Lettre 312 : Pierre Bayle à Thomas Molyneux

A Roterdam le 7 aout 1684
Monsieur

Apres vous avoir remercié tres-humblement de toute votre civilité, et des eloges que vous m’avez donnez par un pur effet d’ honneteté*, et sans que mes foibles productions le meritassent aucunement, je vous dirai que j’ai fait traduire aussi tot qu’il m’a eté possible votre lettre [1], car quoi que j’aye parlé d’un livre anglois, je dois pourtant confesser que je n’entends rien en cette langue, de quoi je m’estime tres malheureux, car il n’y a point de pays au monde d’où il vienne de plus beaux livres que de l’Angleterre, dont la plus part sont ecrits en votre langue. Ce que j’ai seu du livre anglois dont j’ai parlé, m’a eté communiqué traduit, un homme qui s’interessoit fort à cet ouvrage le mit presque tout en mechant francois, et c’est sur cette version que j’ai dressé mon article [2]. Je vous dis cela Monsieur, afin que s’il vous plait de me communiquer les decouvertes que vous ferez, vous vous serviez plutot du latin que de votre langue naturelle. Je ne doute pas sans avoir l’honneur de vous connoitre, qu’il ne vous soit fort aisé de vous servir du latin, et c’est pour cela que je prens la liberté de vous indiquer cette langue. Je ne doute point non plus que vous n’entendiez fort bien le francois, et que vous ne puissiez ecrire en francois, mais comme une langue etrangere est moins aisée à un homme d’etude que la latine, je vous propose la latine / comme la plus aisée, et une de mes raisons est que nous n’avons point ici d’interpretes de langue angloise qui entendent la philosophie, sans quoi on a beau savoir une langue, on ne peut guere traduire un discours. Je vous envoie l’extrait que j’ai dessein de publier dans mes Nouvelles d’aout [3]. Vous l’examinerez s’il vous plait, et vous verrez si le traducteur a bien pris le sens de votre pensée, et s’il y manque quelque chose vous le marquerez s’il vous plait, et vous aurez la bonté de me le renvoier promptement afin que je le puisse envoier bien tot à mon imprimeur à Amsterdam. Je ne sais Monsieur si je dois dire que vous avez dessein de faire un traitté complet sur la cause qui empeche la precipitation des corps dissous dans leurs menstrues, et que vous m’avez communiqué le projet et le plan de votre ouvrage. Je croi que la raison que vous donnez de ce phenomene est la vraie, et ce sujet meriteroit sans doute d’etre expliqué, et prouvé dans un livre exprez. Vous aurez s’il vous plait la bonté de me marquer si c’est votre pensée, et sous quelles qualitez il vous plairra que je vous nomme dans mes Nouvelles. Je vous suis tres obligé de ce que vous m’avez communiqué deja, et vous le serai des autres choses dont vous voudrez bien me faire part. L’avis que vous m’avez donné est fort bon [4], je tache d’avoir aisement les journaux d’Italie, afin d’en donner quelques extraits, et la raison pourquoi je n’ai pas eté fort etendu sur la philosophie naturelle, c’est parce qu’on m’avoit conseillé d’en user ainsi, à cause que tous les autres journaux connus dans ces Provinces, en Angleterre en France et ailleurs sont fort exacts et fort longs sur les / experiences physiques. Cependant j’ai dessein à l’avenir d’inserer davantage ; je fais traduire à Londres les Tran[sac]tions philosophiques, qui ne sont pas trop connuës à ceux qui ignorent l’anglois en ce pays parce qu’on ne les y publie pas en une autre langue. Je suis

Monsieur

Votre tres humble et tres obeissant serviteur

Bayle

Je retoucherai à l’extrait que je vous envoie avant qu’il s’imprime, et il sera un peu plus net dans l’imprimé que vous ne le verrez ici.

Notes :

[1] Bayle répond à la Lettre 305 de Thomas Molyneux.

[2] Il s’agit des articles des NRL, avril 1684, cat. x, et mai 1684, art. VIII, consacrés à l’ouvrage de Franciscus Mercurius van Helmont, Two Hundred Queries moderately propounded etc. C’est-à-dire Deux cens questions modestement proposées touchant la doctrine de la révolution des ames humaines : et sa conformité aux veritez du christianisme (Londres 1684, 12°). Bayle devait donc ces articles au traducteur des Philosophical Transactions de la Royal Society déniché par Henri Justel : voir Lettre 308, n.1. Nous découvrirons par la suite que ce traducteur est Steven Blanckaert : voir Lettre 321, n.7, et 347, n.4.

[3] Il s’agit de la traduction du mémoire en anglais envoyé par Molyneux avec sa lettre du mois de juillet, consacré à la « Dissolution des corps dans les menstruës » : le mémoire devait être publié dans les NRL, août 1684, art. IV.

[4] Voir Lettre 305, p.236.

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