Lettre 314 : Pierre Bayle à Jacques Lenfant

[Rotterdam,] le 8 d’aoust 1684

Je ne say Monsieur, comment il a pu se faire que ma lettre du 9 may [1] ne vous ait été rendue que le 11 de juillet, mais je say bien pourquoy je n’ay pas repondu encore à votre lettre du 27 avril [2] que je n’avois pas lors que j’ecrivis celle du 9 may, la raison de cela est que j’attendois un éclaircissement pour la question que vous m’avez faite touchant feu Mr de Saumaise. Je fis aussi tot un memoire sur cela qui fut envoyé à un medecin de Ziric-see qui a epousé ou la sœur, ou la fille d’ Antoine Clement [3]. Il a repondu qu’il n’avoit aucuns papiers du defunt, et que pour en aprendre quelque chose il faloit s’adresser / à un ministre d’Amsterdam qu’il me nomma. Je luy ai fait ecrire par Mr Leers [4] qui s’offrit pour cela etant connu du ministre, mais quelque soin que j’aye pris jusques icy d’avoir reponse, je n’en ay pas eu encore, si bien que ne voulant pas vous écrire sans vous rendre conte de ma commission, j’ay differé jusques à present. Votre lettre du 12 juillet [5] que je n’ay receue que • depuis 8 ou dix jours est venu[e] changer mes mesures*, car sans plus attendre des nouvelles du ministre je vais vous ecrire aujourd’huy. Ce n’est pas que je perde l’envie de le solliciter, et de vous faire savoir tout aussy tot ce que j’apprendray. Je serois ravi de contribuer en cela à la satisfaction de Mr de Saumaise que j’honnore et que j’estime beaucoup et de vous faire voir le cas que je fais de vos commissions.

Je vous suis infiniment obligé de la part que vous avez pris[e] à la mort de mon pauvre frere [6]. J’en ay eté accablé, tout le monde m’en ecrivoit ou m’en disoit beaucoup de bien[,] je l’aimois tendrement, et il m’aimoit peut etre encore d’avantage. Dieu soit loüé qui l’a voulu retirer de ce monde et me priver des consolations que j’en attendois. Vous avez perdu un bon amy qui vous estimoit extremement, ainsi Mr vous avez eu quelque interet à regretter cette mort. Je prie Dieu de vous conserver tout ce qui vous est cher. Mr Jurieu m’a dit qu’il croyoit qu’un de Mss rs vos freres dont il vous a parlé est toujours à Delft [7]. Si vous luy voulez ecrire vous n’avez qu’à m’adresser la lettre, je la luy feray rendre seurement. J’ay envoyé à Mr Pichot [8] celle qui le concernoit.

Passant à d’autres choses je vous diray que le dessein du journal que l’on m’inspira et que je goutai, quand j’eus veu les 2 tomes du Mercure savant qui avoient paru en janvier et fevrier, et qui avoient fort deplu quant à l’execution, quoi que le projet en eust été agreable, s’execute depuis le mois de mars. Il s’intitule non pas Journal mais Nouvelles de la republique des lettres. Je vous enverray un exemplaire de chaque mois avec ceux que vous demandez à Mr Leers. Il a les notes du chevalier Knachtbul [9] et il les joindra à une 12[aine] d’exemplaires des Considerations generales [10]. J’enverray le paquet à Amsterdam à un libraire qui enverra des bales à la prochaine foire de Francfort et qui le mettra parmi. Je pourrai vous marquer distinctement la boutique où il faudra que vous le fassiez retirer à Francfort. Vous y trouveres mes Nouvelles, et dans celles de juillet un extrait assez long des 3 dissertations de Mr Fabrice [11], à qui j’ai taché de rend[re] la justice qui luy est deue. Je savois qu’il est l’auteur de l’ Euclides Catholicus  [12] que j’ay leu depuis peu avec beaucoup de plaisir, mais je n’ay pas voulu l’apprendre au public, craignant que l’auteur ne souhaite d’etre caché. Faites luy toujours mes complimens bien respectueux. Je connois Mr Spener [13] de reputation, et par les citations frequentes que Mr Hoffmann [14] a fait de ses Genealogies ; je vous suis tres obligé de ce que vous m’aprenez, et me /

et me promettez à son sujet. J’ay envo[y]é le mois de mars à Mr Choüet [15]. Mr Minutoli m’a ecrit un compliment de condoleance sur la mort de mon pauvre frere [16]. Il m’a promis les nouvelles de ce pais là concernant les livres, et me parle de 2 manuscrits curieux, qui verront bientot le jour. Je luy repons [17] et vous adresse la lettre et vous supplie de la faire mettre à la poste incessamment pour Geneve.

Mr Arnaud a repondu à la Reponse du P[ere] Malebranche [18], et s’est mis bien en colere contre luy, pretendant qu’il en a été offensé, contre tout droit et raison. Il prone toujours un livre contre le Traité de la nature et de la grace [19]. Je ne trouve pas que son esprit soit usé, il a bien de la force encore, et beaucoup de cette maniere de developper les sujets qui a toujours été admirée en luy.

Ce que vous m’aprenez de cet esprit qui tourmente une jeune fille [20] merite d’etre suivi et examiné diligemment, et vous me faites • plaisir de m’en aprendre la catastrophe*. Il faudroit savoir si la jeune fille chang[e]ant de lit, les gratures* recommencent, ou si on la laisse toujours dans la meme chambre et le meme lit. Il faudroit savoir si on les entend lors meme qu’elle n’est point dans le lit : si c’est une enfant, si elle a peur etc. car si elle n’a point peur c’est une presomtion de fraude, et qu’elle scait bien le mystere. Mr Mieg [21] devroit dresser un proces verbal et le faire signer de tous ceux qui ouïrent les grognemens de cochon. J’espere qu’on decouvrira à la fin que ce n’a été qu’un jeu.

On a publié depuis peu à Amsterdam un petit livre sur le franc arbitre et sur la predestination, qui est fin et adroit. Le pelagianisme tout pur [22]. Le libraire assure qu’on le luy a envoyé de Paris. La Morale du Pere Malebranche est achevée d’imprimer [23], je l’ay leue avec beaucoup de plaisir, elle n’est point diffuse, et dit des choses bien singulieres, et d’autres qui sont communes, mais tournées d’un air d’original, Mr Jurieu fera bientot imprimer un livre intitulé Prejugez legitimes contre l’Eglise romaine, presque aussi gros que la reponse à Maimbourg [24]. On dit que la reponse de Mr Nicole aux Considerations sur les lettres circulaires [25] paroitra bientot. Je suis Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur.

  Bayle

Notes :

[1] Lettre 270.

[2] Lettre 264.

[3] Sur les lettres de Saumaise détenues par Anthony Clement, voir Lettres 264, n.2, et 302, n.5. Nous n’avons su identifier plus précisement sa fille ou sa sœur, ni l’époux de celle-ci.

[4] Reinier Leers, l’imprimeur de Bayle à Rotterdam.

[5] Lettre 302.

[6] Sur la mort de Joseph, le 9 mai 1684, voir Lettres 272, 275.

[7] Il a déjà été question de ce frère de Lenfant à Delft ; nous ne savons rien de lui : voir Lettre 302, n.16.

[8] Sur les lettres de M. Darassus adressées à Pichot par l’intermédiaire de Lenfant et de Bayle, voir Lettres 164, n.28, 264, n.3, et 302, n.4.

[9] Sur cet ouvrage de Knatchbull, voir Lettre 302, n.15.

[10] L’ouvrage de Lenfant : voir Lettres 229, n.1, et 235, n.3.

[11] Jean-Louis Fabricius, de limitibus obsequii erga homines (Heidelberg 1684, 4°) : NRL, juillet 1684, art. III.

[12] J.-L. Fabricius, Euclides catholicus : voir Lettre 259, n.3.

[13] Sur Spener, voir Lettre 302, n.8.

[14] Sur le Lexicon de Johann-Jacob Hofmann, voir Lettre 149, n.6.

[15] La lettre de Bayle qui accompagnait l’envoi du fascicule du mois de mars des NRL à Jean-Robert Chouet ne nous est pas parvenue ; par sa lettre du 25 août 1684 (Lettre 322), Chouet indique qu’il ne l’a pas encore reçue.

[16] Lettre 289.

[17] La réponse de Bayle à la Lettre 289 ne nous est pas parvenue.

[18] Défense de M. Arnaud Docteur de Sorbonne contre la réponse au livre « Des Vrayes et des fausses idées » (Cologne 1684, 12°) : voir NRL, juillet 1684, cat. vii, et septembre 1684, art. II.

[19] Le Traité de la nature et de la grâce de Malebranche (1680) avait, en effet, marqué un tournant dans les rapports de l’oratorien avec les théologiens de Port-Royal. Bayle l’avait souligné : « Le Traité de la nature et de la grâce ayant fait connoître à Messieurs de Port-Royal que l’auteur de la Recherche de la verité n’étoit point janséniste, comme ils l’avoient crû, n’eut pas le bonheur de leur plaire... » ( NRL, avril 1684, art. II). Bayle profite de son compte rendu du Traité de morale de Malebranche ( NRL, août 1684, art. III) pour signifier son approbation de la position de Malebranche sur la question du plaisir ; le ton montera dans les NRL tout au long des années 1684 et 1685 jusqu’à l’ Appendix de Bayle dans les NRL de décembre 1685, où il s’en prend directement à Arnauld. Ce débat entre Malebranche et Arnauld constitue donc le contexte de la prise de contact entre Malebranche et Bayle à laquelle nous avons assisté au cours de l’année 1684. Voir A. McKenna, « Pascal et Epicure. L’intervention de Pierre Bayle dans la controverse entre Antoine Arnauld et le Père Malebranche », siècle, 137 (1982), p.421-428 ; J.-L. Solère, « Tout plaisir rend-il heureux ? Une querelle entre Arnauld, Malebranche et Bayle », Chroniques de Port-Royal, 44 (1995), p.351-380 ; J. Dagen, « L’épreuve du plaisir : le cartésien, le janséniste et Pierre Bayle », in Le Rayonnement de Port-Royal. Mélanges en l’honneur de Philippe Sellier, éd. D. Descotes, A. McKenna et L. Thirouin (Paris 2001), p.597-614.

[20] Sur cette jeune fille qui entendait des « bruits », voir Lettre 302, p.226.

[21] Sur M. Mieg, voir Lettre 302, n.17.

[22] Il s’agit très probablement de l’ouvrage de Charles Le Cène, De l’état de l’homme après le peché et de sa prédestination au salut : Où l’on examine les sentimens communs, et où l’on explique ce que l’Écriture Sainte nous en dit (Amsterdam 1684, 12°).

[23] Le Traité de morale de Malebranche parut en juin 1684 chez Reinier Leers (Rotterdam 1684, 12°, 2 vol.) ; Bayle l’annonça dans les NRL, juillet 1684, cat. iv, p.532, et en donna un compte rendu très favorable au mois d’août (art. III) ; compte rendu également dans les Acta eruditorum, novembre 1684, p.505-511.

[24] Pierre Jurieu, Prejugez legitimes contre le papisme, ouvrage où l’on considere l’Eglise romaine dans tous ses dehors, et où l’on fait voir par l’histoire de sa conduite qu’elle ne peut être la véritable Eglise, à l’exclusion de toutes les autres communions du christianisme, comme elle prétend (Amsterdam 1685, 2 vol. 4°) : voir NRL, mars 1685, cat. vi, et avril 1685, art. III. La réponse à Maimbourg est l’ Histoire du calvinisme et celle du papisme mises en parallele (voir Lettre 244, n.12).

[25] Sur la réponse de Nicole aux Considérations de Claude, voir Lettre 335, n.9.

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