[Rotterdam, le 6 août 1684]

Au très célèbre Théodore Jansson van Almeloveen [1], docteur en médecine, Pierre Bayle envoie mille compliments.

J’ai pris très grand plaisir à votre lettre [2], homme très érudit, parce que j’ai vu que vous m’avez pardonné le témoignage public, quelle que soit sa valeur, que j’ai rendu à votre érudition et à votre discernement [3]. J’aurais été un juge injuste ou ignorant si je n’avais porté un jugement sur elle, de sorte qu’il n’y a pas de raison pour que vous me remerciez, quand je vous rends ce qui vous appartient. C’est en effet à moi qu’il convient d’exprimer ma reconnaissance pour le cadeau que vous avez voulu me faire, je veux dire les thèses inaugurales [4], et pour la satisfaction que je ressens d’être cause que vous continuiez à enrichir la république des lettres du fruit de vos veilles. Sur le livre de Spon, médecin lyonnais des plus érudits, vous aurez ce qui suit : le premier du mois passé mes nouvelles ont offert un catalogue des livres de cet homme qui vont paraître, parmi lesquels vous verrez ce dont vous vous enquérez, qu’il y a bien sûr un in-12 de Lyon imprimé en France cette année [5] : 2° que ce livre est une collection de sentences variées répandues dans le corpus entier des œuvres d’ Hippocrate, sentences qui, bien que n’ayant pas paru jusqu’ici sous le nom d’ Aphorismes, et n’ayant peut-être pas été ainsi honorées par Hippocrate, n’en sont guère moins dignes que celles qui ont de tout temps été appelées les Aphorismes d’ Hippocrate. Ces sentences ont été réunies et publiées ensemble en grec et en latin par Spon qui a ajouté des notes dans lesquelles il bâtit le même argument que vous, à savoir que les choses plus récemment inventées n’étaient pas inconnues des anciens. Je vous donne tous ces détails parce que je n’ai aucun exemplaire de ce livre à ma disposition. Je vous l’aurais envoyé très volontiers dès que vos désirs à cet égard étaient venus à ma connaissance. Il sera très agréable de discuter avec vous en personne et de parler de vive voix [6] ; vous avez fait grand plaisir en m’offrant cet espoir, qui ne sera pas peu augmenté si grâce à vous il est permis d’examiner le De plagio literario de Thomasius [7], en attendant que je reçoive ce livre de Hambourg où un ami a été envoyé l’acheter pour moi il y a quelques jours. Adieu, homme très distingué, et aimez-moi. Si jamais je viens à Amsterdam, je ne risque pas de rentrer chez moi sans vous saluer.

Donnée à Rotterdam, le 8° des Ides d’août 1684.

Je vous serais très obligé si à votre convenance il était possible de faire savoir au très célèbre Monsieur Franzius que Monsieur Minutoli, pasteur et professeur à Genève, dans une lettre qu’il m’a adressée il y a quelques jours, lui envoie mille compliments et le remercie extrêmement pour son cadeau très apprécié [8]. Il désire vivement écrire à ce même Franzius et lui écrira au premier jour, mais il m’a demandé par avance de lui indiquer votre avis. Je l’aurais fait de propos délibéré et sans ambages en lui écrivant directement, mais les occupations littéraires mensuelles que vous savez [9] ne me permettent pas d’écrire. Souffrez donc que cette unique lettre rende le service que Minutoli demande et qu’elle tienne lieu de la réponse que je vous devais, et en même temps soyez assez bon de faire savoir à Monsieur Franzius combien je l’admire depuis longtemps.

 

Notes :

[1] Sur Theodor Jansson van Almeloveen, voir Lettre 308, n.6.

[2] Cette lettre est perdue.

[3] Le compte rendu, dans les NRL de juin 1684, art. II, de l’ Inventa nov-antiqua, id est, brevis enarratio ortus et progressus artis medicae, ac praecipuè de inventis vulgo novis aut nuperrime in ea repertis (Amstelodami 1684, 8°), se terminait ainsi : « Celui qui nous a donné cet ouvrage publia l’année passée la vie des Etiennes, ces sçavans, et célebres imprimeurs dont le nom ne mourra jamais. Comme il est jeune, curieux, et laborieux, on doit attendre de lui plusieurs productions. » Cet ouvrage : De vitis Stephanorum celebrium typographorum [...] (Amstelodami 1684, 8°), devait faire l’objet d’un compte rendu dans le JS du 19 février 1685.

[4] On ne sait pas avec certitude quelles thèses Bayle vise ici. La seule thèse proprement inaugurale est celle par laquelle Van Almeloveen a obtenu le titre de « docteur » à l’Université d’Utrecht en 1681, Disputatio medica inauguralis, de Asthmate [...] Publice ventilandum proponit. Th. J. ab Almeloveen, Utr. Ad diem 21 juni, hora locoque solitis (Ultrajecti 1681, 4°). Faut-il comprendre par « thèse inaugurale » aussi la Disputatio physiologico-medica de Semine [...] Ordinarii Publice defendet Theodorus Janssonii ab Almeloveen Traject. A et R. Ad ien 1 Decemb. Hora locoque solitis (Ultrajecti 1680, 4°) ou l’ouvrage Inventa nov-antiqua [...] (Amsterdam 1684, 8°) ? Voir S. Stegeman, Patronage en dienstverlening. Het netwerk van Theodorus Janssonius van Almeloveen (Nijmegen 1996), p.11, 391.

[5] Voir Lettre 297 et NRL, juillet 1684, art. V. Le livre de Charles Spon s’intitule Aphorismi novi ex Hippocratis operibus passim collecti gr. lat. cum notis (Lyon 1683, 12°) ; un compte rendu avait paru dans le JS du 1 er mai 1684.

[6] Sur les rencontres et les échanges de Bayle et d’ Almeloveen, qui habitait Amsterdam, voir S. Stegeman, Patronage en dienstverlening, p.156, 232-233, 252, 265, et son étude : « La bibliothèque de Theodorus Janssonius van Almeloveen (1657-1712) : une mine d’informations pour le Dictionnaire de Pierre Bayle », in Critique, savoir et érudition à la veille des Lumières. Le « Dictionnaire historique et critique » de Pierre Bayle (1647-1706), éd. H. Bots (Amsterdam, Maarssen 1998), p.125-140.

[7] Jacob Thomasius, Dissertatio philosophica de Plagio litterario... (Leucopetræ et Jenæ [Leipzig] 1679, 4°).

[8] La dernière lettre conservée de Minutoli date du 13 juin 1684 (Lettre 289) et il n’y est pas question de M. Franzius : il doit donc s’agir d’une lettre perdue. Johann Frantz (Franzius) (1623-1695), théologien luthérien, était professeur à Iena et auteur de livres spirituels. Il avait sans doute adressé un de ses ouvrages à Minutoli en cadeau : voir C.G. Jöcher, Gelehrtenlexicon (Hildesheim 1960), ii.729. Par l’intermédiaire de Bayle, Minutoli demande à connaître l’avis d’ Almeloveen sur cet ouvrage de Franzius.

[9] Bayle est très pris par la rédaction des NRL.

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