut etre qu’on reclamera la loy qui permet aux poetes de tout entreprendre. Si cela est voici dequoi former une nouvelle batterie. Ciceron dans sa harangue Pour la loy manilienne ne dit il pas que Pompée a gagné plus de batailles que les autres n’en ont leu, et conquis plus de provinces que les autres n’en ont parcouru en voyageant [56] ? Il me semble que c’est comparer Pompée au moindre faquin qui sait lire ou qui a voyagé, et neantmoins bien loin qu’une telle comparaison luy fasse tort, qu’au contraire elle nous donne une idée de luy si haute et si sublime [57] que pour peu que l’on ait du sens commun, on juge facilement qu’il y a eté flatté avec un excez effroyable. Voici une autre beveüe de Longin c’est qu’il pretend que par la raison de l’autheur qui a comparé Isocrate avec le conquerant d’Asie [58] ; les Lacedemoniens ont eté moins vaillans qu’Isocrate puis qu’il ne luy falut que 10 ans à composer son panegyrique et qu’ils en mirent 30 à la conquete de Messene. Le pauvre homme ne voit il pas qu’il ne s’agit pas icy de la vaillance, et qu’on ne fait que la comparaison de la promptitude et celerité de l’orateur avec celle du prince ? Ne voit il pas aussi qu’il y a des choses que l’on ne peut surpasser ou egaler sans un merite extraordinaire, ausquelles pourtant on peut etre inferieur sans etre petit. Un prince qui subjugueroit toute l’Europe en aussi peu de tems qu’un geografe en donneroit la carte, feroit sans contredit une action tout à fait miraculeuse ; mais il ne s’ensuivroit pas de là qu’un capitaine qui ne gagneroit qu’une province tandis que le geografe traceroit une mappemonde, le cedat en adresse et en promptitude à ce geografe. Avec tout cela, le passage de Longin que je viens d’examiner contient une grieve* censure de l’autheur qui avoit comparé le conquerant avec le panegyriste ; et on n’y rapporte la comparaison que pour prouver que cet autheur reprenoit extremement les defauts d’autruy, et ne voyoit aucunem[en]t les siens. Jugés, Mr, si Longin a heureusem[en]t choisi ses preuves, ayant aporté un passage d’un historien qui ne le convainq nullement de la faute dont il avoit eté accusé ; mais qui fait voir que l’accusateur à force de reprendre les autres est aveugle dans ses propres defauts, qui est justement le crime contre lequel son zele rhetoricien avoit pris les armes. Pour Mr de Girac je m’etonne qu’il se soit fait honneur de la connoissance d’un passage si peu judicieux, sans temoigner qu’il en connoissoit le foible. Mais voicy ce qu’il y a. Le passage faisoit contre* Mr Costar : dés là Mr de Girac s’est fait une necessité de le garantir pour bon, et de le faire valoir, et il a mieux aimé battre son ennemi avec des armes mal choisies, que de laisser penser aus savans qu’il n’avoit pas leu dans Longin la condemnation de son a[d]versaire. Je connois un homme qui pour faire voir qu’il a leu une chose ; l’applique à des matieres qui n’en ont aucun besoin, aimant mieux faire honneur à sa memoire aus depens de son jugement, que de ne temoigner pas qu’il a une grande lecture. Parce que je viens de dire il paroit asses que Mr de Girac n’a pas eu raison de blamer la comparaison de la carpe avec Isocrate, c’est pourquoi je n’y ferai pas une reponse particuliere.

Je passe à une chose qui ne nous arretera pas tant. Mr de Girac a relevé cette expression la nef d’Argos [59], comme si cela ne se pouvoit entendre d’un navire qui porte ce nom, mais d’un navire qui appartient à la ville d’Argos. Mais je voudrois bien luy demander pourquoi on peut dire la ville d’Argos, si on ne put pas dire la nef d’Argos ? On dit bien la ville de Paris, la riviere de Loire, la fleur de Soucy et ainsi de plusieurs autres, sans qu’on entende une ville une rivière ou une fleur qui soit à quelqu’un nommé Paris Loire, ou Souci. Pourquoi ne pourra t’on pas dire la nef d’Argos sans designer un vaisseau apartenant à une ville de ce nom ? Les Latins se sont mille fois servis de la construction qui est propre à 2 substantifs signifians choses diverses pour exprimer une seule et meme chose. Ainsi nous lisons dans Horace lapathi brevis herba Saty[rarum] L.i [60].4, et dans l’Ode 3 du Livre 2 :

Huc vina et unguenta et nimium breves

Flores amœnæ ferre jube rosæ [61]

Et Virgile parle ainsi dans la 2. Eclogue :
Narcissum et florem jungit bene olentis Anethi [62].
Je laisse le montem Soractis et in urbe Caralis de Solin [63] aussi bien que le torrens Vergelli de Florus l[ivre] 2, chap[itre] [64] 6.

Me voicy Mons r à un endroit moins desagreable et moins sterile que le precedent. C’est celuy où Mr de Girac se moque de l’interpretation de ce vers de Virgile,

Quam sese ore ferens quàm forti pectore et armis [65]
Enée etoit remarquable par la force de sa poitrine et de ses epaules, et ajoute que c’est l’eloge d’un crocheteur. Mais il me permettra de luy dire qu’il n’a pas assés bien consulté son Homere ce coup* là, ou qu’il n’a pas tant consideré le genie des anciens siecles que celuy du present. En effet ches les Anciens c’etoit un avantage si estimé que d’avoir les epaules et la poitrine larges, que les poetes n’oublioient jamais d’en faire un grand plat lors qu’ils faisoient le portrait de leur heros. De là vient qu’Homere au 3. de l’ Iliade parlant d’Ulysse n’oublie pas de remarquer qu’il etoit
Eu0ru/teroj d’ w1moisin i0de\ ste/rnoisin i0de/sqai [66].
Il dit la meme chose d’Ajax et de Menelas au meme livre [67]. D’où je tire cette consequence que Virgile qui imitoit Homere aveuglem[en]t auroit bien peu se mettre en la tete de donner à son heros le meme avantage qu’il voyoit que son grand autheur avoit donné aus siens : et qu’ainsi l’explication dont Mr de Girac s’est tant moqué n’est pas si ridicule qu’il s’imagine, d’autant plus qu’en un autre lieu nous voyons qu’il a loüé les epaules de son Ænée, os humerosque Deo similis [68]. Au pis aller Mr de Girac sera toujours mal fondé de se moquer de cette explication par la raison que c’est l’eloge d’un crocheteur : puisqu’il est faux que Virgile l’ait tenu pour tel, le voyant si glorieusement consacré dans les poesies d’ Homere. Il est vrai qu’on peut dire pour la justification de Mr de Girac qu’il n’y a pas grand difference entre un heros d’ Homere et un crocheteur et que leurs talens sont asses conformes la pluspart du tems. Ecoutés un peu de quoi Ulysse se vante lors qu’il est le plus echauffé à faire parade de ses beaux faits. Je defie, dit il, homme qui vive d’etre un meilleur valet que je serois, soit qu’il fut question d’allumer le feu soit qu’il falut couper du bois.
Drhstosu/nh| ou0k a1n moi e0ri/sseie broto\j a1lloj

Pu=r t’ eu] nhh=sai dia/ te cu/la dana\ kea/ssai

Homer[us] Ody[ssea] [69]

Aussi se fit il un bateau en peu de jours sans etre assisté de personne, preuve incontestable de sa grande habilité à faire joüer la coignée et le marteau. Mais je m’abstiens de toucher à cette corde, de peur que cela ne reveillat nos vieilles querelles que le tems a fort assoupies [70]. Il vaut mieux nous tenir en repos et y laisser aussi le bon Homere à l’occasion duquel nous avons eu tant de fois envie de nous batre. Jusques là qu’un de nos amis nous voyant dans cette martiale disposition alla parler de nous en ces termes
Tw\ me\n dh\ xei=ra/j te kai\ e1gxea o0cuo/enta

A0nti/on a0llh/lwn e0xe/thn memaw=te ma/xesqai [71]

D’ailleurs vos prouesses en faveur de ce poete sont si redoutables et parent si bien les coups qu’on luy porte que vous pourriés sans gasconnade me faire une petite leçon de ne pas chercher noise, et me dire qu’à la verité il y a bien des impertinences dans les poesies de l’Aveugle grec
Parcius ista viris tamen objicienda memento [72] .

Virgil[ius] Ecl[ogarum] iii

Vous m’avez veu Mr depuis un asses long tems tenir le party de Mr Costar, mais je m’en retourne vers mon premier ami tout à l’heure
Nunc retrorsum

Vela dare, atque iterare cursus

Cogor relictos [73] .

Hor[atius] l.i Od[arum] 34

En effet je ne puis point souffrir que m[essieu]rs Costar et Voiture ayent trouvé mauvais que Saluste ait loüé Sylla d’etre savant en latin quoi que ce fut la langue de sa nourrice. Mr de Girac les a furieusement relancés [74]* et il y a peu d’articles sur quoi il se soit si bien deffendu que sur celuy ci. Cela faira que je n’en dirai pas grand’chose. Tant mieux pour vous. Je dirai seulement que quand meme les termes de Salluste n’ emporteroient* rien de plus que la seule langue latine (ce qui n’est point) il n’y auroit pas de quoi faire tant l’etonné. Car je vous prie quel mal est ce que cela fait à un grand capitaine que de parler eloquemment et de posseder sa langue en perfection ? Ou quel deshonneur y a t’il pour luy qu’il ait appris les finesses et le beau tour du langage de sa nourrice ? Je ne croi pas que Cesar se fut fort scandalisé si on l’eut loüé de parler fort bien latin, et je remarque qu’il y a peu de gens qui oublient cette qualité lors qu’ils font le denombrem[en]t de ses vertus. Plutarque [75] dès le commencem[en]t de sa vie raporte qu’il avoit une fort heureuse naissance pour bien parler, et qu’il avoit si bien cultivé ce talent de la nature que personne ne luy refusoit la 2. place entre les bien disans de son tems. Il ajoute qu’il renoncea à la premiere place parce qu’il aima mieux tenir le haut bout dans les armes et dans l’authorité du gouvernement. Cesar luy meme prend si fort à cœur les intherets de son stile qu’ecrivant son Anti Caton pour reponse à un traitté de Ciceron [76] composé à la loüange de ce fameux stoïque, il prie les lecteurs de ne comparer pas le langage d’un homme de guerre à celuy d’un excellent orateur. En quoi il semble chercher une excuse sur ses occupations militaires, de ce qu’il n’egaloit pas le prince de l’eloquence. Ce qui fait voir qu’il ne luy etoit pas indifferent quel jugement les lecteurs feroient de sa latinité.

Pour dire quelque chose de plus approchant de notre siecle, ne remarquates vous pas, Mr, dans Les Entretiens d’Eugene et d’Ariste qu’on y loüe le roy de France de parler fort bien françois [77] ? Cependant le critique qui a si fort mal traitté ce livre ne releve pas cela et accorde tres volontiers que le Roy possede cette perfection [78]. Or on ne sauroit dire que les Francois se connoissent mal en louanges, car j’oserois bien dire qu’encore qu’ils soient les plus determinez loueurs de la terre, il n’est point de nation qui raffine davantage sur la louange et qui ne leur doive ceder l’avantage de traitter finement le genre demonstratif. Ce qui vient sans doutte de ce qu’il y a parmi eux quantité de beaux esprits mal partagés des biens de la fortune qui etant obligés de vivre du trafic de leurs epitres dedicatoires et de leurs panegyriques, inventent cent nouvelles manieres de loüer, et quintessencient tous les lieux communs pour mettre à l’etalage une marchandise qui reveille le gout par sa rareté. Quoi qu’il en soit jamais nation n’a mieux vérifié ce dire de Tite Live que le langage des hommes nourris sous la royauté est toujours plein de vaines ostentations et de flateries [79]. Quant à ces magnifiques paroles de Balzac que Mr Costar allegue [80], de parler bien notre langue, ce n’est pas la loüange d’un grand orateur, c’est seulement la marque d’un vrai Francois, et je ne pretens pas qu’on m’estime pour n’etre pas né en Hollande ni en Allemagne ; Il me semble Mr qu’il y a bien de la fausse modestie. Car pour ne dire pas avec Mr de La Mothe Le Vayer [81], que qui* oteroit à Mr de Balzac le choix des mots et le beau tour d’une periode, ses livres seroient de peu de valeur, et que par consequent toute la gloire qu’il a aquise dans les lettres est uniquem[en]t fondée sur ce qu’il a bien seu la langue de son pays Hexam[eron] rustiq[ue] : pour ne pas[,] dis je[,] alleguer cela, qui doute qu’une connoissance parfaitte de notre langue ne doive aussi bien entrer dans l’eloge d’un orateur francois que celle de la langue latine et de la langue grecque entre dans celuy d’un Ciceron et d’un Demosthene. Outre qu’il n’est pas vrai que parler bien notre langue soit toujours la marque d’un vrai Francois. Temoin Mr de Vaugelas qui etoit Savoyard [82], et ce que Mr de Balzac ecrit à Mr de Zuilichem dans sa critique de l’ Herodes infanticida [83].

Le mot d’Ennius sur lequel Mr Costar et Mr de Girac se sont estocadez* me donne occasion de m’opposer à l’un et à l’autre, car il me semble qu’ils n’ont pas asses heureusement conjecturé. Le fait est qu’Ennius se vantoit d’avoir 3 cœurs parce qu’il savoit parler Græcè, Oscè et Latinè[colon] A[ulus] Gell[ius] Noct[ium] attic[arum] l.17 cap.17 [84]. Mr Costar demande si ce n’etoit point que de son tems les Romains ne parloient que du cœur ? et Mr de Girac pretend qu’il n’a voulu dire autre chose si ce n’est qu’il valoit autant que trois autres, le mot de cœur etant employé dans toutes les langues pour signifier toute la personne. Pour moi je dirois qu’il ne faut pas icy entendre par le cœur toute la personne, mais seulement cette partie de l’ame qui entend, qui raisonne et qui se souvient des choses (je n’ajoute pas celle qui ayme parce qu’encore aujourd huy nous la designons par ce mot de cœur) et il seroit bien plus aisé de prouver que le cœur se prend ainsi dans toutes les langues, que de faire voir, comme pretend Mr de Girac, qu’il signifie toute la personne. Moyse a dit quelque part que Dieu n’avoit point donné un cœur à son peuple pour entendre [85], et lors que l’Ecriture veut signifier que Dieu cognoit nos pensées elle dit que Dieu cognoit nos cœurs kardiognw/sthj [86]. Les Latins ont appellé cordatos les hommes doüés d’entendem[en]t, et tres habiles en toutes choses : comme au contraire ils ont appellé væcordes ceux qui n’avoient ni sens ni esprit, qu’ils appeloient autrement væsanos [i]. Et cela me remet en la memoire un mot de Caton qui[,] remarquant que les Romains avoient envoyé 3 ambassadeurs vers Prusias roy de Bithynie pour l’accorder avec son fils, dont l’un avoit la tete toute couverte de cicatrices, l’autre avoit les pieds malades et le 3. etoit sot et stupide ; dit que cette ambassade n’avoit ni pieds ni tete ni cœur [87]. S[ain]t Augustin pour exprimer qu’il faut etre tout à fait hebeté pour admettre le fatum des stoiciens s’enonce de cette sorte : O si cor tuum non esset fatuum, non crederes fatum : Aug[ustinus] Tract[atus] 17 in Joann[em] [88] . Ce qui revient à cette phrase de l’Ecriture, l’insensé a dit en son cœur qu’il n’y a point de Dieu [89], c’est à dire, il a resolu en sa pensée de croire qu’il n’y a point de Dieu, au meme sens que les poetes grecs disent qu’un homme a dit dans son cœur ce qu’il a deliberé ou roulé dans sa pensée.

O0xqh/saj d’a1ra ei]pe pro\j o2n megalh/tora qumo/n [90]
Enfin Juvenal parlant de certains echoliers stupides dit que c’est à tort qu’on impute à leurs maitres le peu de progres qu’ils font dans les etudes, et qu’il ne faudroit s’en prendre qu’à leur manque de cœur
Culpa docentis

scilicet arguitur quod laeva in parte mamillæ

nil salit arcadico juveni [91] .

Juven[alis] Saty[rarum] vii

Les memes Latins ont aussi entendu l’esprit et le jugem[en]t par le mot de pectus et de præcordia [i] à cause que le cœur en fait la principale partie. De là est venu ce beau vers
Queis meliore luto finxit praecordia Titan [92]
qui marque ceux qui ont receu de la nature une belle ame. De là est aussi venuë cette noble expression d’ Horace Non tu corpus eras sine pectore, pour signifier que Tibulle avoit non seulement receu des dieux les dons du corps mais aussi ceux de l’esprit
Non tu corpus eras sine pectore, Dii tibi formam

Dii tibi divitias dederunt, artemque fruendi [93] .

l.i Epist[olarum] 4

Pour la memoire il est si vrai que les Latins l’ont attribuée au cœur que pour dire se souvenir ils se servoient du verbe recordari, quasi reducere in cor [94]. Les Francois ne s’eloignent guere de cette expression, car ils disent apprendre par cœur et savoir par cœur une chose lors qu’ils la veulent mettre ou qu’ils l’ont mise mot pour mot dans leur memoire. Toutes ces facons de parler viennent sans doutte de la vieille philosophie qui assignoit à l’ame raisonnable et intelligente le cœur pour son siege.

gnw/mh ga\r dit Hyppocrate, h9 tou= a0nqrw/pou pe/fuken e0n th= lai/h koili/h th=j kardi/aj

l. De corde [95]

Et Lucrece dit au meme sens

Consilium quod nos animum mentemque vocamus

Idque situm media regione in pectoris hæret [96] .

Cela etant posé je dis qu’ Ennius n’a voulu dire autre chose sinon qu’il avoit un esprit qui possedoit les avantages de 3 autres, ou bien qu’il avoit tout à la fois l’esprit grec, l’esprit latin et l’esprit thoscan, en la meme facon que nous disons que quelqu’un a l’esprit d’un autre, lors que nous voulons dire qu’il connoit les memes choses que cet autre, et qu’il les connoit du meme air*. Toute la difference qu’il y a c’est que nous appellons esprit ce qu’ Ennius appelloit cœur, car quant au reste nous n’appellons pas moins l’esprit ou le genie, les connoissances d’un esprit ou d’un genie, qu’Ennius appelloit cœur les connoissances et les lumieres qui etoient dans le cœur. Quoi qu’à dire le vray, je n’estime pas que ce soit la peine de chercher ce que cela signifie, car apparemment Ennius n’a pas voulu dire grand chose et je n’estimerois pas la republique des lettres moins heureuse[,] encore qu’elle ne viendroit jamais à savoir au vrai ce qu’il a entendu par ces 3 cœurs. Si nous etions sages nous laisserions là certains pretendus bons mots des Anciens, sans nous amuser à en rechercher le sens mystique, et nous nous defairions de cette preoccupa tion* qui fait que nous ne croyons pas qu’ils ayent rien dit qui ne soit rempli de moëlle et de suc et qui ne contienne de merveilles qui* l’entendroit bien. Nous leur faisons plus d’honneur qu’ils ne meritent, et ils ont eu aussi bien que nous de fausses pensées et de fausses pointes.

Pour moi quand je considere ce grand nombre de gens qui ont remué ciel et terre pour expliquer certains passages des Anciens qui ne valoient pas le parler, je ne puis m’empecher de nommer leur occupation Polua/xolon mataio/thj vanitatem ex abundantia otii profectam, comme s[aint] Basile a nommé l’astrologie judiciaire [97], et leurs rafinemens de critique, argutæ delectabilisque desidiæ aculeos A[ulus] Gell[ius] L.v cap.15, comme Aulu Gelle a apellé les subtilités des philosophes [98]. Car à n’en point mentir il faut bien n’avoir rien à faire pour se tuer d’aprendre une chose qu’il faudroit desaprendre si nous la savions,

quæ nec ignoranti nocet, nec scientem juvat, ubi multa reperias quæ erant dediscenda si scires.

Senec[a] Ep[istolarum] 88 [99]

Au reste Ennius se glorifioit d’une chose qui presentement n’est pas fort glorieuse, car du tems de nos peres on a veu en France un Postel [100] qui se vanta en presence de Charles 9 de pouvoir aller sans trucheman* jusqu’au bout du monde. Cependant je ne voi pas que le nom de ce grand linguiste soit fort reveré parmi les veritables savans. Je ne voi pas non plus que ni Nathanael Dhuez avec tous ses guidons des langues et avec tous ses dictionnaires [101], ni ses autres confreres les maitres des langues soient en veneration dans l’Europe. Mais peut etre que les Anciens n’en jugeoient pas sur ce pied là, puis que Mr de Girac remarque dans Galien [102] qu’un certain homme passa autrefois pour un prodige et pour une merveille parce qu’il parloit la langue de 2 differentes nations. Ne nous etonnons pas si l’honneur qu’on a rendu aux langues n’a pas eté d’une eternelle durée, car il y a bien des choses fondées plus solidem[en]t qui ne laissent pas de changer. Chaque siecle a son gout, et si la nature elle meme se plait au change*, ce n’est pas de merveille* que le jugem[en]t des hommes qui est doüé d’un franc arbitre n’estime pas ou ne condamne pas eternellement et invariablement une meme chose. Si la gloire des plus belles actions s’efface, il n’est pas etrange que celle des paroles s’evanouisse aussi

Debemur morti nos nostraque sive repertus

Terrâ Neptunus classes Aquilonibus arcet.

Regis opus : sterilisve diu palus aptaque remis

Vicinas urbes alit, et grave sentit aratrum ;

Seu cursum mutavit iniquum frugibus amnis,

Doctus iter melius : mortalia facta peribunt ;

Nedum sermonum stet honos, et gratia vivax [103] .

Hor[atius] De art[e poetica]

Ou si vous aimés mieux entendre le poete philosophe.
Sic volvenda ætas commutat tempora rerum

Quodque fuit pretio, fit nullo denique honore

Porro aliud succedit et è contemptibus exit

Inque dies magis appetitur, floretque repertum

Laudibu[s], et miro est mortales inter honore [104] .

Disons seulem[en]t qu’il faisoit bon vivre en un siecle où on passoit pour un miracle à si bon marché, et admirons le bonheur de ceux qui ont obtenu de l’ignorance de leurs siecles ce qu’ils n’auroient eu garde d’obtenir en un tems plus eclairé. Que n’ai je vecu du tems des dupes et hapelourdes* !
Hos utinam inter

Heroas natum tellus me prima tulisset [105] ! Horat[ius]

Car à la faveur de ce peu de francois et de latin que je sai, j’aurois passé pour un prodige et pour une merveille aussi bien que l’homme dont nous avons parlé tantot, au lieu que dans ce siecle tout brillant et tout lumineux, j’aurai le deplaisir de mourir sans qu’on sache si j’ay eté au monde. Pour vous Mr qui savés tant de langues vivantes et mortes, si vous eussiés vecu dans ces siecles de barbarie, vous auriés eu un sort semblable à celuy qu’eurent ces tems si corrompus qu’on ne seut jamais comment les nommer
Pejoraque sæcula ferri

Temporibus quorum sceleri non invenit ipsa

Nomen et à nullo posuit natura metallo [106] .

Juven[alis]

Car vous auriez trouvé les noms de prodige, de merveille, de miracle occupés par des gens tres inferieurs à votre seigneurie, et par cette raison on auroit eté bien en peine de vous baptizer dignement. Peut etre qu’on vous auroit nommé deux fois d’un même nom miracle miracle comme nous voyons que la civilité moderne le prattique, nous faisant donner au moindre du monsieur monsieur pour l’honnorer davantage [107]. Quoi qu’il en soit il vaut beaucoup mieux et pour vous et pour les autres que vous ayés eté reservé pour ce siecle de lumiere. Car outre que vos belles connoissances etendront les bornes de la literature et feront beaucoup d’honneur au Parnasse ; vous recevrés des eloges qui vaudront cent fois plus que tout l’embarras où on auroit eté dans un autre tems pour vous trouver une appellation sortable. Car en fait de louanges, les deniers des gens habiles valent plus que les pistoles des ignorans.

A propos de l’autre pensée vous qui avés leu les Essais de Montagne n’avés vous pas remarqué ce qu’il dit si agreablem[en]t dans le chapitre 17 du 2. livre[colon] A quelque chose malheur est bon. Il fait bon naitre en un siecle fort depravé : car par comparaison d’autruy, vous etes estimé vertueux à bon marché. Qui n’est que parricide en nos jours et sacrilege il est homme de bien et d’honneur [108].

Nunc si depositum non inficietur amicus

si reddat veterem cum tota ærugine follem

prodigiosa fides et Thuscis digna libellis

quæque coronata lustrari debeat agnâ [109] .

Juven[alis] Saty[rarum] 13

Mais je vous avois promis de ne faire point de digressions, que dirés vous que je vous tienne si mal ma parole. Je vous en demande pardon, mon cher Monsieur et vous promets de finir bien tot, car apres vous avoir prié de censurer cette piece avec un chagrin* le plus critique que vous saurés prendre ; apres vous avoir protesté que j’excommunie tout ce que j’aurai dit qui ne sera pas à votre goût, et que je l’abandonne à vos plus terribles anathemes ; apres vous avoir allegué les paroles de votre cher amy
e1poj d’ei1 pe/r ti be/baktai

deino/n a1far to\ fe/roien a0narpa/casai a1ellai

Homer[us] Odyss[ea] [110]

je vous assurerai que je suis mon tres cher Mr votre tres humble et tres obeissant serviteur
ce 28 / 18 decembre 1672

psJ’ai voulu ecrire cette lettre avant que de voir l’ Apologie de Mr Costar [111]  ; afin d’avoir plus de liberté de dire tout ce qui me viendroit en la pensée. S’il se rencontre que j’aye dit quelque chose qu’il ait deja rapportée, vous pourrez bien repondre que le hazard aura fait l’affaire, vous dis je qui savez que je n’ai pas encore leu l’ouvrage, et que je ne le puis lire que par votre moyen. Presentement que j’ai evaporé mon petit feu[,] s’il vous plait que je le lise, je le lirai et quidem [112]tres volontiers.

Notes :

[1] Voir Erasme, Adages, 1.x.71, LB ii.386-87 : « aux lèvres s’apparente la laitue » ; c’est-à-dire, « qui se ressemble, s’assemble ».

[2] Voir Jérôme, Lettres, vii.5, où le Père de l’Eglise relate, d’après Lucilius et Cicéron, l’historiette relative à Marcus Crassus.

[3] Sur cette polémique littéraire entre Pierre Costar (1603-1660) et Paul Thomas, sieur de Girac (?-1663), voir A. Adam, Histoire de la littérature française (Paris 1956), i.281-83 et ii.168-70 ; et Youssef, Polémique et littérature, p.244-58 ; voir aussi, dans les Entretiens de feu M. de Balzac (Paris 1657, 4 o), l’« epistre liminaire » de Claude Girard adressée à Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier, éd. B. Beugnot (Paris 1972), i.5-45 ; Balzac revient brièvement sur Girac dans l’ouvrage qu’il publia après son Socrate chrestien, la Dissertation ou response à quelques questions (Paris 1652, 8 o), 2e partie, p.155-221 : voir le commentaire de Jehasse, Guez de Balzac, p.451-52. Une lettre latine de Girac à Guez de Balzac – que son destinataire fit circuler – contenait une appréciation assez dure sur les ouvrages de Vincent Voiture. Costar, qui avait été lié avec Voiture, fut outré et publia une Défense des ouvrages de M. de Voiture (Paris 1653, 4 o), qui connut, dès l’année suivante, une seconde édition, comportant la lettre latine de Girac. Celui-ci contre-attaqua, en français cette fois-ci, par une Response du sieur de Girac à la Defense des œuvres de M. de Voiture (Paris 1655, 4 o) qui prenait vivement Costar à partie. Cette querelle donna encore lieu à quelques publications ultérieures. Dans le DHC, « Thomas (Paul), sieur de Girac », Bayle accordera la palme de la victoire à Girac. Dans cette véhémente polémique, Girac était un lieutenant de Guez de Balzac (bien que celui-ci ait prétendu lui demeurer étranger), tandis que Ménage appuyait Costar.

[4] Quand il écrivait la présente lettre, Bayle ignorait encore que Balzac avait fait circuler des copies manuscrites de la petite dissertation latine que lui avait adressée Girac sous forme de lettre et qui dénigrait la réputation de Voiture. Bayle croyait donc qu’il s’était vraiment agi d’une communication entre deux amis et non d’une manœuvre préméditée et assez perfide.

[5] Sur l’égalité qui règne entre les citoyens de la « république des lettres » où « tous les sçavans se doivent regarder comme freres », voir la préface mise en tête du premier fascicule (mars 1684) des NRL ; ni la diversité des religions, ni celle des nationalités ne doit intervenir en pareil domaine : voir R. Whelan, The Anatomy of superstition : a study of the historical theory and practice of Pierre Bayle (Oxford 1989), p.87-116.

[6] Perse, Satires, i.14 : « destiné à être exhalé par un poumon prodigue de son souffle ». Le texte du poète latin porte quod et non quo.

[7] Martial, Epigrammes, xvi.xv.1-2 : « Zoïle est malade : cette fièvre est l’effet de ses couvertures. Supposons-le bien portant : quel besoin aura-t-il de ses couvre-pieds d’écarlate ? »

[8] Martial, Epigrammes, vii.xxxix.8-9 : « Ô pouvoir de la volonté et de l’art de cultiver la souffrance, Cælius a cessé de simuler la goutte. » Le texte de Martial porte quantum au lieu de tantum.

[9] Allusion à la Response du sieur de Girac, citée ci-dessus n.3. A mesure que se développa la polémique, elle opposa de plus en plus Costar et Girac, Voiture n’étant plus que le prétexte, presque oublié, d’un corps à corps érudit concernant l’interprétation d’auteurs anciens.

[10] Virgile, Enéide, viii.262-65 : « Aussitôt, portes arrachées, la noire maison est ouverte toute grande, les génisses que [le brigand Cacus] avait détournées, les vols qu’il avait niés paraissent à la face du ciel. Le hideux cadavre est tiré au dehors par les pieds. »

[11] Ausone, Sentences des sept sages, cccix.5 : « quæ casta est ? de qua mentiri fama veretur » (Qu’est-ce qu’une femme chaste ? celle que l’opinion n’ose même pas soupçonner). Il n’est pas établi que ces vers soient d’Ausone, mais ils lui ont été anciennement attribués, et ils figurent dans les éditions de cet auteur. Bayle substitue le pluriel de queis au féminin singulier de qua que porte le texte latin.

[12] Cicéron, De l’orateur, ii.vi.25 : « Il vaut mieux pour un discours n’être pas compris que d’être blâmé ». Bayle transforme en maxime générale l’observation que fit un orateur sur son propre discours : « malo enim non intellegi orationem meam quam reprehendi » (Je préfère que mon discours soit incompris plutôt que blamé).

[13] [ Georges de Scudéry], Observations sur le Cid (Paris 1637, 8 o).

[14] Pierre Corneille (1606-1684) répondit à la critique de Scudéry par une Lettre apologitique du sieur de Corneille, contenant sa response aux Observations faictes par le Sr Scuderi sur le Cid (s.l. 1637, 8 o). Scudéry obtint que Richelieu fît intervenir l’Académie dans la querelle, et Jean Chapelain publia les Sentimens de l’Academie françoise sur la tragi-comedie du Cid (Paris 1638, 8 o), un ouvrage clé dans la formation de la doctrine classique. Sur la « querelle du Cid », voir G. Mongrédien, Recueil de textes et de documents du XVII e siècle relatifs à Corneille (Paris 1972), p.57-86, et Corneille, Œuvres complètes, éd. G. Couton (Paris 1980), i.779-829, 1509-38.

[15] Sur les Entretiens de Bouhours, et les Sentiments de Barbier d’Aucour, voir Lettre 13, n.70.

[16] Voir Costar, Defense, p.17.

[17] Voir Girac, Response, p.13-14.

[18] Hésiode, Les Travaux et les jours, v.53, expression que Bayle emploiera à la fin de sa vie dans une lettre non retrouvée au Père René-Joseph Tournemine, S.J. ; voir la lettre de Tournemine à Voltaire, du mois de septembre 1735, Voltaire, Correspondence and related documents, éd. T. Besterman (Genève, etc 1968-1977), D913.

[19] Ovide, Métamorphoses, iii.336-37 : « Car aucun dieu n’a le droit d’anéantir l’ouvrage d’un autre dieu. »

[20] Horace, Odes, ii.x.15-17 : « Jupiter ramène les hivers affreux ; c’est également lui qui les chasse. »

[21] Horace, Odes, i.xxxiv.5-9 : « C’est que Jupiter, dont la foudre brillante éclate d’ordinaire parmi les nuages, a dans un ciel pur lancé ses chevaux tonnants et son char rapide. »

[22] « Qui lance la foudre. »

[23] Bayle combine des idées tirées de deux dialogues de Lucien : Timon ou le misanthrope, où il est question de la faiblesse des punitions de Jupiter devenu vieux, et Jupiter confondu, où un cynique reproche à Jupiter de laisser impunis les parjures et les sacrilèges. Bayle a peut-être lu Lucien dans la traduction de Nicolas Perrot d’Ablancourt (Paris 1654, 4 o, 2 vol.), i.29 et ii.94 ; mais rien ne permet de l’affirmer.

[24] Bayle fait allusion au mythe selon lequel Esculape aurait ressuscité Hippolyte.

[25] Homère, Iliade, ix.408-09 : « La vie d’un homme ne se retrouve pas ; jamais plus elle ne se laisse ni enlever ni saisir, du jour qu’elle est sortie de l’enclos de ses dents. »

[26] Virgile, Enéide, vii.770-73 : « Mais le Père tout-puissant, indigné qu’un mortel ressurgît des infernales ombres aux lumières de la vie, plongea lui-même dans les eaux du Styx l’enfant d’Apollon [c’est-à-dire, Esculape], l’inventeur de ce remède et de cet art. »

[27] Virgile, Enéide, vi.587-94 : « Traîné par quatre chevaux, agitant un flambeau parmi les peuples de la Grèce, à travers sa ville, au cœur de l’Elide, cet homme [Salmonée] allait triomphant et réclamait pour lui les honneurs divins. Insensé qui se flattait de contrefaire l’orage et la foudre inimitable avec du bronze et le galop de chevaux aux pieds de corne. Mais le Père tout-puissant, du sein des épaisses nuées, lança un trait (non pas une torche, certes, ni les fumeux éclats d’un brandon) et, dans un tourbillonprodigieux, l’abîme. »

[28] Stace, La Thébaïde, ix.548-50 : « Aide-moi, ô mon bras ! toi seul présent dans les combats, divinité irrésistible, c’est toi seul que j’invoque ; toi seul qui es ma divinité, je méprise les déités célestes. »

[29] Horace, Odes, iii.iv.42-44 et 49-53 : « Nous savons comment les Titans impies et leur foule monstrueuse ont disparu, frappés par la foudre. Jupiter avait ressenti un grand effroi devant cette armée de jeunes audacieux, hérissée de bras, devant ces frères qui travaillaient à mettre le Pélion sur l’Olympe ombragé. »

[30] Phaëton, fils d’ Apollon, ayant obtenu de son père la permission de conduire pendant une journée le char du soleil, faillit embraser l’univers par son inexpérience ; Jupiter le foudroya et le précipita dans l’Eridan (ancien nom du Pô).

[31] L’indication marginale donnée par Bayle (voir ci-dessus, note critique a) renvoie à Sénèque, Questions naturelles, iv.A (« De Nilo »), ii.2, qui attribue à Ovide un vers qui est en réalité de Tibulle, Elégies, i.vii.26 : « l’herbe implore Jupiter, le donneur de pluie ».

[32] Horace, Odes, ii.ix.1-2 : « La pluie ne tombe pas toujours des nuages sur les champs hérissés. »

[33] Horace, Odes, iii.x.5-8 : « N’entends-tu pas avec quel fracas la porte et le bois situé au milieu de tes belles demeures mugissent sous le vent ? ne vois-tu pas comment Jupiter, sous sa divinité sereine, durcit les neiges tombées ? » Le texte d’Horace porte satum (planté).

[34] Virgile, Enéide, i.254-56 : « Avec un sourire pour elle et ce visage qui rassérène le ciel et les tempêtes, l’auteur des hommes et des dieux effleura d’un baiser les lèvres de sa fille. » Les éditions actuelles donnent natæ et non gnatæ, simple variante orthographique

[35] Ovide, Métamorphoses, i.260-61 : « Il décide d’anéantir le genre humain sous les eaux, versées par les nuées de tous les points du ciel. »

[36] Ovide, Métamorphoses, i.262-69 : « Aussitôt il enferme dans les antres d’Eole l’Aquilon et tous les vents qui chassent les nuages amoncelés et il déchaîne le Notus. Le Notus aux ailes humides prend son vol ; son visage terrible est voilé de ténèbres noires comme la poix, sa barbe, chargée de pluies ; l’eau coule de ses cheveux blancs ; sur son front siègent des brouillards ; ses plumes et son sein ruissellent. A peine a-t-il pressé de sa large main les nuages suspendus qu’éclate un grand fracas ; puis d’épaisses nuées se déchargent du haut des airs. » Au second vers, le texte actuel porte inductas, et non invectas.

[37] Ovide, Métamorphoses, i.328-29 : « [Jupiter] dissipe les nuages et, chassant les brouillards au souffle de l’Aquilon, il montre la terre au ciel et le ciel à la terre. »

[38] La querelle janséniste avait rendu familière à tout le monde la distinction du fait et du droit. L’attaque du syndic de la Sorbonne, Nicolas Cornet, contre l’ Augustinus (1640) de Jansénius avait entraîné la condamnation des « cinq propositions » par la bulle Cum occasione (1653) d’ Innocent X. La défense des jansénistes fut fondée sur la distinction entre le droit (ils reconnurent que le pape était dans son droit quand il condamnait les hérésies contenues dans les dites propositions) et le fait (ils contestèrent le fait que ces cinq propositions fussent contenues – avec le sens que Rome leur attribuait – dans le livre de Jansénius, et qu’en matière de fait le pape pût trancher). Bayle reviendra plus tard sur cette distinction dans sa propre controverse religieuse : voir Whelan, The Anatomy of superstition, p.31-55.

[39] Terme de logique : réponse à côté de la question parce qu’on n’a pas compris la nature exacte du problème débattu.

[40] Sur cette expression, voir Lettre 11, n.50.

[41] Voir Costar, Défense, p.59-74, et 99-100. L’auteur porte aux nues la « Lettre de la carpe » adressée par Voiture au duc d’Enghien (le futur Grand Condé) en 1643 : voir Voiture, Lettre cxliii, Œuvres (Paris 1676, 12 o). Dans un jeu de salon antérieur, Voiture avait été la carpe, et Enghien le brochet ; le jeu d’esprit roule sur ce souvenir, la carpe congratulant le brochet d’avoir passé le Rhin ; le prince répondit dans le même style.

[42] Isocrate (436-338) passait pour avoir mis dix ans à composer son Panégyrique d’Athènes, qui appelait à l’union des Grecs, sous l’hégémonie d’Athènes, pour lutter contre les Perses. Composé en 380 avant notre ère, ce discours est le plus célèbre et le plus souvent imité de ceux d’ Isocrate. Girac avait tout lieu de critiquer l’outrance des éloges dont Costar accablait Voiture.

[43] Voir Girac, Response, p.60-61. Le passage du Traité du sublime (que l’érudition actuelle n’attribue plus à Longin) s’y lit au chapitre 3, « Du style froid » : voir la traduction de Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711), Œuvres complètes, éd. A. Adam et F. Escal (Paris 1979), p.345-47. Longin critique la comparaison entre Isocrate et Alexandre.

[44] Bayle ne changera pas et sera plus tard, discrètement, partisan des « Modernes » dans la grande querelle littéraire qui les opposa aux « Anciens » : voir Lettre 65, n.39.

[45] Macrobe, Saturnales, i.v.4 : « Doucement, je vous conjure, n’outrageons pas insolemment le respect dû à l’Antiquité, cette mère des arts. » La citation faite par Bayle donne un texte abrégé.

[46] Cicéron, Des devoirs, i.xli.148 : « C’est en vertu de ses grandes et divines qualités que cet homme est parvenu à cette parfaite liberté. » Bayle a mis au singulier un texte qui dans l’original était au pluriel : « Magnis illi et divinis bonis hanc licentiam assequebantur. »

[47] C’est Cicéron que Bayle désigne ici ; mais on avait parfois appliqué cette expression à Guez de Balzac, qu’on qualifiait aussi (par emprunt à un sonnet espagnol) d’ unico eloquente : voir Youssef, Polémique, p.93, n.33.

[48] Horace, Art poétique, 352-63 : « [des taches] que l’inattention ou la faiblesse humaine a laissé échapper ».

[49] Bayle fait allusion à la composition de Paul Pellisson-Fontanier (1624-1693), parfois attribuée à son amie Madeleine de Scudéry (1608-1701), Dialogue d’Acante et de Pégase sur les conquêtes du roi, publié pour la première fois à Paris en 1668 (4 o, 2 pages), et ensuite dans les Œuvres diverses de M. Pellisson (Paris 1735, 12 o, 3 vol), i.206-207. Bouhours le citera en entier avec éloge dans ses Pensées ingénieuses des anciens et des modernes (Paris 1689, 12 o), p.347-50.

[50] Bayle fait sans doute référence aux « Lettres patentes ou règlement sur les revenus du Parnasse en faveur des conquestes de l’invincible Louis XIV » publiées dans le Mercure galant, n o 3 (Paris 1673, 12 o), p.82-104 : voir en particulier le sonnet « Et pour moy dans mon cabinet / Je n’ai pu faire qu’un sonnet, / Dans le temps qu’il a pris vingt villes. »

[51] Boileau, Epitres, iv.21-28, Œuvres complètes, p.113.

[52] Voir la remarque du gazetier, Gazette, extraordinaire n o 80 du 29 juin 1672 : « Combien de victoires enchaînées les unes aux autres ! Quelle rapidité de conquêtes ! […] Mais sans perdre le temps en admiration, pensons que les armes de Sa Majesté vont plus vite que nostre plume : et que tandis que nous faisons place, encor, dans la suite de nos relations, à cinq ou six de ses conquestes, ce merveilleux monarque en fait d’autres qui vont aussitôt nous servir de nouvelle matière. »

[53] Martial, Epigrammes, xiv.208 : « Les paroles ont beau courir, la main est plus rapide qu’elles : la langue n’a pas fini son ouvrage, que la main a déjà achevé. »

[54] Voir Homère, Iliade, xi.558-65 ; aussi, N. Hepp, Homère en France, p.726, n.719.

[55] Juvénal, Satires, ii.63 : « La censure est indulgente aux corbeaux, elle s’acharne contre les colombes. »

[56] Voir Cicéron, Plaidoyer pour la loi Manilia, x.28 : « Lui qui a fait plus de guerres que les autres n’en ont lu et réduit plus de provinces que les autres n’en ont souhaité. »

[57] Sur l’idée du sublime, voir T. A. Litman, Le Sublime en France (1660-1714) (Paris 1971).

[58] Voir [ Longin], Traité du sublime, iii, traduit par Boileau, Œuvres complètes, p.345. L’auteur mentionné par Bayle est l’historien Timée.

[59] Girac, Response, p.61 (en réalité p.63, il y a une faute d’impression).

[60] Horace, Satires, ii.iv.29 : « l’oseille aux feuilles courtes ». La référence marginale au livre i des Satires est fausse.

[61] Horace, Odes, ii.iii.13-14 : « Fais ici apporter du vin, des parfums, les roses charmantes, malheureusement trop vite fanées. »

[62] Virgile, Bucoliques, ii.48 : « assemble le narcisse et la fleur du fenouil odorant ».

[63] Solin, Polyhistor, ii.xxvi.13, pour le mont Soracte ; et iv.ii.8-9, pour la ville de Caralis.

[64] Florus, Rerum romanorum libri IV, ii.6 (numérotation ancienne) ou i.xxii.18 (numérotation moderne) : « le torrent du Vergelles ».

[65] Virgile, Enéide, iv.11 : « quelle assurance sur son front, quelle force en son coeur et dans ses armes » ; voir Girac, Response, p.125.

[66] Homère, Iliade, iii.194 : « [Il est] plus large de la poitrine et des épaules [qu’Agamemnon]. »

[67] Voir Homère, Iliade, iii.210 et 227.

[68] Virgile, Enéide, i.589 : « la face, les épaules comme celles d’un dieu ».

[69] Homère, Odyssée, xv.321-22.

[70] Voir Homère, Odyssée, v.228-61 ; il s’agit de la construction d’un radeau et non d’un bateau. Bayle fait de nouveau allusion à la « querelle des Anciens et des Modernes ». Il semble que Minutoli et Basnage aient été partisans des « Anciens ». On s’explique que Jacques Basnage, brillant élève de Tanneguy Le Fevre à Saumur et, en dépit de sa jeunesse, déjà excellent humaniste, ait été grand partisan des « Anciens », au moins dans cette période de sa vie.

[71] Homère, Iliade, v.568-69 : « L’un contre l’autre, les deux adversaires déjà lèvent leurs bras et leurs piques aiguës, ardents à combattre. »

[72] Virgile, Bucoliques, iii.7 : « Plus de retenue quand tu adresses à des hommes des reproches ! Ne l’oublie pas ! » L’Aveugle grec est, bien entendu, Homère.

[73] Horace, Odes, i.xxxiv.3-5 : « Aujourd’hui, il me faut retourner mes voiles et refaire la route que j’avais abandonnée. »

[74] Salluste, De la guerre jugurthine, xcv, décrit Sylla comme « litteris græcis atque latinis juxta, atque doctissime, eruditus » : (ayant une connaissance approfondie de la littérature grecque et latine) : voir Costar, Defense, p.125-26, et Girac, Response, p.144-48.

[75] Voir Plutarque, « Vie de César », §iii, Vies, ii.416-17.

[76] Cicéron rédigea un éloge de Caton d’Utique ; l’ouvrage, qui ne nous est pas parvenu, provoqua la réaction de César, qui composa l’ Anti-Caton, texte aujourd’hui perdu.

[77] Voir Bouhours, Les Entretiens d’Ariste et d’Eugène, p.152-54.

[78] Voir Barbier d’Aucour, Sentimens de Cleante, p.42.

[79] Nous n’avons su retrouver l’endroit où Tite-Live fait la critique des histoires écrites sous une monarchie. Bayle aurait-il lu cette remarque dans l’un des nombreux commentateurs de Tite-Live ?

[80] Voir Costar, Defense, p.125, qui fait référence à la lettre de Balzac à Mlle de Gournay, du 30 août 1624 : voir Les Premières lettres de J.-L. Guez de Balzac, 1618-1627, éd. H. Bibas et K. T. Butler (Paris 1933-1934), i.251.

[81] François de La Mothe Le Vayer (1588-1672), précepteur de Philippe d’Orléans et « libertin érudit » : « De l’éloquence de M. de Balzac, par Menalque », Hexameron rustique, ou les six journées passées à la campagne entre des personnes studieuses (Paris 1670, 12 o), V e journée, p.209. Selon lui, cette éloquence « estoit accompagnée de jugement en ce qui concernoit le choix des mots, leur disposition & le beau tour d’une période […] à l’égard de la pensée, & des matieres qu’il traittoit, ce mesme jugement ne joüoit pas si bien son jeu & l’abandonnoit tres-souvent ». Sur La Mothe Le Vayer, voir Pintard, Le Libertinage érudit, p.131-47 ; 302-04 ; 505-37 ; sur Bayle et La Mothe Le Vayer, voir R. Whelan, « The wisdom of Simonides : Bayle and La Mothe Le Vayer », in R. H. Popkin et A. Vanderjagt (éd.), Scepticism and irreligion in the seventeenth and eighteenth centuries (Leiden, etc. 1993), p.230-53.

[82] Vaugelas était savoyard francophone ; à cette date la Savoie francophone ne faisait pas partie du royaume de France, elle était gouvernée depuis Turin.

[83] Voir J.-L. Guez de Balzac (1595-1654), Discours sur une tragedie de monsieur Heinsius intitulée Herodes infanticida (Paris 1636, 8 o), p.4, adressé à Constantin Huyghens (1596-1687), sieur de Zuylichem : sur ce-dernier, voir DHC. La tragédie de Heinsius avait été publiée quatre ans plus tôt (Lugduni Batavorum 1632, 8 o). Les critiques de Balzac furent mal accueillies par Heinsius, d’où toute une querelle littéraire dans laquelle Saumaise, qui détestait Heinsius et était lié avec Balzac, prit vigoureusement le parti de ce dernier ; voir DHC, « Balzac », rem. I, et Youssef, Polémique, p.117-64.

[84] Aulu-Gelle, Nuits attiques, xvii.17.1-2 : « Quintus Ennius tria corda habere sese dicebat quod loqui Græce et Osce et Latine sciret » : voir Costar, Entretiens de M. de Voiture et de M. de Costar (Paris 1654, 4 o), p.232 ; Girac, Remarques sur les Entretiens de M. de Costar, publiées à la suite de sa Response, § viii, p.257-61.

[85] Voir Dt xxix.3 (cité dans Rm xi.8).

[86] Voir Ac i.24 ; xv.8.

[i] cordatus : avisé, sagace ; væcors : extravagant ; vesanus : insensé.

[87] Ce propos est relaté par plusieurs historiens de l’Antiquité : voir, entre autres, Plutarque, « Vie de Caton le censeur », §xvii, Vies, i.763.

[88] Augustin, Homélies sur l’évangile de S.Jean, xxxvii.viii.7 : « si ton cœur n’était pas insensé tu ne croirais pas à la fatalité ». Saint Augustin joue sur les mots fatuum et fatum. Nous remercions Philippe Sellier de nous avoir fourni cette référence.

[89] Ps xiv.1.

[90] Homère, Iliade, xi.403 : « affligé, il parle alors à son grand cœur » (ou « âme »). Nous remercions K. Coleman de nous avoir fourni cette référence.

[91] Juvénal, Satires, vii.158-60 : « C’est la faute du maître si rien ne bat sous la mamelle gauche de ce jeune homme d’Arcadie », jugement populaire que conteste le poète. Le texte porte : læva parte, sans in.

[i] Pectus : la poitrine ; au figuré : le cœur, le siège de la pensée. Præcordia : le diaphragme, les viscères, c’est-à-dire, la poitrine ou le sein.

[92] Juvénal, Satires, xiv.35 : « A ceux dont le Titan a façonné le cœur d’une meilleure argile. » Le texte porte et et non queis au début du vers.

[93] Horace, Epîtres, i.iv.6-7 : « Tu n’as jamais été un corps sans âme. Les dieux t’ont donné la beauté ; ils t’ont donné aussi la richesse et l’art d’en jouir. »

[94] Reducere in cor signifie littéralement : « ramener dans le cœur ».

[95] Hippocrate, Du cœur ( περι καρδíñV), x : « L’intelligence de l’homme est innée dans le ventricule gauche [du cœur]. » Les mots τηV καρδιαV (« du cœur »), ajoutés par Bayle, sont sous-entendus dans le traité d’ Hippocrate. Nous remercions K. Coleman de nous avoir fourni cette référence.

[96] Lucrèce, De la nature des choses, iii.139-40 : « Ce conseil que nous appelons l’esprit et la pensée et qui a son siège fixé au milieu de la poitrine. »

[97] Basile, Hexaeméron, i.3 : « cette vanité née d’une abondance de loisir » ; l’auteur fait allusion non seulement à l’astrologie mais aussi à la géométrie et aux autres sciences.

[98] Aulu-Gelle, Nuits attiques, v.xv.9 : « aiguillons d’une paresse subtile et agréable ».

[99] Sénèque, Lettres à Lucilius, xlv.8, et lxxxviii.37 : « Une chose qu’on ne perd rien à ignorer et on ne gagne rien à savoir et où l’on trouve des choses qu’il faudrait désapprendre, si on les connaissait. » Bayle combine deux phrases de Sénèque en les reliant par le verbe reperias.

[100] Bayle cite ici le texte de Bouhours, Entretiens d’Ariste et d’Eugène, p.36-37. Sur cette prétention de Guillaume Postel (1510 ?-1581), voir M. L. Kuntz, Guillaume Postel […] his life and thought (The Hague, etc. 1981), p.13.

[101] Nathanaël Düez (ou Dhuez) (1592-1671), professeur en Hollande et éditeur de Comenius ; Bayle fait allusion aux ouvrages suivants : Le Guidon de la langue italienne (Leyde 1641, 8 o) ; Le Vray et parfait guidon de la langue française (Leyde 1657, 8 o) ; Dictionnaire français-allemand-latin et allemand-français-latin (3 e éd., Genève 1663, 8 o) ; Dittionario italiano e francese (Leide 1659-1660, 8 o, 2 vol.). Nous n’avons pu trouver la première édition de tous ces ouvrages. Voir DHC, « Comenius », rem. A.

[102] Girac, Response, p.261.

[103] Horace, Art poétique, 63-69 : « Nous sommes condamnés à mourir, nous et nos œuvres. Qu’un port ait été creusé pour abriter nos vaisseaux contre les vents – ouvrage digne d’un roi ; que des marais longtemps stériles et qui portaient bateau nourrissent aujourd’hui les villes voisines et soient sillonnés par la charrue ; que le cours d’une rivière ait été modifié parce qu’elle ravageait les cultures et qu’on lui ait donné une meilleure direction : toutes ces choses sont mortelles et périront ; encore moins les mots conserveront-ils un éclat et un crédit éternels. » Les éditions modernes portent receptus au lieu de repertus.

[104] Lucrèce, De la nature des choses, v.1276-80 : « C’est ainsi que la révolution des temps change le sort de toutes choses ; et ce que l’on jugeait précieux finit par perdre tout honneur ; un autre objet prend sa place et sort de l’ombre et du mépris ; chaque jour, il est recherché davantage, sa découverte est toute fleurie d’éloges et il jouit parmi les mortels d’une estime étonnante. »

[105] Horace, Satires, ii.ii.92-93 : « Plût aux dieux que je fusse né parmi ces héros, quand la terre était dans sa fleur. »

[106] Juvénal, Satires, xiii.28-30 : « Des siècles pires que l’âge de fer, si criminels que la nature elle-même n’a pu trouver de noms pour eux et n’a pas eu de métal pour les représenter. »

[107] La manière courtoise d’adresser alors une lettre demandait cette répétition.

[108] Montaigne, Essais, ii.xvii, p.428. Le texte porte : « A quelque chose sert le malheur ».

[109] Juvénal, Satires, xiii.60-63 : « Aujourd’hui, si un ami ne nie pas un dépôt, s’il te restitue une vieille bourse avec tout son vert-de-gris, c’est un prodige de bonne foi, digne qu’on recoure aux livres étrusques et qui exige le sacrifice expiatoire d’une agnelle couronnée. » Ce passage est cité par Montaigne, Essais, ii.xvii, p.428.

[110] Homère, Odyssée, viii.408-409 : « S’il te fut adressé quelque parole violente, que le prenne et l’emporte aussitôt la bourrasque. »

[111] Pierre Costar, Apologie de Mr Costar à monsieur Menage (Paris 1657, 4 o).

[112] « et même ».

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