Lettre 292 : Henri Justel à Pierre Bayle

[Londres,] 18/8 Juin [16]84

Je vous remercie tres humblement Monsieur de vos soins obligeans et de la bonté que vous avez eüe de m’envoyer le livre que j’avois pris la liberté de vous demander qui merite d’estre gardé [1]. J’ay rendu à Mr Morice [2] les trois livres dix sols que vous avez voulu bien avancer p[ou]r moy dont je suis infiniment obligé. Si celuy qui a dessein de travailler a un Journal des scavans [3] a de la curiosité, de l’esprit et du bon sens, il pourra faire quelque chose de considerable, la Hollande estant pleine de nouveautez et de nouvelles inventions, outre cela les vaisseaux des Indes apportent toujours des animaux ou des plantes rares qui peuvent remplir un journal. J’ay de la peine à croire qu’il y ait eu des glaçons de vingt deux pouces d’epaisseur, il faudroit les avoir mesurez pour en estre asseuré [4]. Monsieur Arnaud écrit un peu trop et s’attire sur les bras trop d’ennemis [5]. Je serai bien aise de scavoir si le Pere Malbranche a faict une response solide et raisonnable et de quelle maniere il traitte Mr Arnaud [6]. On travaille ici sur la pierre d’aiman[t]. Il y en a une qui fait mouvoir du fer à neuf pieds. On a observé qu’en frapant avec un marteau sur un acier qui est en long le Nordt devient Sud et le Sud Nordt [7]. Un pilote anglois a ecrit qu’au 48 degré prez de la nouvelle Angleterre il a esté malmené par une tempeste furieuse accompagnée d’eclairs et d’une pluye de soufre qu’on ne pouvoit esteindre avec de l’eau ny en la remuant. Les boussoles ont perdu leur direction et les eguilles sont devenus Sud et West et y sont demeurées [8]. On travaille a de petites notes littérales sur toute la Bible[ ;] plusieurs personnes ont esté nommées pour cela[,] il n’y aura point de moralité ny de controverse [9]. Vous avez tant de bonté, que je prends la liberté de vous supplier de vouloir m’acheter un petit livre intitulé Response de Constantin l’Empereur à Abrabanel sur le 53. chap[itre] d’Esaie [10]. Je rendrai ce qu’il aura cousté à la personne que vous voudrez et que vous me marquerez. S’il y avoit ici quelque ouvrage en latin qui fust digne de vous je v[ou]s l’envoirois.

Je suis Monsieur votre tres humble et tres obeissent serviteur
Justel

Vous me ferez le plaisir de le donner a quelcun de connoissance qui viendra ici. / 

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur en/ philosophie/ a Rotredam

 

Notes :

[1] Voir Lettre 271, n.1. Justel avait demandé à Bayle de lui envoyer l’ Histoire critique de la créance et des coutumes des nations du Levant (Francfort 1684, 12°), de Richard Simon.

[2] Nous n’avons su identifier plus précisément M. Maurice, qui sert d’intermédiaire entre Justel et Bayle. Son nom s’écrit peut-être Maurice, Morice, ou Morris. Nous apprendrons par la lettre de François Bernier du 28 février 1686, qu’il est marchand à Rotterdam.

[3] Dans une lettre perdue, Bayle avait certainement annoncé à Justel son intention de lancer les NRL.

[4] À la suite de l’« Extrait d’une lettre écrite de Londres » ( NRL mars 1684, art. VI), où Justel notait que « la glace de la Tamise dans des lieux unis n’a été que de dix pouces ou environ, tandis qu’à Paris on a trouvé des glaçons de dix-huit pouces », Bayle avait enchaîné : « Plusieurs personnes m’ont dit qu’on a trouvé en ce païs-ci dans la Meuse des glaçons de 22 pouces ; d’autres disent que les plus épais dans les lieux unis, n’en ont eu que de dix-huit pouces comme en France. Cela peut faire soupçonner qu’on n’y a pas pris garde exactement. »

[5] Voir NRL, avril 1684, art. II : compte rendu de la Réponse de l’auteur de « La Recherche de la vérité » au livre de M. Arnaud « Des vrayes et des fausses idées » (Rotterdam 1684, 12°), et mai 1684, art. IV : compte rendu de la nouvelle édition du livre de Malebranche, Traité de la nature et de la grâce (Rotterdam 1684, 12°). Dès le mois de juillet, Bayle annoncera dans le catalogue des NRL, cat. iv, la parution du Traité de morale de Malebranche (Rotterdam 1684, 12°), et, cat. vii, celle de la Défense de M. Arnaud, Docteur de Sorbonne, contre la Réponse au livre des Vrayes et des fausses idées (Cologne 1684, 12°) ; au mois d’août, art. III, paraîtra le compte rendu éclatant du Traité de morale.

[6] A cette date, Bayle suit de près le débat sur « les vraies et les fausses idées » entre Arnauld et Malebranche : voir H. Bost, Un « intellectuel » avant la lettre, p.246, 301 ; D. Moreau, Deux cartésiens ; S. Nadler, Arnauld and the Cartesian philosophy of ideas (Manchester 1989) et Malebranche and ideas (New York, Oxford 1992).

[7] Après la publication du traité magistral du médecin londonien, Sir William Gilbert de Colchester, De magnete, magneticisque corporibus, et de magno magnete tellure : physiologia nova, plurimis et argumentis, et experimentis demonstrata (Londini 1600, folio), les recherches en Grande-Bretagne sur le magnétisme allaient devoir attendre le siècle pour obtenir des résultats décisifs, de sorte que les observations citées par Justel ont plutôt le caractère d’anecdotes que d’expériences systématiques. Le cas de la pierre d’aimant qui faisait mouvoir du fer à neuf pieds de distance est rapporté dans les Philosophical Transactions, n°23 de mars 1666. La deuxième expérience sur la polarité de l’aimant ne figure pas telle quelle dans les Transactions, mais y est citée dans un article intitulé « A Paper about Magnetism, or concerning the changing and fixing the Polarity of a Piece of Iron. By Mr. J. C(otton) » publié dans le n°214 de novembre/décembre 1694. L’expérience en question, qui est attribuée au Dr [Henry] Power, Fellow de la Royal Society, est critiquée comme ne tenant pas compte du fait que les effets magnétiques obtenus en frappant sur un bâton de fer varient selon ses dimensions. L’ouvrage de Power, Experimental Philosophy, in three books, containing new experiments – microscopical, mercurial, magnetical – with some deductions and probable hypotheses raised from them, in avouchment and illustration of the now famous atomical hypothesis (London 1664, 4°), réimprimé avec une introduction par M. Boas Hall (New York 1966), est intéressant surtout pour la conception que l’auteur se fait de la philosophie des sciences.

[8] Cette anecdote est racontée dans le curieux ouvrage d’un pasteur américain, futur président de l’université Harvard, Increase Mather, An Essay for the Recording of Illustrious Providences Wherein an Account is given of many Remarkable and very Memorable Events, which have happened this last Age ; Especially in New England (Boston 1684, 8°) ; reproduction facsimilé avec une introduction par James A. Levernier (New York 1977). Voir p.91 : « Le 24 juillet de l’an 1981, le vaisseau appelé Albemarl (dont M. Edward Lad était alors capitaine) se trouvant à une centaine de lieues du cap Cod à 48° de latitude vers 3 heures de l’après-midi rencontra un gros orage [...] ». Le vaisseau arriva néanmoins à Boston par une « éminente Délivrance » qui figure parmi les « Illustres Providences » dont parle Mather. Celles-ci comprennent « Jugements Divins, Tempêtes, Inondations, Tremblements de Terre, Orages exceptionnels, Etranges Apparitions, et tout événement Prodigieux : Sorceries, Possessions Diaboliques, Jugements Remarquables sur des Pécheurs notoires ; Délivrances éminentes, et Réponses à la Prière ». On notera particulièrement le chapitre IV de l’ouvrage, qui mélange explications scripturaires et scientifiques de phénomènes associés à la foudre, en citant des exemples tirés des Philosophical Transactions de la Royal Society. Il est évident que, pour Mather, tout phénomène naturel trouve son explication ultime dans les desseins de la Providence divine. La familiarité du pasteur américain avec les publications de la Royal Society est sans doute due à ses contacts avec la Dublin Society, créée dans une ville où il avait fait des études à Trinity Collège, et avec Robert Boyle, qui était à la fois éminent fellow de la Royal Society et « Gouverneur de la Corporation pour la Propagation de l’Evangile en Nouvelle Angleterre ». Il n’est pas sans intérêt que Mather ait publié un discours sur les comètes, intitulé Kometographia, or, A discourse concerning comets : wherein the nature of blazing stars is enquired into ; with an historical account of all the comets which have appeared from the beginning of the world unto this present year, M.DC.LXXXIII, expressing the place in the heavens, where they were seen, their motion, forms, duration ; and the remarkable events which have followed in the world, so far as they have been by learned men observed. As also two sermons occasioned by the late blazing stars (Boston in New England 1683, 8°). On n’y trouve pas la moindre allusion aux Pensées diverses de Bayle et il est fort possible que Mather n’en ait jamais entendu parler. Il est certain en tout cas que son point de vue sur les comètes et son dessein en les étudiant s’opposaient fortement à ceux de Bayle.

[9] Matthew Poole, Annotations upon the Holy Bible : wherein the sacred text is inserted, and various readings annex’d, together wih the parallel Scriptures, the more difficult terms in each verse are explained, seeming contradictions reconciled, questions and doubts resolved, and the whole text opened (London 1683, 1685, folio, 2 vol.). Le premier volume est de Poole, le second de « certains ecclésiastiques judicieux et savants », J. Jackson, J. Collinges et d’autres.

[10] Justel désigne sans doute l’ouvrage de Constantin L’Empereur : D. Isaaci Abrabanielis et R. Mosis Alschechi Comment. in Esaiae prophetiam 30 : cum additamento eorum quae R. Simeon e vetrum dictis collegit ; subiuncta hiusmodi refutatione et textus nova versione ac paraphrasi (Lugduni Batavorum 1631, 8°). Sur ce grand exégète biblique de Leyde, voir P. van Rooden, Theology, Biblical Scholarship and Rabbinical Studies in the Seventeenth Century. Constantijn L’Empereur (1591-1648), Professor of Hebrew and Theology at Leiden (Leiden 1989). Sur Isaac Abravanel, voir B. Netanyahu, Don Isaac Abravanel (3e éd. Philadelphia 1972), et M. Idel, « Kabbalah, Platonism and prisca theologia : the case of Menasseh ben Israel », in Menasseh ben Israel and his world, éd. Y. Kaplan, H. Méchoulan et R.H. Popkin (Leiden, etc. 1989), p.207-219.

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