[Rotterdam, le 9 août 1684]

Cela m’a fait de la peine que par la négligence de l’éditeur mon petit cadeau soit arrivé entre vos mains avec bien plus de retard que je n’aurais souhaité. Mais ce qui est le bienvenu n’arrive jamais trop tard, et il n’y a guère de sentiment d’irritation occasionné par ce retard dont le souvenir ne soit effacé de mon âme par votre lettre bienveillante où vous faites voir que ma dissertation ne vous a pas déplu [1]. Ce serait pure vanité de ma part si je ne jugeais qu’en cette matière vous avez plus écouté votre bienveillance innée que la grande finesse de votre jugement. Quoi qu’il en soit, si la gloire n’est pas petite d’avoir plu aux personnages du premier rang [2], à plus forte raison je n’ai pas considéré comme un bonheur minime d’être honoré de la recommandation des premiers et des plus éminents personnages de la République des Lettres, parmi lesquels tout le monde vous compte à bon droit.

De ces Nouvelles mensuelles concernant les matières littéraires, je ne discuterai pas avec vous. Si le premier spécimen n’a pas déplu, je vous en sais gré, à vous dont la très élégante et savante dissertation De l’apothéose d’ Homère  [3] a insufflé dans la mienne des grâces séduisantes [4]. Cela me fera grand plaisir, Homme Très Distingué, de voir bientôt votre Lactance [5], que nous attendons des pays nordiques. Les amis dignes par leur érudition de toute louange, dont vous avez plusieurs sous ce frais climat, ne vous ont-ils pas envoyé ce bien gros ouvrage où Olof Rudbeck essaie de prouver que le berceau presque de la race européenne s’est trouvé en Suède ? Il a donné à cet ouvrage le titre d’ Atlantica [6] ; si par hasard vous l’aviez et me le donniez à utiliser jusqu’à ce que j’en aie fait des extraits pour les insérer dans mes élucubrations, vous mériteriez bien [la reconnaissance] non seulement de moi-même en particulier, mais de tous ceux qui les liraient. Mr Jurieu vous envoie mille compliments, et nous vous souhaitons tous les deux toute sorte de succès pour le bien de la République tant civile que littéraire.

A Rotterdam, 5e avant les Ides d’Août, 1684.

Notes :

[1] Bayle avait envoyé à Cuper un exemplaire des Pensées diverses, et répond ici à la Lettre 309.

[2] Voir Horace, Épîtres, I.xvii.35.

[3] Voir Lettre 309, n.5 : Bayle fait allusion à son compte rendu de l’ouvrage de Cuper dans les NRL, mars 1684, art. VIII.

[4] Voir Virgile, Énéide, i.591

[5] Sur cette édition de Lactance par Cuper, que Bayle signale dans le catalogue des NRL du mois d’août 1684, voir Lettre 309, n.2.

[6] Voir le célèbre ouvrage bilingue, suédois-latin, d’ Olof (ou Olf) Rudbeck (1630-1702), professeur de botanique et d’anatomie à l’Université d’Uppsala : Rudbecks Atland eller Mannheim […] Olavi Rudbeckii Atlantica sive Manheim vera Japheti posterorum sedes ac patria, ex qua non tantum Monarchae et Reges ad totum ferè orbem reliquum regendum ac domandum, stirpesque suas in eo condendas, sed etiam Scythae, Barbari, Asiae, Gigantes, Gothi, Phryges, Trojani, Amazones, Thraces, Libyes, Mauri, Tusci, Galli, Cimbri, Cimmeri, Saxones, Germani, Suevi, Longobardi, Vandali, Heruli, Gepidae, Teutones, Angli, Pictones, Dani, Sicambri, aliique virtute clari et celebres populi olim exierunt, 1 vol. de cartes et planches et 3 vol. de texte (Upsalæ 1675, folio) ; un quatrième volume de texte, extrêmement rare par suite d’un incendie qui eut lieu à l’imprimerie, fut publié en 1702 : voir J.-C. Brunet, Le Manuel du libraire (Paris 1860-1865, 6 vol.), iv.1446-1447. Les deux volumes de l’ Atlantica dont Bayle fait le compte rendu, NRL, janvier 1685, art. VIII, et février 1685, art. I, sont manifestement le premier volume de texte et le volume de cartes et de planches, publiés à Uppsala dans une édition de 1684, peut-être unilingue, que nous n’avons pu localiser. Un compte rendu de l’ouvrage parut également dans le JS du 3 juillet 1684.

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