Lettre 305 : à

Leyde, le 27 juillet [1684]

Cher Monsieur

Je découvre [1], par certains passages de vos Nouvelles de la république des lettres, que vous comprenez la langue anglaise [2] et entretenez une correspondance avec certains membres de cette nation, je choisis donc d’employer ma langue maternelle dans la lettre que je vous adresse, plutôt que de m’aventurer en français, langue que je ne peux pas prétendre maîtriser suffisamment pour l’écriture sans mettre en évidence mon incompétence, ce qui certainement serait une grande folie lorsque je peux m’en garder, surtout devant un juge aussi perçant et un critique aussi délicat que vous-même.

Lorsque j’ai découvert vos journaux pour la première fois, j’étais heureux que quelqu’un ait entrepris ce projet en Hollande, comme il se fait partout dans les pays civilisés de l’Europe ; mais lorsque je les avais lus, j’étais bien plus heureux de découvrir que c’était quelqu’un de si pénétrant, si impartial et si compétent dans tous les domaines du savoir qui l’avait entrepris, qui était capable de le réaliser à la fois à son propre honneur et à la satisfaction de tous ses lecteurs quels qu’ils soient, qui doivent certainement être reconnaissants et ravis de trouver des observations si curieuses en philosophie naturelle, et des commentaires si substantiels, si justes et si judicieux des auteurs et de leurs livres : de ces comptes rendus, certainement, aucun lecteur qui ait le moindre goût du savoir ne saurait être insatisfait, et quant à vos observations [en sciences] naturelles, si elles mécontentent le public, cela ne peut être que parce qu’elle sont si rares qu’elles ne satisfont pas l’appétit d’une époque qui poursuit et dévore, pour ainsi dire, cette partie da la philosophie naturelle.

C’est pour cette raison que les observations de ce genre occupent une si grande place dans le Journal des sçavans, dans les Transactions anglaises [3], dans les Ephemerides Germanorum [4], dans les Acta danica [5] et lipsicia [6] , comme aussi dans ceux qu’on publie en Italie, à Rome, à Florence, à Venise, etc [7]. (lesquels journaux italiens étant si difficiles à trouver dans nos pays, je pense que vous rendriez un plus grand service aux savants de chez nous d’y puiser des extraits de temps en temps, plutôt que dans le Journal des sçavans ou dans les autres qui sont si communs ici) tous ces journaux, dis-je, sont remplis de remarques sur la philosophie naturelle et sont des modèles, Monsieur, dignes d’être suivis par vous sur ce point et sur ce point seulement, car dans tous les autres domaines, comme vos comptes rendus impartiaux et exacts des livres, etc., il est évident aux yeux de tous vos lecteurs judicieux que vous les dépassez de loin.

Et puisque je ne souhaite pas seulement vous donner mon seul conseil sur ce point (ce que j’espère, Monsieur, que vous excuserez puisque cela s’inspire d’un dessein modeste de contribuer à votre succès et au bien public), je fais ma petite contribution en proposant un genre d’article que, si vous le jugez digne d’être publié dans vos Nouvelles, vous pouvez encourager pour que vos lecteurs vous envoient à l’avenir quelque chose qui en soit plus digne.

Entre temps, je reste, Monsieur, votre très humble serviteur (quoiqu’inconnu)

Tho[mas] Molyneux

 

Tournez s’il vous plaît

 

• De la dissolution des corps par les menstruës [8]

Il y a peu d’opérations plus ordinaires dans la chymie, que la dissolution des corps durs, par des menstruës qui sont presque tous plus légers en égal volume, que les corps qu’ils dissolvent : cependant les petites parties de ces corps durs, étant divisées par les parties pénétrantes d’un menstrüe beaucoup plus leger, y nagent aisément en haut et en bas ; ce qui est tout à fait contraire aux loix de l’hydrostatique.

Par exemple le mercure, qui est dix fois plus pesant que l’eau forte, ou que l’esprit de nitre en pareil volume, s’y dissout fort promptement, et d’une telle manière (quand ils sont bien préparez) que l’esprit de nitre demeure tout transparent, et qu’il n’y paroît aucune partie du mercure. Il s’ensuit de là nécessairement, que le mercure est divisé en si petites parties, qu’elles ne sçauroient empêcher le passage de la lumière, ni se faire voir à nos yeux, et qu’elles nagent dispersées dans la liqueur.

Si nous considérons en général la veritable raison pourquoi il y a des corps qui s’enfoncent dans un liquide, et d’autres qui y surnagent, il ne nous semblera pas qu’elle soit aucunement compatible avec le phénomene du mercure, dont nous venons de parler.

Car c’est une vérité incontestable dans l’hydrostatique, qu’un corps dur et plus pesant en pareil volume qu’un liquide, s’enfonce dans ce liquide : s’il est plus leger, il surnage : s’il lui est égal en pesanteur, il entre tout entier dans le liquide, et demeure là sans descendre, ni monter.

Mais voici l’exemple d’un corps dix fois pour le moins plus pesant qu’une liqueur, qui cependant y nage fort aisément. On ne doit pas s’imaginer que les regles générales de l’hydrostatique, n’ont point lieu aussi bien dans les petits corps, que dans les grands ; car il est certain que dans chaque particule du mercure, pour si petite qu’elle soit, surpasse autant en pesanteur chaque particule de nitre qui lui est égale, qu’un pouce cube de mercure surpasse en pesanteur un pouce cube de nitre.

Pour tout cela nous ne devons pas révoquer en doute la vérité des maximes générales de l’hydrostatique, confirmées évidemment par l’expérience et par la raison ; mais il faut chercher s’il n’y auroit point dans ce phénomène quelque autre chose, que les raisons générales qui font monter ou descendre les corps dans les liqueurs, et nous trouverons que ce fait n’est pas plus contraire aux loix infaillibles dont nous avons parlé ci-dessus, que de voir la poussière se soûtenir dans un air violemment agité, ou du sable nager dans de l’eau qui se meut en rond, quoi que la poussière soit plus pesante que l’air, et le sable plus pesant que l’eau.

En effet, dans l’expérience dont il s’agit, nos sens ont beau remarquer un parfait repos dans la liqueur qui dissout, et dans toutes les petites parties qui la composent, il ne laisse pas d’être vrai, et reconnu à présent de tous les veritables philosophes, que l’essence des corps liquides consiste en ce qu’ils sont composez de très-petites particules, qui sont dans une continuelle agitation. Or comme le Menstrüe liquide qui a dissous le mercure, l’a réduit en de très-petites parties, il doit passer pour constant, que la moindre force est capable de les remuër. J’avoüe qu’elles sont toûjours pesantes à proportion de leur grosseur, mais ce poids dans une portion de matière si petite, n’est pas capable de résister à l’action des particules du menstrüe ; ainsi le mouvemant perpétuel, qui est propre au parties insensibles de toutes les liqueurs, suffit pour chasser continuellement de leur place les atomes du mercure ; et de là vient que malgré leur pesanteur naturelle, ils flottent, et ils nagent librement dans un corps beaucoup plus léger. S’ils étoient plus gros, et que l’agitation des parties du liquide n’eût pas la force de les ébranler, ils se précipiteroient infailliblement au fond, selon les loix de l’hydrostatique.

C’est-là, comme je croi, la cause qui fait que le mercure et tous les autres corps plus pesans que leurs mentrües, y flottent après leur dissolution ; et c’est une preuve manifeste que toutes les parties des corps liquides sont dans un mouvement perpétuel. Celà suffira pour cette fois.

Si, Monsieur, vous vous donnez la peine de me répondre, vous pouvez adresser votre lettre qu’elle soit mise avec le courrier ordinaire anglais à l’enseigne de l’horloge en étain près de l’église de Saint-Pierre à Leyde [9].

 

A Mr Ferrand/ marchand à Roterdam/ pour l’auteur des Nouvelles de la republique des lettres/ port payé

 

 

Notes :

[1] Sir Thomas Molyneux (1661-1733), médecin, fellow de la Royal Society, frère de William Molyneux, traducteur anglais des Méditations de Descartes. Thomas avait voyagé en Hollande en 1683 et poursuivait ses études à Leyde en 1684 ; l’année suivante, il se rendit à Paris et il retourna à Londres en 1686.

[2] C’est une erreur dont Bayle s’expliquera dans sa réponse du 7 août 1684.

[3] Molyneux connaît les journaux européens ; il cite d’abord : le JS et les Transactions of the Royal Society of London.

[4] Par le titre Ephemerides Germanorum, Molyneux désigne sans doute les Miscellanea curiosa medico-physica academiæ naturæ curiosorum, publiés à Leipzig entre 1670 et 1706, et encore, à partir de 1712, sous le titre Ephemerides academiæ Cæsereae Leopoldinæ : voir J. Kirchner, Die Grundlagen des deutschen Zeitschriftwesens, mit einer Gesamtbibliographie der deutschen Zeitschriften bis zum Jahre 1790 (Leipzig 1931).

[5] Les Acta danica désignent certainement le journal de Thomas Bartholin (1616-1680), publié sous le titre : Acta medica et philosophica Hafniensia (Hafnia 1673-1680, 5 vol.), qui comportaient des articles sur des questions médicales et sur des curiosités : voir H. Ehrencron-Müller, Forfatterlexicon omfattende Danmark, Norge og Island indtil 1814 (København 1924), i.287-289.

[6] Les Acta lipsicia désignent les Acta eruditorum d’ Otto Mencke, publiés à Leipzig entre 1682 et 1731.

[7] Par des journaux italiens publiés à Rome, Florence et Venise, Molyneux désigne sans doute le Giornale de’ Letterati de Rome, qui parut de 1668 à 1681 (ou 1683) ; et le Giornale veneto de’ Letterati, qui fut publié à Venise de 1671 à 1689. Molyneux évoque aussi un périodique littéraire florentin : il s’agit sans doute d’un périodique très éphémère ou d’une gazette. Sur ces journaux italiens, voir : G. Ricuperati, « Giornali e società nell’Italia dell’“Ancien Régime” (1668-1789) », in La Stampa italiana dal Cinquecento all’Ottocento, éd. V. Castronovo, G. Ricuperati, C. Capra (Roma-Bari 1976), p.71-228, 389-532 ; J.-M. Gardair, Le « Giornale de’ Letterati » de Rome (1668-1681) (Firenze 1984) ; T. et S. Bulgarelli, Il giornalismo a Roma nel Seicento. Avvisi a stampa e periodici italiani conservati nelle biblioteche romane (Roma 1988) ; B. Dooley, Science, Politics and Society in Eighteenth-Century Italy : the Giornale de’ Letterati d’Italia and its World (New York, London 1991) ; M. Berengo (éd.), Giornali veneziani del Settecento (Milano 1962) ; D. Generali, « Il Giornale de’ Letterati d’Italia e la cultura veneta del primo Settecento », Rivista di storia della filosofia, 39 (1984), p.243-281.

[8] « menstrue » : terme de chimie, liqueur propre à dissoudre les corps solides.

[9] Ces formules conclusives sont omises de la traduction des NRL.

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