Lettre 295 : François Turrettini à Pierre Bayle

• [Genève,] Ce 30 juin 1684

J’ay bien crû, monsieur et tres ho[no]ré frere, que la perte que vous avez faite vous seroit extremem[ent] sensible*, et que vous ne pourriez porter qu’avec bien de la douleur la separation d’un si bon frere et que vous aimiés si tendrem[ent] [1]. Si la part que vos amis pren[n]ent à v[ot]re affliction pouvoit contribuer à l’addoucir, je ne doute pas que vous n’y sentissiez beaucoup de soulagem[ent] tant ceux qui ont eu le bien de le connoitre, le regrettent extreme[ment]. Pour ce qui me concerne, vous devez estre persuadé, que sa memoire me sera toûjours chere, et que j’aurai toûjours pour ceux à qui il avoit le bien d’ appartenir* toute l’estime que je dois, et sur tout pour vous, monsieur, que j’ay toûjours consideré et que je considere comme un de mes meilleurs amis [2].

Pour ce qui est de la petite affaire, qu’il avoit avec mon frere [3], cela ne vous doit pas donner de la peine. Il attendra v[ot]re comodité* et celle de Mr v[ot]re pere[.] Il est vray que [dans] la derniere lettre que feu Mr v[ot]re frere m’ecrivit un peu devant que Dieu le retirast, de même qu’à mon nêveu Pictet il luy donnoit ordre de luy payer les interests de cette petite partie, mais il ne les a pas pris ni ne pretend de s’en prevaloir[,] se contentant d’estre remboursé de ce qu’il a fourni ; et je ne croy pas que mon neveu ait rien touché pour cela, mais cela se devoit rencontrer sur quelque livre qu’il avoit promis de luy acheter.

Je vous suis au reste bien obligé, monsieur, de v[ot]re livre Des cometes que j’ay enfin receu avec les autres exemplaires que j’ay rendus à leurs adresses [4], je lis cette piece avec bien du plaisir à cause de mille belles et curieuses remarques dont vous l’avez remplie. Je ne doute pas que le dessein que vous avez de donner au public tous les mois les Nouvelles de la republique des lettres ne soit aussi extremem[ent] gouté, sur tout si vous prenez la peine d’y ajoûter quelque chose du jugem[en]t que vous faites des pieces • dont vous parlerez [5]. J’attendrai avec impatience la piece que vous me promettez avec celle de Mr Basnage [6].

Je ne say si vous aurez point vû un ouvrage d’un nommé Gregorio Leti qui a pour titre Theatro britannico pour lequel il a esté chassé d’Angleterre [7][.] Vous y aurez remarqué sans doute en divers endroits, que cet impertinent p[r]end à tâche de nous noircir divers d’entre nous, et en general toute n[ot]re nation italienne par des infames calomnies, parce qu’on a decouvert ses impietés, et sa mauvaise conduite, et qu’on a ins[is]té envers le magistrat à faire sortir d’ici un homme qui nous estoit en scandale, par une infinité de mechans livres qu’il faisoit imprimer, et sur tout dans la Vie de Philippe second [8] qu’il a remplie par tout d’invectives contre nos Réformateurs, et de blasmes de la Religion. L’on ne veut pas s’ amuser* à repousser ses calomnies, on croit que les personnes qu’il a voulu flétrir sont assez connûes, et que leur probité est au dessus de tout ce qu’un semblable maraut en peut dire ; mais il seroit important, si on en trouvoit l’occasion, de faire connoitre le pelerin* afin qu’on vist par là quelle foy on peut ajoûter à un homme de neant comme luy. Il y a bien des choses à dire tant pour sa vie que pour ses ecrits où l’on peut remarquer non seulem[ent] des ignorances grossieres, des faussetés manifestes, des impietes et des impuretés étranges*, où il y auroit bien lieu d’exercer v[ot]re critique, s’il en valoit la peine. J’en feray un petit extrait que je vous ferai tenir par 1 re comodité*, afin que vous jugiez de l’homme par cet echantillon [9]. Il est grand ami de l’homme qui s’est jetté parmie les Remonstrans, dont il exalte le merite et le savoir [10]. / J’ecris un mot à notre illustre ami pour luy rendre conte d’une petite [com]mission qu’il nous avoit donnée. Je suis bien aise qu’il ait entrepris l’ouvrage que vous me dites [11]. Il sera infaillible[ment] de tres grand fruit. Dieu nous conserve cet excell[ent] homme ; il a bien interest de prendre garde à luy, il ne faut pas douter qu’on ne cherche tous les moyens de le perdre.

Je vous recomande de tout mon cœur à la grace de n[ot]re Seig[neu]r et suis toûjours sans reserve, tout à vous

  Turrettin

Obligez moi d’asseurer Mons r de Chamier [12], qui me fait l’honneur de se souvenir de moy[,] de mes tres humbles services.

 

• A Monsieur/ Monsieur Bayle/ Profess[eu]r en Philosophie/ A Rotterdam

Notes :

[1] Sur la mort de Joseph, voir Lettre 272.

[2] Jugement flatteur pour Bayle, venant de ce grand professeur de l’Université de Genève, de plus de vingt ans son aîné.

[3] Voir Lettre 288, n.11-12, sur les négociations de Joseph Bayle avec le banquier Bénédict Turrettini.

[4] Voir Lettre 289, n.14.

[5] Turrettini s’accorde sur ce point avec Jean Le Clerc, mais, comme on l’a vu, d’autres amis de Bayle l’incitaient précisément à supprimer ces jugements personnels du rédacteur des NRL. Heureusement, Bayle ne devait pas écouter ces critiques : voir sa réponse à Le Clerc, Lettre 291.

[6] Bayle avait sans doute promis d’envoyer à François Turrettini le premier fascicule des NRL et l’ouvrage de Jacques Basnage qui venait de paraître : Examen des méthodes proposées par MM. de l’Assemblée du clergé de France en l’année 1682 (Cologne [Rotterdam] 1684, 12°) et dont il avait annoncé la publication dans les NRL, mars 1684, cat. vii.

[7] Sur cet ouvrage de Leti, voir Lettre 289, n.26.

[8] Gregorio Leti, Vita del catolico rè Filippo II monarca delle Spagne (Cologny [Genève] 1679, 4°, 2 vol.) ; l’ouvrage fut traduit en français sous le titre La Vie de Philippe II, roi d’Espagne (Amsterdam 1734, 12°, 6 vol.).

[9] « Echantillon » envoyé par François Turrettini à Bayle : il s’agit éventuellement d’un extrait des écrits de Leti comportant des bévues flagrantes, mais il pourrait aussi s’agir de la condamnation prononcée contre Leti par la Vénérable Compagnie (voir Lettre 289, n.26). Deux ans plus tard, rendant compte de l’ Historia Genevrina de Leti ( NRL mars 1686, art. IX), Bayle rappelle que « l’Auteur ayant été obligé de quitter Geneve, où il avoit demeuré 22 ans, comme il l’a lui-même narré, ne perdit pas pour cela l’envie de publier l’histoire de cette petite, mais néanmoins fort fameuse République ».

[10] Jean Le Clerc avait rencontré Leti en 1683 sur le bateau qui les amenait en Hollande en 1683. En 1691, il épousa sa fille aînée, Marie, dont il était tombé amoureux lors de cette traversée (A. Barnes, Jean Le Clerc..., p.80).

[11] Il s’agit de Pierre Jurieu et de son ouvrage en préparation : Justification de la morale des réformez, contre les accusations de M. Arnaud, répandues dans tous ses ouvrages, et particulièrement dans « Le Renversement de la morale de Jésus-Christ par les calvinistes » et dans « Le Calvinisme convaincu de nouveau de dogmes impies » (La Haye 1685, 8°, 2 vol.).

[12] Sur Daniel Chamier fils, voir Lettre 227, n.20.

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