Lettre 293 : Henri Justel à Pierre Bayle

• [Londres,] Le 24. juin [16]84

Monsieur

J’ay receu v[ot]re Journal des scavans dont je vous suis bien obligé [1]. Le public en profitera beaucoup et je ne doute point qu’il ne soit bien receu de tout le monde parce que votre style est pur et fort et que vous faites un bon choix et n’oubliez rien de ce qui se trouve de bon dans les livres dont vous parlez. J’aurai bien de la joye • de vous servir et de contribuer à vostre ouvrage. Je croy que vous auriez bien faict de n’extraire de la l[ett]re écrite de Londre que deux ou trois choses au plus et les plus curieuses, en attendant qu’on vous eust informé plus particulierement du reste [2]. Si v[ou]s n’avez personne en Hollande qui puisse traduire les Transactions de l’anglois en francois, je vous pourrai donner un honneste homme qui entend assez la matiere et fort bien les deux langues qui pour peu de choses feroit ceste traduction là tous les mois que je communiquerois au sec[retai]re de la Societé Royale [3], lequel corrigeroit ce qui ne seroit pas conforme à l’original et le redresseroit. Il faut que vous ayez un correspondant à Amsterdam qui vous face part de ce qu’il y a de rare et de ce qui vient des Indes Orientales.

Il ne faut pas oublier les plantes ny les animaux. Vous pourriez parler du moxa qui est une espèce de cotton dont on se sert aux Indes et à la Chine pour brusler la peau et faire sortir des serositez qui est le moyen et presque le seul remede / 

dont les medecins de ce pays là se servent pour guerir les maladies. Il y a une Transaction où il en est parlé, mais on ne l’a point veue dans les pays estrangers [4]. Je croy qu’on n’a point mis dans aucun journal un livre intitule Historia provinciæ Paraguariæ  [5] dont les jesuites sont souverains. Il est imprimé à Liege en 1675 ou 76 in folio : c’est un jesuite qui en est l’autheur. Il a parlé de l’herbe du Parague qui faict vomir sans peine et jetter tout ce qu’on a dans l’estomach. V[ou]s trouverez de ceste poudre là à Amstredam. N[ou]s avons ici une histoire d’une femme qui jettoit des cheveux par les selles et par un abscez qu’elle avoit dans l’abdomen. Apres sa mort on a trouvé qu’elle avoit un enfant dans le tuba uteri [6]. Je vous envoierai ceste petite relation là par quelque commodité. Dans quelque tems je vous ferai part d’un accident aussi surprenant que celuy là.

Il y a quelque tems qu’on a imprimé à Brusselles un traitte De fungis  [7] avec des figures qu’on dit estre curieux[ ;] il est en flammand : mais vous en pourriez faire faire un extrait par quelcun qui entendroit ceste langue.

On mettra dans les Transactions deux Traittés de Mathematique qui sont considerables l’un composé par Mr Baker et l’autre par Mr Gregori [8].

On attend ici une Histoire naturelle d’Ecosse [9] qui sera curieuse et celle de la Province ou Comté de Staffordshire [10].

On m’a dit qu’il y avoit à Hambourg un arbre canelle fort grand qui est dans une quaisse. Un nommé Mr Ankerman / l’a dans son jardin [11]. Si vous pouvi[ez] n[ou]s donnez une description exacte des serres qu’[o]n faict en Hollande qui sont bien imaginées et qui c[onserv]ent les plantes et les gardent contre le froid, vous feriez bien du plaisir et cela seroit bien receu.

On m’a dit que Mr le Prince d’Orange a une vache des Indes. Il faudrait la voir et marquer en quoy elle differe des nostres [12].

Il ne faudroit pas oublier de parler de certaines petites aiguilles d’or fort pointues dont se servent les medecins de la Chine pour guerir les maux de teste. Il y en a à Amstredam [13].

Pour faire valoir vostre journal et le faire preferer aux autres, il faut tascher de le remplir au commancement de choses particulieres et utiles qui plaisent à tout le monde.

Vous me ferez plaisir de me dire le jugement qu’on faict du livre intitulé Le Pacifique Protestant et si Mr Jurieu n’y respondra pas à cause qu’il y est attacqué [14]. C’est quelque pajoniste qui l’a faict asseurement. Il ne faut pas le mettre dans votre journal qu’on n’y ait respondu. Si vous faisiez traduire toutes les Transactions en francois, v[ou]s pourriez prendre ce qu’il y auroit de plus curieux et de plus propre pour vostre journal et puis v[ou]s les feriez imprimer en suitte en francois ou en latin. On trouve du moxa à Amsterdam [15]. V[ou]s pouvez faire escrire à Hambourg pour avoi[r la de]scription de l’arbre canelle [16].

Ne manquez pas de f[aire] un extraict exact / de la response qu’on a faicte au Canon Ægyptiacus de Mr Marsham [17],

nous avons ici un traitté en latin qu’on attribue au Pere Simon qui respond à Mr Vossius [18] où il y a des repetitions : mais de bonnes c[hoses]. Je suis tout à vous : je v[ou]s ai donné mon a[dresse.]

Mr. Huygens a faict imprimer le moyen d’observer avec des lunettes sans tuyau qui est digne de vostre journal [19]. Souvenez v[ou]s qu’il faut bien commancer.

Il y a un vieux livre intitulé Censura forensis qu’on m’a dit avoir esté reimprimé [20]. Il parle des loix de l’Europe et en marque les defauts[.]

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle/ professeur en/ philosophie/ a Rotredam

 

Notes :

[1] Justel persiste à désigner ainsi les NRL de Bayle, dont il avait dû recevoir les premiers fascicules de mars et d’avril, sortis des presses le 27 mai et le 2 juin 1684.

[2] NRL mars 1684, art. VI.

[3] Le premier secrétaire de la Royal Society à cette époque était Francis Aston (1644-1715), Fellow de Trinity College, Cambridge. Il eut comme second Robert Plot (voir ci-dessous, n.10). Sur la naissance et les débuts de la Royal Society, voir Lettre 39, n.4, et H. Lyons, The Royal Society 1660-1940. A history of its administration under its charters (Cambridge 1944) ; G.H. Turnbull, Hartlib, Dury and Comenius (London 1947) ; du même, « Samuel Hartlib’s influence on the early history of the Royal Society », Notes and records of the Royal Society of London, 10 (1948) ; M. Hall Boas, Robert Boyle and 17th century chemistry (Cambridge 1958) ; Ch. Webster, The Great Instauration (Cambridge 1975) ; M. Hunter, The Royal Society and its Fellows, 1660-1700. The morphology of an early scientific institution (Chalfont St. Giles 1985), et Establishing the New Science. The experience of the early Royal Society (Woodbridge 1989) ; M. Boas Hall, Henry Oldenburg. Shaping the Royal Society (Oxford 2002).

[4] Voir la fin d’un article de Leeuwenhoek dans les Philosophical Transactions, XII, p.904-905. Il s’agit d’un traitement palliatif de la goutte. Leeuwenhoek fait remarquer que c’est la brûlure qui atténue les souffrances du goutteux et non quelque vertu propre au moxa. Le mot est d’origine japonaise et dénote strictement une espèce d’armoise, l’ artemisia moxa ou mogusa, mais il peut être utilisé génériquement pour désigner toute plante qui sert à la cautérisation des membres goutteux ou bien pour désigner cette cautérisation même.

[5] Nicolas Du Toict (dit del Techo), (1611-1685) Historia provinciæ Paraguariæ Societatis Jesu (Leodii 1673, folio).

[6] Voir Philosophical Transactions, 227 (avril 1697), p.486-487 : « A Letter from Dr Charles Morley to Dr Bernard Connor, F.R.S. giving an account of the Bones of a Foetus voided per anum, some Years after Conception ». Ce cas d’expulsion tardive d’un foetus plusieurs années après la conception datait apparemment de 1658 environ.

[7] En 1675 parut le Theatrum Fungorum oft Toneel der Capernoelien de François van Sterbeeck, écrit en flamand ; la seconde édition date de 1712 : voir G.A. de Vries, Paddestoelen (en schimmels) (Zutphen [1955]), p.90-91.

[8] Il s’agit en l’occurrence de deux traités concernant la géométrie. Celui de Thomas Baker, pasteur de Bishops Nympton, rédigé en latin et en anglais, s’intitule Clavis Geometrica Catholica sive Janua Aequationum reserata (The Geometrical Key : or the Gate of Equations unlock’d) (London 1684, 4°). Le révérend M. Baker se fait fort d’offrir « une nouvelle méthode pour construire toutes les équations quel que soit leur caractère [...] par le moyen d’un cercle et d’une seule parabole, en suivant une seule règle générale plus simple, plus parfaite, plus générale, plus facile à comprendre, et plus pratique que toute autre qu’on pourrait concevoir ». Son traité destiné aux jeunes mathématiciens « répondait à un besoin ». Baker vantait les qualités de son ouvrage dans l’espoir de le faire vendre et d’attirer une subvention de la part de la Royal Society. Le traité de David Gregory, professeur de mathématique, était d’une autre envergure. Dans son Exercitatio Geometrica de Dimensione Figurarum sive Specimen Methodi Generalis Dimentiendi Quasvis Figuras (Edinburgi 1684, 4°) il emboîte le pas à son frère aîné, l’éminent mathématicien James Gregory, mort jeune, qui avait publié en 1667 son traité Veram Circuli et Hyperbolae Quadraturam (Patavii 1667, 4°), où, sans démontrer définitivement l’impossibilité de la quadrature du cercle, il avait obtenu des résultats significatifs en analyse infinitésimale. Voir James Gregory. Tercentenary memorial volume, containing his correspondence with John Collins and his hitherto unpublished mathematical manuscripts, together with addresses and essays communicated to the Royal Society of Edinburgh, July 4, 1938 (London 1939).

[9] Sir Robert Siddall, Scotia illustrata sive prodromus historiae naturalis : in quo regionis natura, incolarum ingenia et mores, morbi iisque medendi methodus, et medicina indigena accurate explicantur (Edinburgi 1684 folio). L’ouvrage fait l’objet d’un bref compte rendu dans les NRL d’octobre 1684, cat. v.

[10] Voir Robert Plot, The Natural history of Staffordshire (Oxford 1686, folio). L’auteur était gardien du musée d’Ashmole et professeur de chimie à l’Université d’Oxford.

[11] Voir ci-dessous, n.16.

[12] « une vache des Indes » : il s’agit probablement de la femelle du bos indicus, caractérisé par la bosse plus ou moins prononcée qu’il porte sur le dos. Un tableau du peintre hollandais Melchior de Hondecoeter (1636-1695) représentant « Les animaux de la ménagerie du château du Loo » montre quatre bêtes de cette espèce. Il est également possible que la ménagerie en question ait été celle du palais princier de Honselaarsdijk (largement démoli dès 1816), situé à mi-chemin entre La Haye et le Hoek de Hollande. Sur l’aménagement des domaines du prince d’Orange, voir l’ouvrage de D. Jacques et A.J. van der Horst, The Gardens of William and Mary (London 1988). Voir aussi le témoignage de Jean-François Regnard sur son voyage effectué en 1681, Voyage en Flandres, en Hollande, en Danemark, et en Suède, éd. A. de Marsy (Paris 1874), p.168 : « Nous allâmes voir une maison à quelques lieues de La Haye, appelée Osnadin ; c’est là où [le prince d’Orange] passe une partie de l’année et où il entretient quantité de bêtes extraordinaires. Nous y vîmes des vaches de Calicut très particulières avec une bosse sur le dos, et quantité de cerfs. »

[13] Nous n’avons pas trouvé la source exacte de cette allusion à la pratique de l’acupuncture à Amsterdam, mais la Faculté de médecine de cette ville était certainement en contact à l’époque avec Wilhelm ten Rhijne (ou Rhyne), médecin hollandais résidant aux Indes orientales et auteur d’un ouvrage paru en 1683 intitulé Dissertatio de arthritide ; mantissa schematica de acupunctura ; et orationes tres (Londini 1683, 8°). Le De acupunctura a été traduit en anglais par R.W. Carrubba et J.Z. Bowers, « The western world’s first detailed treatise on acupuncture », Journal of the history of medicine and allied sciences, 29 (1974), p.371-398. En 1686, Bayle devait mentionner le petit traité du Père Michel Boym, jésuite polonais, Clavis medica Chinarum doctrinam de pulsibus, publié dans l’Appendice de l’ouvrage Miscellanea curiosa, sive Ephemeridum medico-physicarum Germanicorum Academiæ Naturæ curiosorum decuriæ II. annus quartus, anni 1685, continens celeberrimorum virorum observationes medicas, etc. (Norimbergæ 1686, 4°) : NRL, septembre 1686, art. III. Voir aussi J. Lu Gwei-Djen-Needham, Celestial Lancets (Cambridge 1980), p.286.

[14] Pierre Jurieu, attaqué dans Le Protestant pacifique d’ Aubert de Versé (voir Lettre 264, n.12).

[15] moxa : voir ci-dessus, n.4.

[16] Cette « Description d’un arbre canelle », extraite d’une lettre du pasteur Pierre Méhérenc de La Conseillère, devait être publiée dans les NRL de novembre 1684, art. III : voir aussi les lettres de La Conseillère du 8 août, et du 8 septembre 1684.

[17] C’est Herman Wits qui, dans son Aegyptiaca, a répondu au Canon Aegyptiacus de Sir John Marsham : voir Lettre 225, n.6.

[18] Pour cet ouvrage de Richard Simon, voir Lettre 243, n.9, et NRL août 1684, cat. ii, et septembre 1684, art. VII.

[19] Sur cet ouvrage de Huygens, voir Lettre 278, n.3.

[20] Voir Censura forensis theoretico-practica, id est totius juris civilis Romani, usuque recepti, et practici methodica collatio ... altera parte auctior, 2 parties en 1 vol. (Amstelodami 1678, folio). Cet important et substantiel ouvrage sur l’ancien droit hollandais et le droit romain avait été publié pour la première fois en 1662 (Lugduni, 4°) et allait être réédité en 1685, puis en 1741. Il continua à être cité en cour de justice sous la République sud-africaine de 1859. Le directeur de cette publication, Simon van Leeuwen (1626-1682), qui obtint ses diplômes en droit à Leyde en 1649, exerça sa profession d’avocat à La Haye, puis à Leyde, et fut nommé en 1681 sous-greffier en chef de la Cour suprême à La Haye.

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