Lettre 30 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Copet le 1 janvier 1673

Je commence cette lettre, mon cher Monsieur, par vous souhaitter le bon an : et c’est là toute l’etreine que vous devez attendre de moy. C’est peu de chose me direz vous. J’en tombe d’accord : mais comme c’est tout ce que je puis faire il me semble que vous ne m’en fairez pas un crime. Si j’etois poete je vous etrenerois* de quelques douzaines de vers à l’imitation des plus celebres hommes de cette espece, qui sont en possession de tems immemorial de se fêtoyer ainsi à chaque nouvelle année : mais vous m’en tiendrés quitte s’il vous plait, attendu que je ne suis pas de cet ordre d’hommes. Je louë Dieu de ce qu’il ne m’en a pas fait naitre, parce qu’au moins si je suis facheux* je ne le suis qu’en prose ; au lieu que je l’aurois eté et en prose et en vers. J’aurois un beau champ presentement à fronder l’importunité des poetes si je voulois vous importuner moi meme ; car c’est un genre d’hommes qui donne tant de prise à la raillerie, et contre lequel on voit tant de dechainemens dans les bons autheurs que pour peu qu’on entame cette matiere, on se trouve environné d’une infinité de remarques. En effet quoi qu’on leur reproche qu’ils sont d’un temperament promt et vindicatif

Multa fero ut placem genus irritabile vatum [1]
et qu’il y en ait plusieurs d’entr’eux qui pourroient s’approp[r]ier à juste titre cette bravoure d’ Horace par laquelle il se fait fort de promener dans un vaudeville* quiconque s’osera frotter à luy,
Qui me commorit melius non tangere clamo

Flebit et insignis totâ cantabitur urbe [2] ;

quoi qu’on sache que les ïambes d’un Archilochus obligeoient les gens à se pendre [3] ; enfin quoi qu’on n’ignore pas que deja dans la premiere Antiquité les poetes etoient devenus si medisans et d’une maniere si piquante qu’il fut force* de les menacer du baton pour arreter l’effrenée liberté de leurs satyres,
Vertêre modum formidine fusti[s]

Ad benedicendum delectandumque redacti [4]

on ne laisse pas de railler de leur metier, et d’en relever les vices avec tant d’aigreur, que si vous y prenez garde vous remarquerez que la plus part de ceux qui s’en melent, s’en deffendent comme d’un meurtre dans les compagnies, et n’y veulent pas etre regardés sur ce pied là. Bien plus ils en raillent tout les premiers et ce sont eux qui s’en moquent le plus sanglamment*. Mais de tous les vices dont on les charge[,] celui qu’on reprend avec le plus de malignité et tout ensemble avec le plus de raison est cette incurable maladie qu’ils ont de reciter leurs poesies à tous venans. Mr de La Mothe Le Vayer remarque apres une ancienne epigramme, que dés qu’un poete est touché de cette maladie, il devient tellement importun quelque honnete homme, quelque homme de bien qu’il soit quant au reste, que chacun le fuit comme la mort [5],
Vis quantum facias mali videre

Vir justus, probus, innocens timeris [6].

Horace, tout poete qu’il etoit porte ce temoignage contre les recitateurs de vers, qu’à l’exemple d’un ours echapé ils mettent tout le monde en fuitte, et que s’ils attrapent quelqu’un ils luy en baillent* tant par les oreilles qu’ils le tuent enfin, ne demordans jamais, vrayes sangsues qu’ils sont, que quand ils regorgent de sang :
Ac velut ursus

Objectos caveæ valuit si frangere clathros

Indoctum doctumque fugat recitator acerbus

Quem verò arripuit, tenet, occiditque legendo

Non missura cutem nisi plena cruoris hirudo [7] .

Encore s’ils se contentoient de reciter ; patience. Mais j’ay remarqué un autre deffaut non moindre que le premier. C’est qu’ils font une pause presque à chaque mot, comme Moliere l’a representé dans Le Misanthrope [8], et vous raisonnent à perte de veuë sur cent minuties que l’on entendroit assés sans leurs commentaires. Or j’estime que cela seul est capable de faire trouver mauvais de vers que l’on ecouteroit avec plaisir autrement ; en arrivant comme dans ce festin qu’Horace nous a decrit en quelqu’une de ces satyres où il y avoit quantité de viandes fort delicates, mais que le maitre de la maison empoisonnoit si fort à force de discourir et de philosopher sur leurs causes et sur leur nature qu’on n’y toucha du tout point :
Suaves res, si non causas narraret earum et

Naturas dominus : quem nos sic fugimus ulti

Ut nihil omnino gustaremus : velut illis

Canidia afflasset, pejor serpentibus Afris [9].

En voilà asses, Mons r sur cet article.

Il vaut mieux que j’en revienne sur les actions de graces que je dois à Dieu de ce que je ne suis pas poete ; car il me semble qu’à cause de cela je suis moins à charge à mes amis quand je les va* voir. En effet un poete ne marche jamais qu’à cheval : un autheur de prose jamais que sur la haquenée des cordeliers [10]. Or il est bien plus commode de loger un homme seul qu’un homme avec son cheval, sur tout quand on n’a point d’ecurie. Que si vous douttés de la validité du partage que j’ay donné à la prose et à la poesie ; je vous alleguerai mes garens. L’autheur de la Nouvelle allegorique [11] ne donne point à l’eloquence d’autre cavalerie que les poetes et dit que c’etoient des figures fort bien montées, et qui avoient beaucoup d’elevation par dessus les autres. Ce qui n’etoit pas nouveau, car quelques Anciens nous ont appris que les vers n’etoient autre chose que de la prose montée à cheval. Le Pere Strada dans une de ses harangues [12], nous decrivant une assemblée de poetes qui se tint pour la reforme generale de l’état, les y fait tous venir à cheval excepté celuy qui representoit Lucrece ; parce qu’il ne l’a pas tant consideré comme poete que comme philosophe et que le philosophe doit etre necessairement pieton par la reigle

dat Galenus opes, dat Justinianus honores,

pauper Aristoteles cogit ire pedes [13].

Il y a du plaisir de voir l’equipage qu’il donne à un chacun, mais il a surtout reussi celuy de Stace, car pour exprimer l’enfleure et la tumeur de sa veine poetique il luy donne un grand cheval qui avoit les allures fort superbes et qu’on voyoit
Quadrupedante putrem sonitu quatere ungula campum [14] .
Ce cheval etoit monté par un homme de la plus haute taille, habillé magnifiquement, avec quantité de pierreries de sorte que c’etoit
Super imposito moles gemmata colosso [15] .
Je puis encore me couvrir de l’authorité de Mr de Saumaise [16] qui ayant apris que Barlæus [17] n’avoit eu que 500 livres pour une oraison funebre en vers qu’il avoit composée à la louange du prince Frideric Henry [18] ; et que Mr Spanheim qui en avoit prononcé une en prose [19], avoit eté recompensé de 500 ecus ; dit qu’on avoit fait une etrange beveüe, donnant au fantassin la paye de cavalier et au cavalier la paye de fantassin. Si vous voulez une raison par dessus le marché, souvenez vous que le cheval Pegase appartient de droit aux poetes. D’ailleurs qu’est ce qu’un hexametre ? n’est ce pas quelque chose qui va à six pieds ? et n’est ce pas justement ce que fait un cavalier ? Apres cela, Monsieur, faut il trouver etrange si les vers sont si propres des amoureux, et si Venus les a preferés à la prose de tout tems. Souvenez vous que la cause pourquoi elle preferoit les embrassemens de Mars à ceux de Vulcain etoit qu’il ne manquoit rien aus pieds de celuy là, au lieu que l’autre etoit un pauvre boiteux. Au moins est ce ainsi que le malheureux Vulcain l’asseure lors qu’apres avoir trouvé sa femme en flagrant délit, il en fait ses doleances à tous les dieux, car il proteste que Venus ne luy jouë toutes ces pieces que parce que Mars etoit entier de ses pieds, et luy au contraire tres infirme :
Ou1nex’o9 me\n kalo/j te kai\ a0rtipoj, au0ta\r e0gw/ ge

H0pedano\j geno/mhn.

Ody[ssea]. 8 [20]

Je veux croire pourtant que la bonne dame aimoit mieux que le galant fut entier en quelque autre partie. Vous en jugerez. Cependant je me dirai mon cher Monsieur, votre etc. BAYLE

psJe vous ay mille obligations que vous ayes renvoyé de huitaine* le discours des heresies modernes [21]. Je ferai tout mon possible pour y assister et je serai moi meme le porteur de Zaïde [22], que je vous envoirois sans l’esperance où je suis d’aller à Geneve jeudy matin. Vous avez merveilleusement ajouté à l’epitaphe les 2 circonstances et je les y croi fort necessaires [23]. Mr le comte a eté si travaillé de sa goutte dès avant que je receusse votre derniere, que je n’ay peu luy montrer encore ce que vous jugés devoir etre inseré à la piece. Comme il en est encore vivement pressé j’attens à• luy en parler quelque bon intervalle. J’ay ecrit à Mr Banage une grande lettre sur les ecrits de m[essieu]rs Girac et Costar [24], que je vous suplie d’examiner un peu et m’en toucher les principales beveües. J’ay fait cela fort à la hate et sans livres, c’est pourquoi je ne le baille pas pour mediocre seulement*. Vous m’en direz s’il vous plait avec sincerité votre avis.

S[on] E[xcellence] a receu des nouvelles qui confirment la prise de Charleroy et de Bengen, et le siege de Philippeville et de Mariembourg par le prince d’Orange [25].

 

A Monsieur / Monsieur Minutoly / le fils / A Geneve

Notes :

[1] Horace, Epîtres, ii.ii.102 : « Je supporte bien des choses pour vivre en paix avec la race irritable des poètes. »

[2] Horace, Satires, ii.i.45-46 : « Celui qui m’aura provoqué – il vaut mieux, je le dis bien haut, me laisser tranquille – celui-là versera des larmes et, designé par moi à l’attention, il sera glosé dans toutela ville. »

[3] Lycambe et sa fille, ou même ses trois filles, se pendirent à cause de la satire qu’ Archilocus dirigea contre eux quand il apprit que Lycambe le refusait pour gendre : voir DHC, « Archilocus », texte.

[4] Horace, Epîtres, ii.i.154-55 : « Les poètes changèrent leur manière, par crainte du bâton, réduits à dire du bien et à charmer. »

[5] François de La Mothe Le Vayer, « Des Poètes », Derniers petits traitez en forme de lettres écrites à diverses personnes studieuses, cxliv, in Œuvres (3 e éd., Paris 1662, folio, 2 vol.), ii.1075. Ce texte paraît pour la première fois dans cette édition.

[6] Martial, Epigrammes, iii.xliv.17-18 : « Veux-tu te rendre compte du mal que tu fais ? Tu es juste, honnête et ne fais de tort à personne et pourtant, on te redoute. »

[7] Horace, Art poétique, 472-76 : « Comme un ours qui a réussi à briser les barreaux de sa cage, ce lecteur féroce fait fuir ignorants et savants. S’il arrive à saisir quelqu’un, il ne le lâche pas et le tue à force de lire ; la sangsue ne se détachera de la peau que gorgée de sang. »

[8] Voir Molière, Le Misanthrope, i.ii, vers 305-308.

[9] Horace, Satires, ii.viii.92-95 : « Mets délicats si le maître ne nous en eût énuméré la provenance et les propriétés. Ainsi lui avons-nous échappé en prenant la fuite, nous vengeant de lui en ne touchant à aucun de ces plats comme si Canidie, à l’haleine plus venimeuse que les serpents d’Afrique, avait soufflé sur eux. »

[10] Les cordeliers sont les franciscains. La haquenée – jument marchant à l’amble – était une monture de luxe ; celle des cordeliers, c’était d’aller à pied, un bâton à la main, car ils avaient fait vœu de pauvreté.

[11] Voir Antoine Furetière, Nouvelle allégorique, éd. E. van Ginneken, p.55.

[12] Famiano Strada, Prolusiones academicæ seu orationes variæ (Coloniæ Agrippinæ 1625, 8 o), ii.5 : « De stylo poetico », p.323-25. D’après Sommervogel (vii.1605), la première édition de cet ouvrage est celle de Rome (Romæ 1617, 4 o). On trouve chez Strada les deux citations de Virgile et de Stace dont Bayle orne sa lettre, ce qui rend vraisemblable qu’il ait eu une des éditions de Strada sous les yeux.

[13] « Galien [la médecine] assure les richesses, Justinien [le droit] les honneurs, le pauvre Aristote [la philosophie] oblige à aller à pied » ; il s’agit d’un proverbe médiéval, dont la troisième observation, qui ne se rencontre pas toujours, semble être un ajout ironique.

[14] Virgile, Enéide, viii.596 : « les sabots des quadrupèdes martelèrent le sol poudreux de la plaine ». Pour des raisons grammaticales, Bayle remplace le quatit du texte de Virgile par l’infinitif quatere.

[15] Stace, Silves, i.i.1 : « une masse surmontée d’un colosse et ornée de pierres précieuses » ; on corrige actuellement gemmata en geminata.

[16] Nous n’avons su retrouver la source de cette remarque de Saumaise.

[17] Gaspard van Baerle (ou Barlæus) (1584-1648), érudit et poète néerlandais, et partisan des arminiens, perdit sa chaire de logique à l’Université de Leyde après le synode de Dordrecht ; il devint par la suite professeur de philosophie et d’éloquence à l’Ecole illustre d’Amsterdam. L’oraison funèbre de Frédéric-Henri d’Orange-Nassau composée par Barlæus en avril 1647, fut présentée par Huygens à Guillaume II, successeur de Frédéric-Henri : voir F. F. Blok, Caspar Barlæus : from the correspondence of a melancholic (Assen 1976), p.124.

[18] Le prince Frédéric-Henri d’Orange-Nassau (1584-1647), fils cadet de Guillaume le Taciturne, avait succédé en 1625 à son demi-frère, Maurice de Nassau, comme « Stadhouder » général. Il mourut le 14 mars et fut enterré le 10 mai 1647 à Delft.

[19] Frédéric Spanheim, Laudatio funebris celsissimi herois Frederici Henrici (Lugduni Batavorum 1647, folio).

[20] Homère, Odyssée, viii, 310-11 : « [Venus aime ce Mars] pour la seule raison qu’il est beau, l’insolent ! qu’il a les jambes droites ! Si je [Vulcain] nacquis infirme, à qui la faute ? »

[21] Sur « le discours des heresies modernes », voir Lettre 28, n.2.

[22] Sur cette nouvelle de M me de La Fayette, voir Lettre 23, n.6.

[23] Sur l’épitaphe, voir Lettre 26.

[24] Il s’agit de la Lettre 29.

[25] Louis XIV avait dû détacher une partie des forces d’occupation qui se trouvaient aux Pays-Bas pour faire face à la coalition défensive des Impériaux et des Brandebourgeois. Le prince d’Orange crut trouver là une occasion et, remontant rapidement la Meuse, assiégea Charleroi. Mais il dut se retirer après huit ou neuf jours de siège, juste avant Noël 1672 : voir S. B. Baxter, William III (London 1966), p.96-97. Les nouvelles dont Bayle se fait l’écho étaient donc fausses, mais elles avaient dû réjouir la maisonnée de Coppet, tout acquise aux intérêts néerlandais. Pour Bengen, il faut lire Bergen ; il s’agit de la ville appelée Mons par les Français. Bayle l’aura entendu nommer par son appellation flamande et ne l’aura pas identifiée. Sur le siège de Charleroi, voir Gazette, n o 45 et 151, nouvelles de Bruxelles du 19 et du 25 décembre 1672, et extraordinaire n o 152 du 30 décembre 1672, ainsi que le Mercure galant, n o 4 (Paris 1673), p.234-57 : « Lettres en vers libres sur le siège de Charleroy ». Philippeville, non loin de Namur, fut une place forte, cédée à la France au traité des Pyrénées, ainsi que Mariembourg, située au sud de Philippeville.

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