Lettre 307 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

[Paris, le 28 juillet 1684]

Mr. de Lesseville est si raisonnable mon cher Monsieur que vous avez eû raison de ne pas craindre qu’il trouvât mauvais • que vous ayez retranché de ses mémoires [1]. Et puis que vous aviez à ménager la France et la Hollande vous ne pouviez faire autrement. Je vous envoie encore des mémoires que vous reconnoitrez facilement estre de la mesme main dont vous en avez desja reçu [2]. Le Pere Cantel jesuite qui est l’autheur d’un livre qui paroît depuis peu, et qui à pour titre Historia urbium metropolitanarum , m’a donné un petit abrégé de son livre pour vous l’envoier [3], mais quelque petit qu’il soit je l’ay trouvé trop ample pour vous • , c’est pourquoy je le reduïray plus en petit avant de le mettre à la poste. L’ autheur est un homme d’esprit, savant en latin en grec, qui sait de l’hebreu, et du syriaque et qui fait paroître de la connoissance de l’antiquité, mais j’ay trouvé un grand défaut dans son ouvrage, c’est qu’on n’y trouve nulle citation en marge, quoy que tout en dût estre plein, l’ autheur raportant une infinité de faits qu’on seroit bien aise de trouver dans leur source. Outre qu’il en avance d’autres dont je croy qu’il auroit peine à trouver des garands dans l’antiquité, comme lorsqu’il dit part[ie] 1. dissert[ation] 3. que[,] pendant que les princes payens gouvernérent l’empire[,] que l’honneur du pallium [4] estoit seulem[en]t pour les patriarches[,] où vous voiez deux bévûës tout d’un coup[,] l’une en suposant • le patriarchat parmy les anciens [chrét]iens et l’autre l’usage du pallium dans un tems où l’on ne le connoissoit pas[.] /

Dans un autre endroit à la pag[e] 53. il suppose aprés feu Mr. de Valois dans ses notes sur le 21. chap[itre] du 4. liv[re] d’ Eusebe, quoy qu’il ne le cite pas, que les préfects du prétoire n’estant que chevaliers ne connoissoient point des causes des senateurs, • ce que Mr. de Valois apuioit sur un passage de Lampridius dans la vie d’ d’ Alexandre Sevére [5], d’où j’infère manifestement tout le contraire, car Lampridius dit que de peur qu’à l’avenir les senateurs fussent jugez par des gens qui ne l’estoient pas, il joignit à la qualité de préfect celle de senateur, d’où je conclus que puis que ce n’estoit que pour obvier à ce mal que l’empereur fit la loy dont je parle, auparavant ce mal avoit lieu, le passage de cet autheur romain vous convaincra de cela, et vous fera voir encore que le Pere Cantelle s’est trompé quand il a dit que l’on prit ensuite les préfects du prétoire de l’ordre des senateurs, Lamprid[ius] dit seulement qu’on joignit ces deux dignitez ensemble. Comme je n’ay encore lû qu’une petite partie de ce livre je ne saurois vous en dire davantage pour le présent.

Quoy que je n’aye pas encore reçu les journeaux que vous me devez envoier[,] cependant je n’ay pas laissé de les lire par le moien de Mad. de Varennes [6]. Je trouve que vous allez de mieux en mieux[.] Je ne suis pas le seul à le remarquer[,] Mr. Bernier me dit l’autre jour la mesme chose, et adjoûta mesme pour tout dire que vous alliez le chemin des Lettres provinciales [7], il me parla de vous avec de grands éloges.

Le livre de Mons r Nicole paroît enfin, c’est une refutation du livre de la Défence de la Reformation, car pour ce qui regarde le livre des Considérations il n’en parle presque pas [8]. Au reste l’ouvrage est digne de son autheur, et on y reconnoist partout la manière de raisonner / de Port-Roial. Il est divisé en 3 livres, dans le premier il s’attache à faire voir qu’une espece de Symbole que Mr. Claude avoit dressé dans la 2. part[ie] de la Déffence de la reformation pag. 197 comme suffisant pour les ignorans ne leur suffit pourtant pas puis qu’il y omet une infinité d’articles considerables, comme la resurrection, la naissance de J.C. du S[ain]t Esprit et de la Vierge. Qu’il n’y est point dit que le verbe en se faisant homme ait conservé l’une et l’autre nature, qu’il n’y est point parlé de l’éternité des peines d’enfer de l’Eglise catholique, de l’immortalité de l’ame, de la divinité de l’Ecriture, du moien de la reconnoître divine et cae. Il fait voir ensuite que des ignorans ne sont point capables de juger de la validité de ces articles de foy, et que d’ailleurs ils ne sauroient estre persuadez si les articles qu’on leur propose suffisent pour leur salut. L’assurance qui naît du sentiment* • n’estant pas une véritable assurance puisque tant de gens s’y trompent, et que chacun se croit dans les voies du salut au milieu des plus mortelles erreurs. Dans le • chap[itre] 1. du 2[ e] livre il fait voir que les protestans ont fait schisme ; avant qu’ils eussent demandé un concile, et avant qu’on eût exercé aucune rigueur contr’eux. Dans les 2 suivans l’autheur fait tous ces [ sic] efforts pour monstrer que s[ain]t Augustin n’a point restraint la vraie Eglise aux seuls justes, mais on peut dire que c’est là l’endroit le plus foible de l’autheur, malgré sa distinction de justes entant que justes et de justes entant qu’ils sont unis entr’eux. Dans tous les autres chapitres de ce second livre, il prétend faire voir que dans nos sentim[en]ts chaque juste a une infaillibilité personnelle, et defend ce que Mr. de Meaux avança dans la dispute contre Mr. Claude [9][,] savoir que chaque particulier protestant est obligé quelque ignorant qu’il soit de croire qu’il peut mieux entendre l’Ecriture que toute l’Eglise ensemble, et à cette occasion il refute ce que Mr. Claude avança contre cette / proposition. Le troisiême livre n’est qu’une dispute contre la mission des pasteurs dans laquelle il ne débite rien de nouveau, et où il ne fait que repeter ce qu’il avoit dit dans le livre des Préjugez [10] qui pour le dire en passant est sans contredit meilleur que ce dernier. J’oubliois à vous dire que sur la fin il prétend faire voir contre Saumaise[,] Blondel et tous nos plus habiles protestants qu’il[s] confondent mal à propos le titre de prestre et d’évêque, et cite pour tout garand Mr. Pearson[,] Anglois [11]. Voilà ce qu’on peut dire de ce livre qui quoy que bon[,] n’a pourtant rien d’extraordinaire. Il languit il traîne en plusieurs endroits, et en a • pleins de fiel quoy qu’il promît beaucoup de douceur dans la préface. • J’oubliois à vous dire que vôtre Critique du calvinisme y est citée à la pag[e] 212. pour vous accuser sur vôtre pyrronisme historique [12]. Dans un autre endroit le livre du Preservatif y est traité de libelle [13].

Il y a cinq declarations sous la presse contre nous lesquelles sont terribles. L’une deffend de s’assembler en consistoire sans commissaire et l’autre ordonne aux ministres de changer de trois en 3 ans d’Eglise dans lequel changem[en]t il[s] ne pouront pas demeurer plus proche de 20 lieues de leur prémiere Eglise [14].

Je suis tout à vous. Mes assurances de respects à vos illustres amis. A Paris le 28. Le liv[re] sus mentionné est imprimé chez D’Esprez rüe de la Harpe [15].

Je croyois vous envoyer des memoires, mais Mr. de Lessevi[lle] [16] est si occupé sur la fin du Parlem[en]t qu’il n’a peu achever ce qu’il avoit commencé.

Notes :

[1] Sur Lesseville, conseiller au Parlement de Paris et auteur de mémoires destinés aux NRL de Bayle, voir Lettre 304, n.1.

[2] Nous ne pouvons que conjecturer qu’il s’agit de nouveaux mémoires de la part de M. de Lesseville : voir aussi ci-dessous, n.16.

[3] Pierre Joseph Cantel, S.J., Metropolitanarum urbium historia civilis et ecclesiastica (Paris 1684, 4°) : voir le JS du 31 juillet et du 7 août 1684, et les NRL octobre 1684, art. X.

[4] Le pallium était un manteau des anciens et par la suite une petite étole de laine blanche à croix noires que le pape envoyait aux métropolitains en signe de juridiction.

[5] La critique que Larroque fait de Cantel et d’ Henri de Valois (Valesius) paraît justifiée.Voir Pierre Joseph Cantel, S.J., Metropolitanarum urbium historica civilis et ecclesiastica. Tomus primus, in quo Romanæ sedis dignitas, et imperatorum ac regum, maxime Francorum, in eam merita explicantur (Parisiis 1684, 4°), p.23 ; les notes de Henri de Valois sur le premier (et non sur le vingt et unième) chapitre du livre 4 d’Eusèbe, Eusebii Pamphili Ecclesiasticæ historiæ libri decem. Eiusdem De vita Imp. Constantini, libri IV. Quibus subjicitur Oratio Constantini ad sanctos, et Panegyricus Eusebii. Henricus Valesius Græcum textum collatis IV. MSS. codicibus emendavit, Latinè vertit, et adnotationibus illustravit (1659) (Moguntiæ [Mainz]) 1672, folio) et Lampridius, l’un des auteurs de l’ Histoire auguste, Vie de Sévère Alexandre (plutôt que d’ Alexandre Sévère), XIX.

[6] Sur Mme de Varennes, veuve du libraire Olivier de Varennes, voir Lettre 109, n.25.

[7] Il s’agit sans doute de François Bernier : voir Lettres 304, n.5. Nouveau témoignage du succès immédiat des NRL.

[8] Les Prétendus Réformez convaincus de schisme : sur cette réponse de Nicole aux Considérations de Claude, voir Lettre 299, n.10.

[9] Sur la conférence entre Bossuet et Claude et sur sa publication, voir Lettres 152, n.25.

[10] Pierre Nicole, Préjugez légitimes contre les calvinistes (Paris 1671, 12°).

[11] Sur John Pearson, voir Lettre 36, n.7.

[12] L’esprit critique qui incite Bayle à souligner, dans ses ouvrages, les difficultés d’un récit historique fidèle l’a souvent exposé à l’accusation de « pyrrhonisme historique » : ses déclarations dans le Projet et fragmens d’un Dictionnaire critique (Rotterdam 1692, 8°) et dans le DHC, « Beaumont », rem. F, inspirés par les principes énoncés dans la Logique de Port-Royal (1662) et développés par Filleau de La Chaise dans ses Discours (1672, 1678), semblent réfuter très précisément cette accusation : voir A. McKenna, « Pierre Bayle et Port-Royal », in De l’Humanisme aux Lumières : Mélanges en l’honneur d’E. Labrousse (Paris, Oxford 1996), p.645-664.

[13] Le Préservatif contre le changement de religion de Jurieu (1680) : voir Lettre 188, n.12.

[14] Ces deux mesures figurent dans l’édit royal du mois d’août 1684 « portant que les Ministres de la R. P. R. ne pourront faire leurs fonctions plus de trois ans dans un même lieu ». Voir Édits, déclarations et arrests concernans la Réligion prétendue réformée, 1662-1751, éd. L. Pilatte (Paris 1885), p.153-155.

[15] L’ouvrage de Nicole, Les Prétendus réformés convaincus de schisme, fut imprimé à Paris et diffusé par Guillaume Desprez, le grand libraire de Port-Royal : sur lui, voir H.-J. Martin, « Guillaume Desprez, libraire de Pascal et de Port-Royal », Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l’Ile de France. Mémoires, tome II, 1950 (Paris 1952), p.205-228, et Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[16] C’est cette remarque de Larroque qui incite à penser que les mémoires annoncés au début de sa lettre (voir ci-dessus, n.2) sont ceux de M. de Lesseville.

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