Lettre 299 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

A Paris le 6 me de juillet 1686 [1]

J’ay reçu mon cher Monsieur le journal que vous m’avez fait la grace de m’ envoier, j’y ay lû avec de grands sentimens de reconnoissance l’éloge que vous y avez fait à la gloire de mon pere ; mais pour celuy qui me regarde permettez moy de vous dire que je n’en suis pas content parce que je me connois assez pour savoir qu’on ne me doit point encore immortalizer, et que mesme on ne le devra • jamais, au moins selon toutes les apparences [2]. Je fis hier voir l’un et l’autre journal à un conseiller de mes amis chez qui je trouvay l’ abbé de Furetiere [3] academicien qui fut fort satisfait de ce qu’il en lût devant moy, mais qui les trouva un peu trop gros pour des journeaux. Il en eût grande opinion quand il sut que vous estiez l’autheur du livre Des Cometes qu’il attribuoit à Mr Jurieu, car il est charmé de cet ouvrage [4][.] • 

Il m’apprit que Mr Boileau avoit esté reçu samedy dernier à l’Academie francoise quoy que Mr de Montausieur et plusieurs autres se fussent fort opposez à son installation [5]. On voulut exiger de luy qu’il iroit voir Mr Quinaud avant d’estre reçû au nombre de ses confrères, mais il le refusa absolument promettant toutefois de le faire après sa reception ce qu’il a exécuté ponctuellem[en]t. Les sentimens sont partagez sur le discours qu’il fit, les uns l’approuvent et le pronent par tout, et les autres n’en parlent que pour dire qu’il estoit médiocre. Pour celuy qu’y fit l’ abbé de La Chambre pour reponse tous s’accordent à n’en dire point de bien et à souhaiter qu’il eust esté plus court, un academicien disoit il n’y a que deux jours / que c’estoit plûtôt un factum qu’une harangue parce qu’il ne s’estoit presque arresté qu’à faire un catalogue en forme d’éloge de ceux qui estoient morts et sur tout de Mrs Conrart et de Besons [6] ; je ne say si l’éloge de ces illustres morts n’estoit p[oin]t un reproche pour les vivants et une plainte adroite de la décadence de l’Académie. Mr Boier y lût 3 sonnets qui furent trouvez bons ; et Mr Benserade 3 des pseaumes penitentiaux qu’il a mis en vers, et qui ne furent p[oin]t goutez de l’assemblée [7]. Vous savez que Mr de La Fontaine avoit esté reçu quelque tems auparavant au préjudice de Despreaux ce qui les avoit un peu aigris l’un contre l’autre ; j’oubliois à vous dire que ce fameux faiseur de conte[s] en avoit lû un dans la dernière assemblée et qu’il est en p[a]rtie redevable de sa promotion à Madames de Montespan et de Thiange [8]. On fait esperer au jeune Corneille la premiere place vacante [9].

Vous paroissez en peine dans vôtre premier journal de • ce qui fait le retardem[en]t du livre de Mr Nicolle [10], le voicy en peu de mots, l’autheur a travaillé avec tant d’ardeur qu’il en est tombé dans une grande maladie que les médecins ont jugé provenir de ce qu’il s’estoit excessivem[ent] échauffé ; apres en avoir esté presque guery, et voulant travailler à quelques cartons pour mettre la dernière main à son ouvrage il est retombé, mais cependant la chose s’avance fort, et le libraire dit que dans 15 jours on commencera à faire les présents. / 

Il n’y a rien icy que 4 Dialogues de l’ abbé Dangeau [11] au moins Mr de Furetiere me dit qu’il en estoit l’autheur ; je vous en parleray la 1 ere fois que je vous écriray. On est fort content de vos ouvrages, mais on souhaiteroit les avoir plûtôt, envoiez moy le dernier par la poste, je verray si l’on peut les avoir ainsi sans trop de frais et les faire courir. Mon logis est à present dans la place Dauphine à la Croix blanche à Paris.

Les jesuites ont voulu depuis peu s’établir à Troies en Champagne mais quelques instances qu’ils aient faites Mr l’archev[êque] de Reims[,] sollicité par les bourgeois, les en à [ sic] empeschez : les habitans de cette ville ont fait souvenir ce prelat que ces mesmes Pères ayant voulu s’établir en ce lieu des le tems du cardinal de Richelieu[,] ils s’y estoient opposez et que ce cardinal leur ayant dit qu’il leur enverroit pour les punir un règim[ent] à discretion, ils avoient répondu qu’ils aimoient mieux en avoir non seulem[ent] un mais 2 et trois et ne p[oin]t voir de ces Peres.

Quand vous m’enverrez vôtre journal écrivez le moy, mais comme si je ne vous l’avois p[oin]t demandé afin que si par hasard la lettre estoit ouverte cela ne me fit p[oin]t d’affaires. Au reste je me plains de ce que vous m’avez caché que vous soiez l’autheur du Recueil des pièces qui regardent le carthesianisme [12]. Je ne dois pas oublier à propos de cela que Mr Rhégis [13] est icy et que Mr l’arche[vêque] de Paris ayant sû qu’il vouloit faire imprimer son cours en Holande, il avoit dit à Mr de Vardes que le Roy s’en ressentiroit, et que quand il deffendoit à ses sujets de faire imprimer un livre dans son royaume, il ne prétendoit pas qu’on fût libre de le faire en païs étranger. / 

M ad de Varennes envoie aujourd’huy vos livres avec ceux de M ad de Malnoé à S[ain]t Valery [14] comme vous le souhaitez, elle n’a p[oin]t trouvé L’Hist[oire] des jes[uites ;] [15] le seul exemplaire qui en restoit ayant esté vendu il y a environ un mois.

Je vous prie de ne ménager pas tant ma bource que de vouloir adresser quelque fois mes lettres à Mad de Malnoé comme vous me mandiez*. Assurez je vous prie Mademoiselle Du Moulin[,] Mr et Mademoiselle Jurieu [16] de mes tres humbles respects. Je suis tout à vous.

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle Professeur en Philosophie/ et en histoire chez Mr Ferrand/ Marchand op Geldreskai/ A Roterdam

 

 

Notes :

[1] Il ne fait aucun doute que Daniel de Larroque écrit, de sa main, « 1686 », mais l’allusion à la réception de Boileau-Despréaux à l’Académie française « samedy dernier » permet de corriger ce lapsus, car Boileau y fut élu le 15 avril 1684 et y fut reçu le 1 er juillet suivant.

[2] Il s’agit du fascicule des NRL de mars 1684, art. V, qui comporte l’éloge de Mathieu de Larroque, composé par Jacques Basnage, sans doute à partir d’un mémoire fourni par Daniel de Larroque : voir Lettre 258.

[3] Sur Antoine Furetière, abbé de Chalivoi, voir Lettre 21, n.12.

[4] Etonnante méprise de Furetière quant à l’attribution des Pensées diverses.

[5] Sur la réception de Boileau à l’Académie française, voir Lettre 298, n.6. Larroque écrit « Montausieur » pour « Montausier ».

[6] Sur Valentin Conrart et Bezons, voir Lettre 298, n.10 et 11.

[7] Sur ces manifestations poétiques, voir Lettre 298, n.12, 13, 14.

[8] La Fontaine et Boileau avaient été rivaux pour l’élection à l’Académie en 1683. Le roi souhaitait voir élire son historiographe ; l’Académie resta hostile au satirique. Le 15 novembre 1683, La Fontaine fut élu par seize voix contre sept. La séance fut houleuse en raison de la colère manifestée par Toussaint Rose, secrétaire du roi, et celui-ci en prit prétexte pour refuser l’autorisation de « consommer » l’élection. Le 17 avril suivant, Boileau fut élu à l’unanimité ; le 20 avril, le roi accorda l’autorisation de recevoir La Fontaine : le fabuliste fut reçu le 2 mai 1684. Sur les circonstances de cette élection et sur le soutien accordé à La Fontaine par Mme de Thianges, sœur de Mme de Montespan, voir M. Fumaroli, Le Poète et le roi. Jean de La Fontaine en son siècle (Paris 1997), p.507-518.

[9] Thomas Corneille (1625-1709) entra à l’Académie le 2 janvier 1685 : voir le Mercure galant, janvier 1685, p.129-204, où l’on trouve les discours de réception de Thomas Corneille et de Jean-Louis Bergeret et la réponse de Jean Racine.

[10] Évoquant les Considérations sur les Lettres circulaires de Claude (voir Lettre 298, n.21), Bayle s’était interrogé : « Je ne sçai pourquoi la réponse que M. Nicole a été chargé de faire à ces Considerations se fait tant attendre. » ( NRL mars 1684, cat. vii). L’ouvrage, Les Prétendus Réformez convaincus de schisme, parut à Paris en 1684 et fut présenté dans les NRL d’août 1684, cat. iii et novembre 1684, art. I : voir aussi Lettre 287, n.6.

[11] Louis de Courcillon, abbé de Dangeau, en collaboration avec l’ abbé François-Timoléon de Choisy, Quatre Dialogues. I. Sur l’Immortalité de l’ame. 2. Sur l’existence de Dieu. 3. Sur la Providence. 4. Sur la religion (Paris 1684, 12° ; éd. R. Parish, Fribourg 1981) : voir NRL juillet 1684, cat. iii et août 1684, art. VI.

[12] Recueil de quelques pieces curieuses, concernant la philosophie de M. Descartes (Amsterdam 1684, 12°) : voir NRL mars 1684, art. III.

[13] Pierre-Sylvain Regis. Son Système de philosophie, contenant la logique, la métaphysique, la physique et la morale ne fut publié à Paris qu’en 1690.

[14] Mme de Varennes est la veuve d’ Olivier de Varennes, le libraire parisien : voir Lettre 109, n.25 ; sur Emilie-Charlotte Drelincourt, épouse de Daniel de Malnoë, voir Lettre 238, n.18. Bayle avait demandé que ses livres soient envoyés à Saint-Valéry : s’agit-il du petit port de Saint-Valéry-en-Caux, près de Dieppe, d’où ils pouvaient être acheminés ailleurs ?

[15] Histoire des jésuites : une foule d’ouvrages polémiques pourraient être désignés par ce titre très vague, tel le recueil anonyme Le Cabinet jésuitique : contenant plusieurs pièces très-curieuses des RR. PP. jésuites : avec un recueil des mystères de l’Eglise romaine (Cologne [1679], 8°), ou bien la dernière édition de l’ouvrage de Sébastien-Joseph Du Cambout de Pontchâteau, La Morale pratique des jésuites, représentée en plusieurs histoires arrivées dans toutes les parties du monde. Extraitte ou de livres très-autorisez et fidellement traduits ; ou de mémoires très-seurs et indubitables, qui venait de paraître, sous la forme d’une nouvelle émission de l’édition imprimée par Daniel Elzevier en 1669, avec recomposition de la page de titre par Adriaan Moetjens, à La Haye, sous le nom de Gervinus Quentel (Cologne 1684, 12°).

[16] Suzanne Du Moulin, épouse de Jacques Basnage et sœur d’ Hélène, épouse de Pierre Jurieu.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 154912

Institut Cl. Logeon