Lettre 300 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

• [Maastricht, le 8 juillet 1684]

Il n’y a rien à dire, au moins selon moy, à vos deux derniers ouvrages ; si ce n’est sur la révolution des ames [1], où, quelque peine que vous ayez prise, pour éclaircir les opinions de cet autheur barbare, j’ay bien peur que vous n’ayez pû tirer aucune « lumiére de sa fumée » [2]. C’est, je croy, mon cher Monsieur, trop d’honneur que vous luy faites, que de le mettre avec les braves de vostre livre. Un semblable visionnaire doibt pourir dans l’obscurité. Mais est il possible que le docteur Moure ait eû l’opinion que vous citez [3] ! A ce que je vois, le bon sens n’est pas toujours le partage des docteurs, et il y a bien de la difference entre un metaphysicien et un homme raisonnable. Dieu le convertisse, aussi bien que tous ceux qui vous attribuent le Mercure. Icy on ne l’a creû qu’un jour ou deux ; encore a ce esté par la faute de Graef, qui ayant mandé à Pilon, qu’on n’appelloit plus Mercure les mercures, mais Nouvelles de la rep[ublique] de lettres, le / bruit courut que les deux livres étoient de vous [4].

Mr Du Plessis [5] vous a deffendu d’une force terrible, parmy les gens d’épée, et moy parmy les gens de lettres. Mais j’y aurois extrémement bien reussi, si j’eusse leû le Mercure, comme Mr Du Plessis. Il n’y en avoit qu’un exemplaire en ville, au comte de Carelson [6], lequel a bien tost changé d’opinion, à la lecture de vos ouvrages ; et encore cet exemplaire est il perdu. Je vous diray icy, en vieil ami, qu’il y a un peu de vostre faute. Vous debviez faire imprimer vos ouvrages, chez un autre que Des Bordes ; puis que c’est luy, à ce qu’on m’a dit, qui a imprimé le Mercure. Au reste, vos livres courent tout Maestricht, et au dela. Celuy que vous avez eû la bonté de me donner est à Dalem et doibt aller à Liége, et vos derniers que j’ay acheptez, iront demain à Aix. Mr Du Plessis vous a acquis le comte de Carelson, et moy l’ advocat Nizet tres scavant garçon et tout à fait sage [7]. Il faut que Graef envoye toujours six exemplaires ; parce que le pauvre Pilon / est obligé de m’emprunter vos livres, pour les loër et je les luy prete de bon cœur, afin qu’il gagne sa vie. Il doibt envoyer vingt cinq ou trente escus à Graef dans sept ou huict jours. Il seroit à souhaiter que Leers et Graef n’envoyassent que de jolies choses, à ce pauvre diable ; car il ne vit quasi que du löage de ses livres. Adieu, mon cher Monsieur. Je vous remercie tres humblement de la bonté que vous avez de vouloir parler à Des Bordes pour Epicure [8]. Si je puis me résoudre à le decrire, je luy envoyeray, et lui en achepte[ray] une bonne cinquantaine. J’ecriray à Mr Jacquelot de Vassy [9]. C’est luy qui m’a parlé de certains manuscript[s] de théologie. A propos de théologie, scavez vous bien que , veut dire au passage contesté cernuum suspendi, estre pendu la teste en bas ou les pieds en haut, comme on fait encore aujourd’huy en France, à ceux qui se sont desesperez [10]. Mais il ne faut quereller personne. Tout à vous.

  Du Rondel.

A Maest[richt] ce 8 juill[et] 1684
Mr Le Faucheur [11] et Mr Du Plessis vous baisent les mains. Le premier a parlé à Pilon et comme il faut.

• A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Roterdam

 

Notes :

[1] Voir NRL d’avril 1684, cat. x, et de mai 1684, art. VIII. Les Two Hundred Queries moderately propounded etc., c’est-à-dire Deux cens questions modestement proposées touchant la doctrine de la révolution des ames humaines : et sa conformité aux véritez du christianisme (London 1684, 12°) sont un ouvrage de F.M. van Helmont, membre d’un petit groupe qui voyait dans la doctrine de la Cabale un moyen de convertir les incroyants au christianisme. La collection d’écrits cabalistiques intitulée Kabbala denudata avait été rassemblée par Christoph Knorr von Rosenroth, autre membre du groupe d’enthousiastes de la Cabale. Nous n’avons pu localiser un exemplaire de l’édition des deux premiers volumes du Kabbala denudata datés de 1677 (voir Lettre 199, n.1). Il semble cependant que ces deux volumes aient fini par être fondus en un seul qui porte cette même date de 1677, tout en incluant des sections ajoutées en 1678. Ce tome devait être suivi d’un second tome en 1684 pour constituer l’édition en deux tomes citée universellement désormais mais non sans être quelquefois représentée comme étant une édition en trois volumes (de 1677, 1678 et 1684). Le traité d’ Isaac Loria (ou Luria) cité à l’article VIII des NRL de mai 1684 figure dans le premier volume du Kabbala denudata. Si Bayle porte un vif intérêt à la doctrine de la transmigration des âmes, c’est que, tout en reconnaissant le caractère fantaisiste de cette doctrine, il est conscient des avantages qu’elle apporte pour la solution du problème du mal. L’ouvrage en anglais qui est mentionné vers la fin de la préface des Two Hundred Questions comme pouvant être publié ultérieurement était vraisemblablement un traité de Lady Anne Conway (1631-1678), encore un membre du petit groupe d’enthousiastes de la Cabale. Il s’agit d’un traité publié posthumement en traduction latine, l’original anglais ayant été perdu. Cette traduction figure dans une collection d’ Opuscula philosophica sous le titre de Principia philosophiae antiquissimae et recentissimae de Deo, Christo et creatura, id est de spiritu et materia in genere Quorum beneficio resolvi possunt omnia problemata, quae nec per communem modernam, nec per Cartesianam, Hobbesianam, vel Spinosianam resolvi potuerunt. Opusculum posthumum. E lingua anglicana latinitate donatum, cum annotationibus ex antiqua Hebraeorum philosophia desumtis (Amstelodami 1690, 12°) : voir Anne Conway, The Principles of the Most Ancient and Modern Philosophy, trad. et éd. A.P. Coudert et T. Corse (Cambridge 1996). L’ouvrage de Lady Conway a pu exercer une certaine influence sur la pensée de Leibniz.

[2] Allusion probable à un vers souvent cité d’ Horace, Art poétique, 143, « Non fumum ex fulgore sed ex fumo dare lucem » : « [Un Homère] n’entend pas qu’à l’éclair succède la fumée mais que de la fumée sorte de la lumière ».

[3] Henry More, l’un des platoniciens de Cambridge et mentor d’ Anne Conway, était également partisan de doctrines cabalistiques. Dans son traité de l’immortalité de l’âme (1659), il défend la doctrine de la préexistence des âmes : voir livre II de The Immortality of the soul, so farre forth as it is demonstrable from the knowledge of nature and the light of reason (London 1659, 8°). Le traité de métaphysique de More porte comme titre : Enchiridion metaphysicum : sive, de rebus incorporeis succincta et luculenta dissertatio. Pars prima : de exsistentia et natura rerum incorporearum in genere… Per H. M. Cantabrigiensem [Londoni 1671, 4°]. Cette première partie n’eut pas de suite. La philosophie de More, comme celle d’ Anne Conway, est de tendance vitaliste.

[4] Apparemment, comme on peut le déduire de la suite de la lettre, Graef travaillait chez Reinier Leers. Pilon est un ami de Jacques Du Rondel à Maastricht : voir Lettre 282, n.2. Sur le Mercure savant de Nicolas de Blégny et d’ Abraham Gaultier, précurseur des NRL de Bayle, voir Lettre 256, n.9.

[5] Sur C. Du Plessis, un correspondant de Bayle, voir Lettre 236, n.1.

[6] Le comte Gustaf de Carlson (1647-1708), fils naturel du roi suédois Charles-Gustave X, passa toute sa vie dans les armées des Etats Généraux sous le commandement de Guillaume III ; en fin de carrière, il eut le rang de lieutenant-général : voir Svenskt Biografiskt Lexikon (Stockholm 1917-), viii.490-500.

[7] Nous n’avons su identifier plus précisément l’avocat Nizet, exerçant à Maastricht.

[8] Sur ce projet d’ouvrage de Du Rondel, voir Lettre 282, n.13.

[9] Isaac Jaquelot (1647-1708), né à Vassy en Champagne ; il y devint ministre avant de s’exiler en 1686 à La Haye, où il reçut sa vocation dès la même année. Il partit en 1702 à Berlin, où il devint également ministre ; il y mourut en 1708. Il sera l’un des critiques « rationaux » de Bayle, refusant d’admettre la doctrine de Bayle sur le caractère inconciliable de la raison et de la foi.

[10] Voir Actes 1,18. Il s’agit de la manière dont Judas est mort. Du Rondel fait sans doute allusion au compte rendu que Bayle avait donné dans les NRL, mai 1684, art. VI, de l’ouvrage de Jacob Gronovius, Exercitationes Academicæ, de pernicie et casu Judæ [ Dissertations Académiques sur la mort de Judas le traître ] (Lugduni Batavarorum 1683, 4°), où il cherche à concilier les récits de la mort de Judas dans Ac. 1,18 et Mat. 27,5. Sur les sources textuelles des divers récits de la mort de Judas, voir le chapitre « The Death of Judas » par K. Lake, dans F. Foakes Jackson et K. Lake, The Beginnings of christianity (London 1933, 5 vol.), v.22-30 ; P. Benoît, « La Mort de Judas », in Exégèse et théologie (Paris 1961, 2 vol.), i.340-59, et, sur la position de l’ancien droit à l’égard du suicide, J. Brégeault, « Procès contre les cadavres dans l’ancien droit », Nouvelle revue historique de droit français et étranger, 3 (1879), p.619-644.

[11] Sur Frédéric Le Faucheur, pasteur à Maastricht, voir Lettre 245, n.8.

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